Maurice Villard


Les " débiles " aussi ont une histoire

(interview par le Journal des psychologues, Mai 1995)


Maurice Villard, psychologue clinicien de formation psychanalytique, exerce depuis plus de vingt ans dans des instituts médico-éducatifs. Il vient de publier "Psychothérapie en Institution" aux éditions Hommes et Perspectives.

Etre à l'écoute de l'histoire de chaque déficient mental, c'est ce que Maurice Villard a appris en les accompagnant en institution. Ce sont des "personnes" cachant une émouvante richesse au niveau des processus inconscients et le "bon" thérapeute doit se méfier de tout dogmatisme, les entendre dans leur authenticité s'appuyant sur les concepts théoriques qui leur conviennent et lui conviennent. C'est une grande leçon d'éthique et de savoir que nous livre Maurice Villard.

Journal des Psychologues : Vous êtes psychologue clinicien et vous avez choisi de mettre votre compétence au service des "déficients mentaux" en institution, que vous suivez avec compréhension et savoir-faire. Pourquoi ce choix et qu'est-ce que cette activité vous a appris dans l'exercice de votre profession ?

Maurice Villard
: Je passe sur la question particulièrement difficile du choix où s'imbriquent toujours des éléments conjoncturels et personnels. Y répondre en quelques mots serait une gageure. Concernant les enseignements que m'a apportés mon travail en IME j'en citerai trois parmi d'autres.
D'abord à être patient, dans les deux sens du terme, être à l'école de celui "qui ne sait pas". En effet, puisque vous évoquez le savoir-faire, la déficience mentale confronte le praticien à l'ignorance, l'incompréhension et la lenteur d'évolution, ignorance et incompréhension qui sont aussi les siennes, malgré ce qu'il croit savoir.
J'ai appris aussi - aidé bien sûr en cela par tous ceux qui ont réfléchi sur la notion de "débilité" - que l'intelligence est quelque chose de très complexe et que, derrière la pauvreté psychique manifeste, se cachait parfois une grande richesse au niveau des processus inconscients. Il me semble qu'on peut appréhender ces derniers comme une autre forme d'intelligence pouvant dans certains cas s'opposer aux opérations logico-mathématiques.
Je soulignerai enfin la blessure que représente pour les parents le handicap de leur enfant et combien ils peuvent être hypersensibles à ce qu'on leur dit ou ne dit pas, se sentant très vite culpabilisés, ne serait-ce que par les questions qu'on leur pose .


J.d.P. : Pour vous l'enfant débile est une personne et il a, comme tout un chacun, "une histoire". Pouvez-vous nous expliquer ce que ce regard "humain" qui aiguise celui du professionnel peut apporter à celui qu'on désigne comme déficient mental ?


M.V. : Que le handicapé mental soit une personne est sans doute aujourd'hui, pour la plupart d'entre nous, une évidence. Néanmoins, si j'ai voulu témoigner qu'il a, lui aussi, une histoire, c'est parce que le handicap a tendance à occuper toute la place, que le déficit peut attirer à lui toute l'attention, aux dépens de ce qui fait l'humain, à savoir qu'il est être de langage, de culture, de désir. De même que le malade peut éventuellement ne devenir qu'objet de soins, le "déficient" peut n'être perçu que comme objet de rééducation, objet à réparer. Le poids de l'organique est parfois tel (même imaginairement) pour l'entourage qu'il oblitère les dimensions subjective et temporelle : le passé se réduit par exemple à l'accident néo-natal ou au diagnostic médical ; l'avenir est bouché et en conséquence l' "ad-venir" du sujet. Écouter ce que ce dernier a à dire, mettre des mots sur ce qui l'a rendu différent, lui trouver une chronologie, c'est réintroduire le sens, c'est-à-dire signification et direction.


J.d.P. : La mode est au comportementalisme. Que pensez-vous de cette méthode qui se propose de façonner par le "dressage", pourrait-on dire, ces enfants ? Ce mode de traitement s'est-il véritablement "installé" en France.

M.V. : Je n'ai pas l'impression que les méthodes de modification du comportement soient très répandues en France dans les établissements pour déficients intellectuels. Je crois savoir qu'elles sont par contre très utilisées en Amérique du nord. Sans doute ne faut-il pas caricaturer, ces méthodes étant employées par certains de façon ponctuelle, associées à d'autres et avec un souci d'éthique. Au reste, les tenants du comportementalisme diront que nous employons tous des renforçateurs et des inhibiteurs de conduites, de manière verbale et gestuelle, chaque fois que nous approuvons, désapprouvons, félicitons, etc... mais qu'ils les utilisent, quant à eux, de façon programmée et qu'ils en mesurent les effets.
Ce qui pose question, c'est précisément la systématisation de la volonté de modifier l'autre, d'éradiquer ce qui nous gêne en lui et surtout chez des individus qui n'ont guère la possibilité de donner leur opinion.
Si cette volonté de maîtrise sur autrui existe plus ou moins dans toute relation intersubjective, éventuellement renversée en son contraire, elle se noue dans la vie quotidienne à bien d'autres sentiments dont notamment la demande d'amour, de reconnaissance et la culpabilité. C'est lorsqu'on veut évacuer ces derniers sous prétexte de scientificité et d'efficacité, lorsqu'on ne s'interroge plus sur son propre désir d'éduquer ou de soigner, que se profile le risque de réduire l'"inadapté" à un objet à modeler... "pour son bien" !


J.d.P. : Vous vous appuyez dans votre pratique sur une approche dynamique de ces déficiences. Quels sont les concepts les plus importants de votre point de vue ?


M.V. : Étant donné que les déficiences intellectuelles sont multiples (dans leur étiologie, leur forme et leur degré) on ne peut se satisfaire d'une seule référence théorique. Comme clinicien je m'appuie sur divers apports psychanalytiques ; mais les perspectives de chercheurs comme Roger Lécuyer, spécialiste de l'intelligence du nourrisson, ou Pierre Oléron, qui a insisté sur l'importance de l'intelligence non géométrique, non rationnelle (représentée par la Métis des grecs), m'ont beaucoup intéressé.
Les notions d'inconscient et d'identification, les registres lacaniens du Symbolique, de l'Imaginaire et du Réel, sont pour moi des repères quasi permanents que l'on trouvera en filigrane dans mes interprétations des différents cas. Mais pour éclairer plus spécifiquement certains troubles graves des fonctions cognitives les concepts d"'originaire" et de "fixation infantile" m'ont paru très utiles.
Certains vécus primitifs non métabolisés, non symbolisés (par défaut de l'entourage, de l'enfant lui-même ou d'accordage entre les deux) réduiraient ou perturberaient profondément les processus de pensée. Cette notion d' "originaire ", remarquablement décrite par Piera Aulagnier, peut être à mon avis rapprochée de celle d' " image du corps " de Françoise Dolto.
L'expression "fixation infantile" me paraît adéquate quant à elle pour comprendre certains déficits intellectuels qui ne semblent relever ni d'un problème organique majeur, ni véritablement d'une psychose, ni enfin d'une inhibition névrotique au sens habituel. L'individu reste rivé au premier objet du désir (disons, pour aller vite, à l'imago maternelle), que ce dernier ait été trop présent ("psychose symbiotique" de certains auteurs) ou trop précocement perdu (abandonnisme).
Mais ce sont là des notions parmi d'autres. Chaque praticien a les siennes qui dépendent de ses préférences et probablement aussi du type de problématique auquel il est confronté. Par exemple, les concepts post-kleiniens aident-ils mieux à se représenter le monde de l'autisme. L'essentiel n'est-il pas de soutenir par la théorie la permanence de notre écoute ?


J.d.P : Les institutions, ces dernières années, ont beaucoup évolué ; et leurs pensionnaires ne sont plus les "débiles" auxquels une vie plus normale était refusée. Y a-t-il des améliorations à apporter ?


M.V. : Les institutions ont en effet changé, par l'évolution des idées, l'apport des recherches, les lois sur l'intégration des enfants handicapés... La ségrégation est bien moindre ; les éducateurs, enseignants, rééducateurs, font la plupart du temps un travail remarquable, diversifié, ouvert sur l'extérieur. Les activités manuelles, les apprentissages donnés par des éducateurs techniques qui sont d'anciens professionnels dans leur spécialité (maçonnerie, menuiserie, horticulture, cuisine, etc ...), sont d'une extrême importance pour des jeunes qui ont un très long passé d'échecs. Ils leur redonnent souvent une image revalorisée d'eux-mêmes.
Quant aux défauts, au-delà des pesanteurs propres à toute institution, on ne peut certainement pas généraliser. Chaque établissement a ses points forts et ses points faibles. Ce que l'on peut regretter à l'heure actuelle, et qui dépend essentiellement du contexte économique et social, c'est la très grande difficulté à trouver des débouchés pour ces jeunes. Raréfaction des emplois sans qualification, absence de places dans les Centres d'Aide par le Travail (CAT), ont pour conséquence le maintien après vingt ans (en vertu de l'amendement Creton) d'un nombre sans cesse croissant d'entre eux au sein de ces Instituts Médico-Educatifs. Cet état de chose est en contraste flagrant avec les directives administratives : tout au long de leur séjour en IME, des projets annuellement réactualisés doivent être faits pour chaque enfant ou adolescent en accord avec leur famille... pour arriver à l'impasse du manque de places et d'emplois. Je me demande s'il n'y aurait pas là une sorte de "double lien" et si l'on n'exige pas d'autant plus de projets qu'il y a moins d'avenir.


J.d.P. : Quel est le poids du social et du regard qu'on porte sur le handicapé, dont on doit tenir compte dans l'accompagnement thérapeutique à lui apporter ?


M.V. : Il est fondamental pour celui qui a un handicap d'être reconnu comme sujet, c'est-à-dire d'avoir une valeur aux yeux des autres. C'est au fond cette reconnaissance que témoignent les différents praticiens, quelle que soit leur spécialité, en aidant le sujet à accéder à plus d'autonomie, à un peu plus de savoir, à acquérir des bases afin de pouvoir exercer si possible un travail... Encore faudrait-il qu'au bout du compte cette valeur ne soit pas ramenée aux trois mille et quelques francs mensuels d'Allocation d'Adulte Handicapé (AAH) qu'on lui réserverait pour rester chez lui.


J.d.P. : Pour finir sur une note plus optimiste, pourriez-vous très brièvement nous raconter un souvenir heureux sur un de vos patients ?


M.V. : Il s'agira d'un souvenir à la fois ancien et tout récent, que je pourrais introduire par le titre d'Alexandre Dumas : "Vingt ans après".
Je consacre dans mon livre un chapitre à ce garçon que j'appelle Valéry et dont le comportement, le mutisme, les fantasmes, étaient ceux de la psychose. J'ai commencé à le suivre en thérapie en 1975 et j'ai décrit combien durant les deux premières années de psychothérapie, j'avais l'impression de ne pas exister pour lui tant il était perdu dans son monde.
J'ai vu son discours se transformer au cours des années, mais dans l'établissement son attitude avait peu changé et l'avis général était très pessimiste.
Valéry est sorti du Centre en 1983. Je ne l'avais plus revu depuis, mais on m'avait dit en 85 ou 86 qu'il travaillait et qu'il avait tenu à la personne qui l'avait alors rencontré des propos tout à fait réalistes.
Or, mon livre était à l'impression quand en décembre dernier il est passé me voir alors qu'il venait demander un renseignement à un éducateur. Il a trente ans. Après avoir travaillé quelque temps il s'est trouvé au chômage et semble avoir traversé une période un peu dépressive. Il est actuellement dans un CAT et a fait la connaissance, me dit-il, d'une jeune femme avec laquelle il envisage de s'installer. Une histoire qui continue...

 

Propos recueillis par Fraga Tomazi


Le Journal des psychologues, Mai 1995, n° 127

 

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