Maurizio Balsamo

Psychanalyse et subjectivité
(histoire, généalogie, psychose)

(Ed.Campagnepremière - février 2010)

 

Face aux discontinuités de l’histoire, aux imprévus, l’individu a la nécessité de se construire une unité, une continuité, une cohérence. C’est la "passion identitaire", qui agit chez tout un chacun, le théoricien y compris car <<la logique de la connaissance ne peut pas ne pas rencontrer celle du désir dans sa forme la plus extrême.>> Le sujet a tendance à s’identifier avec sa pensée, dans le but de contenir la discontinuité.
Pour garantir son identité il faut quelque chose qui se conserve et se transmet, s’inscrire donc dans une généalogie, et ceci d’autant plus que la subjectivité est difficile à conquérir.

L’auteur, après avoir traité de l’invariance et des transformations en psychanalyse, compare la conception psychanalytique de l’identité et celle de Lévi-Strauss, soulignant que chez ce dernier le “rapport de la verticalité” (le générationnel) est quasiment oublié au profit de l’horizontalité.
Or la dimension généalogique permet de stabiliser le temps, de maîtriser les forces incestueuses, de donner un ordre des successions et descendances.
S’il n’y a pas de discours sur les commencements, sur la préhistoire du “je”, c’est une pensée délirante qui viendra à la place de cet énoncé absent, certitude sur une origine comme <<fondement d’une paradoxale identité.>>

Le généalogique, indispensable pour penser l’humain, est, selon M.Balsamo, <<non seulement...ce qui le précède et l’institue mais [également] le résidu narcissique des opérations de métabolisation de son histoire.>> A partir de la différence des sexes, il permet le rapport entre différence et identité, et il impose la transmission. Le généalogique crée dans le même temps une tension entre le passé et l’actuel. Il se présente aussi comme l’axe de la permanence par rapport à l’histoire, axe des transformations, l’un et l’autre étant nécessaires à la construction de la subjectivité.
Se référant à la dialectique de Piera Aulagnier des deux pôles du fonctionnement identificatoire, la permanence et le changement, M.Balsamo souligne que le “Je” doit réaliser un compromis entre la partie de lui qui ne doit pas changer et une autre qui y est contrainte pour permettre un futur.
Citant Pierre Legendre, l’auteur indique que le système généalogique nécessite une différence entre une référence absolue, l’ancêtre, et le lieu des morts qui nous ont précédé, en un mot entre l’ancêtre et le père, différence qui introduit un écart entre structure et histoire, entre invariance et transformations.


Le secret, quant à lui, est blocage dans la transmission, mais aussi trace et fidélité, lien aux générations précédentes.
L’analyse, elle, est paradoxe: elle introduit du bruit et de l’aléatoire, vise <<un nouveau texte qui cherche à indiquer..l’objet autour duquel la narration se noue.>>

Il y a une transmission qui peut être reconnue, travaillée, métabolisée, avec désidentifications possibles. Et une transmission qui résiste, perdure, s’enkyste; “restes d’indifférenciation”.
Le symptôme toutefois, s’il est malaise, est aussi individuation, marque de singularité. Et son absence, la “normopathie”, <<l’adhésion inconditionnelle et hypnotique à un projet de domestication>> signent l’échec de la subjectivation.

Les productions psychotiques peuvent être comprises comme restes du sujet, comme maintien de vie corporelle et psychique. La ritournelle par exemple permet certes d’exclure l’autre mais conserve en même temps l’expérience d’une rencontre, la sonorité d’une voix, une trace, “lambeau d’historicité”.
En l’absence de la dimension transitionnelle du fantasme et en raison de la fixation au Père idéalisé (sans passage vers le Père mort et le Père réel, selon les termes de Rosolato), le généalogique est réduit pour le psychotique à sa plus simple expression.

En fin d’ouvrage, l’auteur examine les modèles antigénéalogiques (ceux par exemple de Judith Butler ou de Deleuze et Guattari) qui privilégient <<le rhizome, le moléculaire, les connexions horizontales et décentrées.>> et selon lesquels la psychanalyse donnerait la suprématie au passé, au répétitif, et serait interruption de l’histoire ou son frein.
Mémoire courte opposée à Mémoire longue ?
En fait, la mémoire courte, dit Balsamo, celle de l’oubli, <<n’est pas une modalité alternative de construction de la subjectivité, mais une composante nécessaire de tout système qui se développe, inéluctablement, autour d’une transmission et de ses restes.>> Et ce “point d’arrêt dans la force transmissive” doit être pris en compte, notamment dans le travail thérapeutique auprès des psychotiques.

Maurice Villard

janvier 2011

 


Quatrième de couverture


Comme penser le sujet dans sa «fonction limite» ? Quel rapport entre historie et généalogie dans les processus de construction identitaire ? Ce livre propose une recherche passionnante sur la dimension subjective comme point de résistance au discours et sur les conséquences de ce choix dans les rapports entre anthropologie, psychanalyse, psychose et histoire.
Le livre est composé de 5 chapitres : le premier est une longue réflexion méthodologique sur les théories qui servent à analyser les impasses de la subjectivation (ego-histoire, autobiographie, micro-histoire, roman familial…) Dans le second, l’auteur décrit son propre parcours à partir de sa thèse en psychiatrie jusqu’au doctorat et propose des éléments de réflexion sur ce qu’il appelle les «fonctions limite» dans la clinique. Dans la troisième chapitre, il analyse la notion de «limite» dans la construction de l’espace subjectif, et le couple histoire/généalogie pensé comme rapport entre permanence et changement (confrontation de la psychanalyse à l’anthropologie). Dans le quatrième, il se penche sur la transmission et les pathologies de l’identité, en s’interrogant sur l’universalité de la psychanalyse. Enfin le cinquième chapitre traite de la psychose, et revient sur l’interrogation centrale du livre : la subjectivation et les différents modèles généalogiques et antigénéalogiques qui permettent de l’appréhender.


Maurizio Balsamo est psychiatre et psychanalyste, membre titulaire de la Société psychanalytique italienne, maître de conférence en psychopathologie et psychanalyse à l’Université de Paris VII. Il enseigne en Italie et en France. Il est un des psychanalystes les plus en vue actuellement en Italie. Il a beaucoup publié dans de nombreuses revues. Ses livres parus en Italien ne sont pas encore traduits. Il a publié en France Freud et le destin, Paris, PUF, 2000 et Psychanalyse de la destructivité (en coll.), Paris, Dufour-Krief édition, 2006.