Destin : Romain Gary
(article paru dans "Le Journal des psychologues" de décembre 1991)


 

Le 2 décembre 1980, Romain Gary se donnait la mort.


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<On peut mettre cela évidemment au compte d'une dépression nerveuse, venait-il d'écrire, mais alors il faut admettre que celle-ci dure depuis que j'ai l'âge d'homme et m'aura permis de mener à bien mon œuvre littéraire… Je me suis exprimé entièrement.>>

 


Héros de la France Libre, décoré de la Croix de la Libération le 18 juin 44, et, le 14 juillet 45, de la Légion d'Honneur par le Général De Gaulle, Consul de France à Los Angeles de 1956 à 1960, deux fois Prix Goncourt, en 1956 pour "Les Racines du Ciel" et en 1975 pour "La Vie devant soi" grâce à cette extraordinaire supercherie, à cette fiction réalisée, que fut l'invention d'Emile Ajar personnalisé par son petit cousin Paul Pavlowitch, Romain Gary avait accompli son destin.

Destin tracé par une mère russe, ex-actrice, chassée de Moscou par la révolution, immigrée à Nice, admiratrice de la France, diabétique sous insuline, vivant ou survivant pour ce fils unique sur lequel elle porte tous ses espoirs et auquel elle imagine tour à tour un avenir de musicien, de danseur, d'ambassadeur... en tout cas de personnage illustre. <<J'étais, pour ma part, dit Romain Gary, décidé à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour qu'elle devînt, par mon truchement, une artiste célèbre et acclamée>>. C'est "La Promesse de l'Aube".
Mais avant la nuit, le mot qu'il laisse au moment de mettre fin à ses jours commence par cette dénégation : <<Aucun rapport avec jean Seberg. Les fervents du coeur brisé sont priés de s'adresser ailleurs>>. L'actrice Jean Seberg, dont il avait divorcé en 1970, s'était suicidée un an avant , en septembre 79. Aucun rapport ?!

En 1944, de retour de guerre, Romain Gary apprend que sa mère (Nina) est morte depuis trois ans alors qu'il recevait régulièrement des lettres de sa main. <<Elle avait écrit près de deux cent cinquante lettres qu'une de ses amies devait expédier... Elle savait bien que je ne pouvais tenir debout sans me sentir soutenu par elle et elle avait pris ses précautions ...>> <<...Qu'on veuille bien regarder attentivement le firmament après ma mort : on y verra aux côtés d'Orion, des Pléiades ou de la Grande Ourse une constellation nouvelle : celle du Roquet humain accroché de toutes ses dents à quelque nez céleste...>>, <<...Je n'ai pas démérité, j'ai tenu ma promesse et je continue...>>, <<...Je n'ai pas de bête chez moi, parce que je m'attache très facilement et, tout compte fait, je préfère m'attacher à l'Océan, qui ne meurt pas vite.>> (Extraits de "La Promesse de l'Aube").


Dès lors, comment cette dénégation d'une relation entre sa mort et celle de Jean Seberg ne nous ferait-elle pas penser à cette grande détresse, portée en dérision, qui traverse l'oeuvre de Gary; la détresse précisément de "l'aucun rapport", ou du rapport, du lien, qui s'est défait.

"Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable" est l'histoire d'un PDG de soixante ans qui, luttant contre une virilité déclinante, finit par commanditer son propre meurtre.
Presque au même moment (1974) paraît cette autre histoire, drôle et pathétique, de solitude et d'affection, entre Michel Cousin et son python "Gros Câlin", lequel un jour, <<avec son goût pour les orifices, s'était d'abord coulé dans la cuvette et de là dans le tuyau de canalisation..., avait débouché dans la cuvette des W.C. des Champjoie du Gestard, juste au moment où le malheur voulut que madame Champjoie du Gestard venait de prendre ses aises sur le siège>>.


Est-il supportable de ne plus être à la hauteur de l'attente maternelle, du désir féminin supposé impérieux ? Tenir promesse n'était-il pas au fond une gageure ?
L'orphelin de Femme ("Clair de femme") peut avoir (tel Momo perdant Madame Rosa) "La Vie devant soi", il ne rencontrera plus que "La tendresse des pierres" (titre initialement prévu pour "La vie devant soi" ).

Les "Psys" n'ont pas manqué de poser la question du Père.
Sur l'identité de celui-ci, précisément, Romain reste dans l'incertitude. Etait-il le fils de Kacew (son véritable nom de famille), second mari de sa mère, dont celle-ci se sépara juste après sa naissance ? Etait-il, comme il le supposa, le fils d'Ivan Masjoukine, star du cinéma muet, dont il conservera toute sa vie près de lui la photographie ? Sa mère garda là-dessus le silence.

Romain se cherche différents pseudonymes avant d'opter, en 1940 à Londres, pour celui de "Gary" signifiant "brûle" (impératif d'un verbe russe, extrait d'une chanson tzigane : "Brûle, brûle, mon amour").
En 1974, il crée Emile Ajar ("braise " en russe), l'incarne en la personne de Paul Pavlowitch, fils du frère de Nina Kacew, né l'année même du décès de celle-ci (en 1942).
Romain se fait en quelque sorte le père de lui-même.
<<Je suis Emile Ajar, écrit-il dans "Pseudo"... Je suis le fils de mes propres oeuvres et le père des mêmes ! Je suis mon propre fils et mon propre père !>> Ce "Pseudo" va brouiller les cartes, car c'est Paul alias Emile qui est censé écrire ce livre sur lui-même et sur son oncle Gary.
Dans "Pseudo", Emile Ajar se présente comme un malade psychiatrique : <<La simulation, poussée à ce point, et assumée pendant des années avec tant de constance et de continuité, témoigne par son caractère obsessionnel de troubles authentiques de la personnalité…>> << Orphelin, il éprouve depuis l'enfance un sentiment de haine envers un parent éloigné, recherche caractérisée du Père ...... >>
<<...J'ai signé le nouveau contrat comme le précédent : Emile Ajar. J'étais inquiet : ça faisait deux fois que j'utilisais le même nom, et j'ai une peur bleue de la mort. Mais le Docteur Christianssen m'avait rassuré. Allez-y, le destin ne vous cherchera pas plus sous le nom d'Ajar que sous un autre. Il s'en fout.>> (Extraits de "Pseudo").

Le destin, qui s'impose à l'être, quelle que soit sa lucidité et quels que soient ses efforts pour y échapper, serait-il donc ce qui n'a rien à faire du Nom ? Ou ce qui se détermine lorsque ce Nom reste en souffrance, ce qui n'est certainement pas identique à la forclusion.

Dans "La nuit sera calme" , Romain dit à François Bondy que sa mère ne lui a durant vingt-cinq ans pas dit un mot sur son père.
Alors... changer de Nom et choisir ceux (Gary, Ajar, "brûle", "braise") qui signent et maintiennent l'amour ardent de la mère en même temps que son injonction !
Changer de Nom, comme le serpent change de peau, pour être différent et identique.
A la fin de "Gros Câlin", Michel Cousin, le héros, s'identifie au python. Dans "La Promesse de l'Aube", Romain Gary dit se jeter parfois sur le tapis, se plier, se déplier, se replier, se tordre et se rouler, <<mais mon corps tient bon et je ne parviens pas à m'en dépêtrer ...>> Et dans "Pseudo" : <<Alors je deviens un python, une souris blanche, un chien, n'importe quoi pour prouver que je n'ai aucun rapport. D'où internement et thérapeutique, en vue de normalisation. Je persévère, je saute ailleurs, je me débine. Cendrier, coupe-papier, objet inanimé. N'importe quoi de non-coupable. Vous appelez ça folie, vous ? Pas moi. J'appelle ça légitime défense.>>

Romain Gary et Jean Seberg
( Photo de Raymond Depardon)

 

Après la mort de Jean Seberg, Gary n'écrira plus. "L'Angoisse du Roi Salomon" et "Les Cerfs-Volants", qui paraissent respectivement fin 1979 et début 80, ont été écrits antérieurement.

Quand donc le Destin est accompli, et qu'Elle n'est plus là, le mot Fin peut être posé et la vie s'interrompre.

" F. Bondy : Qu'est-ce que c'était le bonheur, pour toi ?
R. Gary : C'est lorsque j'étais couché, j'écoutais, je guettais, et puis j'entendais la clé dans la serrure, la porte qui se refermait, j'entendais les paquets qu'elle ouvrait à la cuisine, elle m'appelait pour savoir si j'étais heureux... Je me souviens très bien.
F. Bondy : Et pour conclure ?
R. Gary : La nuit sera calme. "

 

 

Maurice Villard
Le Journal des psychologues
Numéro 93, décembre 1991
Mis en ligne en juin 2008

 

Notes

1) Les éléments biographiques utilisés dans cet article ont été pour l'essentiel puisés dans le "Romain Gary" de Dominique Bona (Mercure de France).
Plusieurs ouvrages sur Romain Gary sont parus depuis. Par exemple:

2) Ceux qui souhaiteraient un éclairage plus théorique pourront lire, dans l'ouvrage collectif "Crise, rupture et dépassement" (Éditions Dunod), l'article de Missenard, "Narcissisme et rupture". L'auteur y étudie les relations entre héroïsme, génie créateur, narcissisme et dépression, à propos notamment de Saint-Exupéry, Mermoz et Freud. <<L'effacement des pères géniteurs, écrit-il, est fréquent dans les biographies des héros... Le conflit central oppose les désirs de vie glorieuse et les désirs de mort qui le marquent à son origine>>.

 

On peut consulter sur internet:

- Aux amis de Romain Gary (http://www.romaingary.org/)

- le site Wikipedia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Romain_Gary)