Sous la direction de Albert Ciccone

Handicap, identité sexuelle et vie sexuelle

érès (2010)

 

Ce livre rassemble des contributions du quatrième colloque, en novembre 2009 à Lyon, du Séminaire interuniversitaire international sur la clinique du handicap (SIICLHA).

En introduction, Albert Ciccone remarque qu'aux trois altérités que sont la différence "moi-autre", la différence des générations et la différence des sexes, le sujet handicapé doit en traiter une quatrième: la différence normal-handicapé, avec cette difficulté particulière qu'est l'absence d'étayage identificatoire sur une figure parentale.

Colette Chiland rappelle la distinction entre identité sexuelle (qui correspond au choix d'objet, hétéro, bi ou homosexuel) et identité de genre, encore appelée identité sexuée (le fait de se reconnaître comme homme ou femme). Depuis 2005, ce qui était appelé "intersexualité" (composantes biologiques masculines et féminines présentes chez le même individu) est nommé "Disorders of Sex Dévelopment" (troubles du développement du sexe).
La clinique du transsexualisme et de l'intersexuation montre, dit C.Chiland, que ce que vivent les parents et l'entourage est essentiel dans l'identité de genre. Mais les troubles du développement du sexe mettent les parents en grande difficulté pour investir leur enfant, le sexe neutre n'ayant pas pour eux signification, ce en quoi, dit-elle, ils sont loin de la revendication "queer" (mot signifiant "bizarre") d'une identité indifférenciée, débarassée du genre.

Simone Korff-Sausse souligne que dans la majorité des cas non seulement les enfants handicapés construisent une identité sexuée sans ambiguïté mais qu'ils ont même souvent une représentation très conformiste de la différence des sexes. Leur problème vient davantage du fait qu'ils ne sont semblables, vu leur handicap, à aucun des deux parents, qu'ils sont en "liminalité", c'est-à-dire entre deux mondes.
A cela s'ajoute le tabou que suscite l'idée de procréation par la personne handicapée. Cette potentialité procréatrice met mal à l'aise famille et professionnels car elle convoque toute une série de fantasmes. Elle doit pourtant être pensée et verbalisée, étant, pour le sujet handicapé, un <<enjeu majeur de son statut, de sa reconnaissance ou de son rejet.>>

Roger Salbreux aborde la question de l'interaction entre la connaissance prénatale du handicap et celle du sexe du foetus. La perspective du handicap neutralise en général l'importance du sexe. Par contre, cette connaissance précoce du sexe peut devenir en tant que telle un handicap, dans certains pays comme la Chine et l'Inde et poser des problèmes éthiques.

Sylvain Missonnier s'intéresse à l'impact qu'ont les images échographiques sur ce qu'il appelle <<la relation d'objet virtuelle utérine>>: confirmation du processus de parentalité, à un extrême; paralysie psychique, à l'opposé. L'assignation du sexe étant possible avant la naissance, quelles conséquences a-t-elle, notamment en raison de sa part d'incertitude? S'il y a suspicion d'anomalie foetale, cette assignation du sexe passe au second plan et les parents sont alors confrontés à une <<virtualisation régrédiente>>: l'enfant sera-t-il humain ou monstre? Devra-t-il vivre ou non?

Régine Scelles traite de l'importance de la fratrie du sujet handicapé. Celle-ci est certes affectée par la pathologie de ce dernier et <<le handicap peut...s'avérer fonctionner comme un obstacle au libre jeu de la haine et de l'amour, de la réciprocité...>>, peut générer un sentiment d'abandon par l'attention qu'il mobilise chez les parents. Mais cette fratrie peut également jouer son rôle dans la construction de l'identité de l'enfant présentant un handicap, notamment à l'adolescence, par le soutien qu'elle peut lui apporter et une certaine position tierce qu'elle est susceptible de prendre entre les parents et lui.

Denis Vaginay constate que les conditions de l'annonce du handicap ont changé et que l'époque du déni de la sexualité des personnes handicapées semble révolue. Quant à ces dernières, elles paraissent la plupart du temps bien se différencier comme homme ou femme, dans un souci hypernormatif. Elles expriment fréquemment un désir d'enfant mais se heurtent au poids de la norme et à l'ambivalence du corps social. Cette question de la parentalité chez les personnes handicapées est pourtant à considérer et à aborder avec elles, en considérant les difficultés mêmes qu'elle pose.

Jean-pierre Durif-Varembont, dans le droit fil de l'article précédent, plaide pour une éthique de l'accompagnement. La sexualité des personnes handicapées mentales est presque toujours envisagée comme source de problèmes. L'auteur ne les nie pas mais les différentes problématiques doivent être considérées et les élèments du débat sont rappelés: le poids réel du handicap, les questions posées par l'assistanat sexuel, la différence entre droit à la sexualité et "devoir sexuel", la question de la filiation, celle du désir... Accompagnement, mais (on ne s'en étonnera pas) davantage de questions que de réponses sont soulevées dans cet article.

Henri-Jacques Stiker rapporte le cas du nain Joseph Boruwlaski au 18ème siècle et celui de l'aveugle Adèle Husson au 19ème, pour illustrer la perception que pouvait avoir la société d'alors sur le handicap.

Pierre Ancet analyse les relations entre représentations de la virilité et du handicap. La sexualité et la capacité de procréation du handicapé sont facilement mises en doute, ce qui entraîne l'intériorisation chez ce dernier d'une <<identité sexuelle négative>>, d'une certaine forme d'interdit de désirer.

Laurence Joselin étudie "l'image des héros en situation de handicap dans la littérature pour la jeunesse".
40% de ces héros en situation de handicap sont des filles et 60% des garçons. Les illustrations surreprésentent les fillettes déficientes intellectuelles et déficientes visuelles. Le corps des garçons est peu marqué par la faiblesse. Mais même chez les filles, les corps restent harmonieux.
Les fillettes déficientes visuelles portent majoritairement des robes et jupes (66% contre 34% portant des pantalons, shorts ou salopettes); 100% pour les déficientes auditives et les héroïnes autistes. A l'inverse, les héroïnes déficientes intellectuelles sont 62% à porter des pantalons ou salopettes et présentent moins de caractéristiques féminines. Quant au garçon déficient intellectuel, il est souvent représenté dans une situation de faiblesse.
Fillettes et garçons déficients sont généralement dans un espace fermé et neutre; et davantage isolés. Les filles sont plus souvent dessinées en train d'apprendre que les garçons.
L'auteur conclut que des stéréotypes de genre demeurent dans les oeuvres pour la jeunesse, et se demande si les ouvrages destinés aux filles, dans lesquels sont présentes des héroïnes déficientes visuelles et intellectuelles, ont pour but sous-jacent de préparer les jeunes lectrices à un futur rôle d'aidant.

Anne Brun se centre sur la question du conjoint du sujet handicapé, notant d'abord la quasi absence d'écrits sur ce thème.
La représentation sociale de ce conjoint <<oscille entre les figures du héros et de la victime>>. Dans les films, il est fréquemment présenté comme intéressé, manipulateur, pervers.
La clinique montre l'existence d'un fantasme inconscient de combler le manque, d'une identification maternelle, et le risque d'un lien d'emprise. Mais, dans d'autres cas de figure, l'acceptation partagée du manque et de la différence.

Raphaëlle Péretié résume la psychothérapie d'un adolescent au cours de laquelle construction de l'identité sexuée et intégration du handicap se font de concert.

Nathalie Dumet expose en quoi l'obésité est la plupart du temps vécu comme un handicap, de par son statut social actuel. Source de honte, le corps obèse est vécu la plupart du temps comme monstrueux par le sujet lui-même. Mais il peut à l'inverse, plus rarement, être revendiqué et valorisé, en un mouvement de "retournement-exhibition". Ne peut-il pas être aussi, demande l'auteure, une <<modalité de subjectivation féminine>>?

Karinne Gueniche traite des enfants nés avec un trouble du développement du sexe.
Le premier mouvement identificatoire vient des parents qui reconnaissent l'enfant, l'assignent sexuellement et le désignent. L'ambiguité des organes génitaux les plongent dans la confusion et suscite une angoisse quant au choix d'objet ultérieur. Le "hors sexe", le "entre sexe", tendent à produire une inhibition à penser.

 

Maurice Villard
Mai 2011

 

 

Quatrième de couverture


Quel travail psychique le handicap impose-t-il à la construction identitaire, à la représentation de soi, à l'intégration de la différence des sexes ? La symbolisation du masculin et du féminin est-elle affectée par le handicap et de quelle manière ? Comment l'identité sexuelle se déploie-t-elle à l'adolescence, chez le sujet vieillissant ? Quelle place la sexualité génitale prend-elle chez l'adolescent, l'adulte confronté au handicap ? Quelles questions le handicap pose-t-il au sein de la vie de couple ? Comment et dans quelles conditions la sexualité peut-elle être accompagnée dans les situations de handicap ? Qu'en est-il du désir de parentalité chez le sujet affecté par le handicap ?

Dans cet ouvrage, issu de travaux du quatrième séminaire interuniversitaire international sur la clinique du handicap (SIICLHA), les auteurs abordent l'ensemble de ces questions qui se voient complexifiées par le regard social porté sur le handicap, sur la sexualité attachée au handicap, avec les fantasmes que de tels contextes mobilisent. Ils ouvrent des perspectives sociologiques, anthropologiques, historiques, philosophiques, éthiques et développent des approches cliniques singulières.

Albert Ciccone est psychologue, psychanalyste et professeur de psychopathologie et psychologie clinique à l'université Lumière-Lyon 2 (CRPPC).
Simone Korff-Sausse est psychologue, psychanalyste et maître de conférences à l'université Paris-Diderot (CEPP).
Sylvain Missonnier est psychologue, psychanalyste et professeur de psychologie clinique à l'université Paris-Descartes (LPCP).
Roger Salbreux est pédopsychiatre à Paris (ANECAMSP, AIRHM, Conseil national handicap).
Régine Scelles est psychologue et professeur de psychopathologie à l'université de Rouen (PRIS).

Avec la participation de : Pierre Ancet, Anne Brun, Colette Chiland, Nathalie Dumet, Jean-Pierre Durif-Varembond, ƒnKarinne Gueniche, Laurence Joselin, Raphaëlle Péretié, Henri-Jacques Stiker, Denis Vaginay.