Jean-Pierre Lebrun

Clinique de l'institution
Ce que peut la psychanalyse pour la vie collective

(Erès - 2008)

Nous ne sommes plus dans des sociétés pyramidales où un chef, roi ou pater-familias, tenant sa légitimité d'une transcendance, était obéi et reconnu comme représentant la Loi, mais pouvait souvent, de ce fait, abuser de cette position et faire sa loi.
Nous sommes au contraire, dit J.P.Lebrun, passé progressivement à une société égalitaire où chacun vaut l'autre, où chacun est considéré autonome, une société fonctionnant sur le modèle du réseau.

Cette évolution peut être considérée comme un progrès par rapport à la dépendance antérieure mais elle comporte les risques, que l'on voit d'ailleurs en train de se réaliser, soit de l'impossibilité de décider et de gouverner, soit de retourner à l'autoritarisme par une forme de totalitarisme flou et anonyme. Transparence, convivialité, proximité, égalitarisme,d'un côté; volontarisme, performance, rééducations, de l'autre.
Le contrôle pyramidal avait au moins l'avantage de la lisibilité. Il est souvent remplacé maintenant par un contrôle horizontal qui impose une normalisation, un formatage, sans normativation, c'est-à-dire sans intériorisation d'une norme: c'est toute la différence, dit J.P.Lebrun citant Zizek, entre Surmoi (la normalisation) et Loi symbolique (la normativation).

Il ne peut y avoir, souligne l'auteur, de Collectif, de Société, sans la reconnaissance de "places d'exception", sans accepter, ne serait-ce que pour un temps limité, une autorité et quelqu'un qui la présentifie.

A partir de son travail de superviseur en Institutions, Jean-Pierre Lebrun a constaté que, si la critique des institutions trop hiérarchiques avait été en son temps nécessaire, l'horizontalité totale des relations aboutissaient à la lutte de pouvoir, à la contestation de toute place de leader, à la paralysie. Ce constat, il le fait aussi concernant la société dans son ensemble, en s'appuyant sur les analyses d'un certain nombre d'auteurs, Lacan et Marcel Gauchet notamment.

Chacun étant mis sur le même pied, la priorité du collectif disparaît. La relation aux choses et l'intérêt deviennent prioritaires. Le gouvernement devient "gouvernance", c'est-à-dire gestion des possibles, sans référence à l'impossible (il est rappelé le "tout est possible" d'un candidat devenu Président). Le politique est remplacé par "la" politique; l'éducation, par l'accompagnement éducatif; le fait de diriger, par la "coordination des potentialités d'un chacun !".
A propos de la question de la décision, J.P.Lebrun évoque l'ouvrage de Callon, Lascoumes et Barthe, "Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique", dans lequel les auteurs préconisent la décision par réajustements successifs - ce qui peut être une idée intéressante - mais parlent aussi de la possibilité de "décider sans trancher". Comment cela est-il envisageable ? <<L'espoir de ne plus avoir à décider, écrit Lebrun - l'étymologie de décider, c'est decidere, couper - mais que ça puisse se trancher tout seul va de pair - et donc l'implique - avec l'abolition des conditions de possibilité d'un sujet. C'est ce que nous avons appelé "l'autorité sans auteur" (entendons: sans hauteur, sans verticalité aucune) ou la figure du nouveau Commandeur.>>

L'autorité est du registre symbolique car elle repose sur le fait qu'est reconnu à celui qui l'assume une place différente de celle des autres (de savoir, d'expérience, d'ancienneté, ou autre), place qui donne à sa parole un poids et une valeur.
Le pouvoir est, lui, de l'ordre de l'imaginaire: il donne des avantages.
La décision est du registre du réel: elle pose un acte.

Ce qu'il est nécessaire de reconnaître, et d'une certaine façon de réintroduire, c'est la "différence des places", la nécessité de la "place d'exception", de "l'au-moins-un".
Cette nécessaire différence de place, c'est le langage et la parole qui l'introduisent: il y a celui qui parle (et qui, à ce moment là, a place d'autorité) et celui qui écoute; il y a le fait que la langue nous est toujours antérieure, que quelqu'un (le parent ou son substitut) nous la transmet, que nous ne pouvons faire autrement que de passer par le défilé des signifiants pour exprimer le sensible, mais que, ce faisant, de ce sensible nous ne pouvons tout traduire. <<Le sensible ne passera jamais complètement dans le dicible. L'inadéquation que cela nous cause n'est donc pas dépassable, elle est bien plutôt notre lot et notre condition.>>
Les sociétés traditionnelles faisaient prévaloir le dicible sur le sensible, et le collectif sur le singulier.
Aujourd'hui, même si les structures constitutives de l'humain (dépendance au langage, différence des sexes et des générations, nécessité de l'altérité...) demeurent, elle ne sont plus mises au premier plan et sont même souvent déniées.

Maintenant où l'individualisme est dominant, où le recours à Dieu, à l'Ancien ou à la tradition n'est plus de mise (mais l'on voit bien en même temps les tentations d'y recourir encore), il s'agit pour chacun, écrit J.P.Lebrun en référence à ce que disait Lacan, de se frayer une voie, d'inventer une forme de lien social où "l'on se passe du père à condition de s'en servir".
Se passer du Père, c'est ne pas attendre d'un Autre la Vérité, c'est reconnaître que la vérité n'est jamais "toute" mais qu'elle est construite, c'est ne pas obéir aveuglément à un chef, c'est chercher son propre chemin.
Se servir du Père, c'est accepter qu'il y ait de l'impossible, reconnaître que la "place d'exception" est nécessaire au vivre ensemble dans la mesure où elle permet d'instituer mais sans déterminer, et sans que celui qui l'occupe en abuse. <<Il s'agira désormais de soutenir l'autorité d'une façon telle que ceux à qui elle est destinée puissent en percevoir le bien-fondé, qu'ils identifient que celui qui en a la charge est au service d'une loi qui dépasse les protagonistes, et qu'il se reconnaît lui-même soumis à celle-ci de la même manière que quiconque.>>
J.P.Lebrun donne comme exemples l'évolution de la place de chef d'orchestre en musique, et la position éthique qu'a tenue Pierre Mendès France en politique.

Mais se passer du père tout en s'en servant demandera, dans cette période de mutation que nous traversons, un important travail psychique collectif.
Il ne faut pas, en effet, se cacher, ajoute J.P.Lebrun, qu'il ne suffit pas de vouloir faire autrement que la génération précédente pour y parvenir, que la disparition du patriarcat ne doit pas faire oublier les lois symboliques qu'il était chargé de transmettre.
Ces lois symboliques ne sont jamais acquises une fois pour toutes, précise l'auteur. Il faut pour chaque enfant une personne en chair et en os qui les lui transmette, et avec fermeté. On tient d'abord la main à l'enfant pour lui apprendre à traverser la rue.
<<...cette transmission implique toujours que quelqu'un veuille bien endosser d'occuper la place d'exception pour la génération qui suit. L'humanisation implique donc inéluctablement la confrontation à ces contraintes qui constituent une violence salutaire... cela fait partie du travail de chacun d'avoir à assumer [la mise en place du registre symbolique] la vie durant.>>
C'est cela que la psychanalyse peut rappeler.

Maurice Villard
Février 2009


Quatrième de couverture


Si nous pouvons convenir que l’institution doit toujours être en position de tiers, en surplomb de ses membres, il faut bien admettre que ce tiers n’est aujourd’hui bien souvent plus garanti par la tradition. S’il est toujours de mise, il est désormais, sinon à inventer, au moins sans cesse à élaborer et à construire. Mais se repose alors la question de la légitimité pour cette construction : comment faire, non pas d’un établissement une institution, mais d’un groupe, d’un collectif, une institution ? Quelle voie frayer qui ne soit pas pur et simple rétablissement de l’autorité d’hier, mais qui, en revanche, reconnaisse la différence des places et ne dénie pas l’impossible auquel elle nous met en demeure de nous confronter ? Avec l’appui de Freud et de Lacan, l’auteur fait de ces questions l’enjeu de ce livre qui est rien de moins, sans doute, que penser comment réinventer la vie collective.

Jean-Pierre Lebrun est psychiatre et psychanalyste, agrégé de l"enseignement supérieur de l'Université Catholique de Louvain. Il a été président de l'Association freudienne de Belgique et de l'Association lacanienne internationale (ALI). Auteur de nombreux ouvrages, il dirige la collection "Humus, subjectivité et lien social", aux éditions érès. Il exerce à Namur en Belgique.