De l’interdit à la transgression:
la place de la sanction dans la relation éducative

(Revue “Les Cahiers de l’Actif”, Mai-juin 2015, n°468-469)


Toute personne travaillant en Institution médico-sociale a maintes fois entendu posée la question des sanctions, par rapport aux diverses transgressions, violences et passages à l’acte de tels ou tels résidents, et entendu les avis contradictoires au sein des équipes ainsi que les insatisfactions exprimées par certains après décision.
Ce numéro, qui comprend dix contributions de différents professionnels (éducateurs, directeurs, formateurs, psychanalystes, psychologue clinicienne) et une d'un parent d'enfant autiste, est donc tout à fait pertinent et intéressant.
Les contenus des articles étant parfois redondants, je me propose d’en effectuer une synthèse.

Rappelons tout d’abord (comme le fait Jean-Marie Vauchez, éducateur spécialisé formateur) que les châtiments corporels ont été utilisés, à des degrés divers, depuis la nuit des temps, que le droit de correction paternelle ne fut abrogé en France qu’en 1935, et que ce n’est que cette année (2015) que 44 pays ont signé un texte les interdisant. C’est avec la Renaissance, précise cet auteur, que l’attention est davantage portée sur l’individu, avant que Rousseau ne renverse la logique qui prévalait jusque là. Sont ensuite venus les précurseurs de l’éducation spécialisée: Itard, Aichhorn, Anna Feud, Winnicott… sans oublier Freud qui avait écrit que “l’éducation doit...chercher son chemin entre le Scylla du laisser-faire et le Charybde de la frustration” (Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, 1932), ce pour quoi, comme l’on sait, il l’avait classée dans les métiers “impossibles”.

Mais la question de la sanction reste encore ouverte, même si des pédagogues, comme Don Bosco au 19ème siècle (cité par Jean-Marie Petitclerc, directeur de l’Association éponyme), avaient pris des positions argumentées.

Actuellement, et il s’agit là du dénominateur commun des textes qui constituent ce numéro, la sanction est nettement différenciée de la punition.

Etymologiquement, “sanction” vient du latin “sancire” (rendre inviolable par un acte religieux). Il s’agit en quelque sorte d’une consécration et d’une irrévocabilité. D’où le fait de sanctionner par exemple des études ou un apprentissage par un diplôme.
Le terme “punition” vient quant à lui du latin “poena”, peine, châtiment, compensation.
De nos jours, l’emploi du mot “sanction” englobe souvent ces deux origines.

Robert Michit et Gilbert Guy (directeurs) et Vanessa Klotz (psychologue clinicienne) indiquent que “toute autorité doit mettre en cohérence les exigences de la justice distributive et de la justice d’être, sachant que chacune est structurée par des logiques antinomiques”. Autrement dit, il s’agit d’essayer de réparer un dommage fait à la victime tout en faisant en sorte que celui qui reçoit la sanction la reconnaisse comme juste.
Or, disent ces professionnels, la réponse classique consistant à vouloir apporter du déplaisir au “contrevenant”, à “créer une équivalence au mal provoqué” (justice distributive), est très souvent ressentie par ce dernier comme injuste car il n’a pas éprouvé ce qu’a ressenti la victime, ce qui engendre chez lui désir de vengeance ou soumission sans bénéfice psychologique. La sanction, ajoutent-ils, n’a de portée que chez les enfants et adolescents qui ont intégré les règles du groupe et le désir de satisfaire l’adulte. Dans les autres cas, selon eux, il est nécessaire de développer préalablement les capacités de coopération et de les aider progressivement à décrire les étapes qui les ont amenés à l’acte délictueux.
Sans la capacité à se voir acteur responsable de ses actes, écrivent-ils, toute sanction n’a pas de prise constructive. Elle est toujours perçue comme injustice avec les conséquences qui en résultent comme destruction identitaire.

Plusieurs auteurs insistent sur le fait que toute institution médico-sociale doit réfléchir en amont sur cette question de la sanction et que doivent être évitées les réponses immédiates, impulsives, qui reflètent alors généralement le sentiment d’une mise en question de son amour-propre, la sensation d’être personnellement attaqué, et qui aboutissent facilement à un rapport de force.
Au cours de cette réflexion institutionnelle, peuvent être définies, selon le type de transgression, les intervenants (éducateur, chef de service, direction).
Bertrand Dubreuil (éducateur et docteur en sociologie) présente à titre d’exemple un tableau mettant en regard un certain nombre de sanctions et le statut de celui qui peut les prononcer. Il distingue les transgressions ordinaires (d’expérimentation, d’affirmation de soi…), qu’il appelle “pour grandir”; les transgressions d’échec (directement liées au handicap ou au trouble psychique); et les transgressions compulsives. La sanction choisie devant être individualisée, adaptée à la problématique de l’enfant ou de l’adolescent, et un recours auprès d’une instance hiérarchique supérieure devant être possible.
Catherine Taglione (formatrice), qui écrit du point de vue de la législation, prévient que “...ce qui est juridiquement sanctionnable ne peut être...sanctionné que par une autorité légitime” et que la référence au droit s’impose à toute institution comme à tout professionnel. Joseph Rouzel (psychanalyste et formateur) ajoute que nombre d’institutions sont dans la confusion à ce sujet, hésitant à laisser transparaître à l’extérieur ce qui pourrait être perçu comme un défaut de surveillance et de sécurité. “Evidemment, dit-il, il ne s’agit pas d’envoyer devant le juge un jeune qui en a bousculé un autre...Par contre planter un couteau dans le ventre d’un éducateur ne relève en rien d’une instance institutionnelle. La seule instance habilitée c’est la Justice.” Il précise que la sanction est une scansion qui subjective en positionnant l’individu comme sujet devant répondre de ses actes, ce qui nécessite dans le même temps d’extraire de ces actes le sens.

Autant que cela soit possible, la réflexion avec le groupe de résidents est souhaitable, ainsi, bien sûr, que l’écoute de celui qui a transgressé; mais également que ce dernier puisse, une fois le calme revenu, entendre ce que la victime a ressenti, et réfléchir à la réparation qu’il va pouvoir effectuer.
Comme le dit François Hébert (formateur), il ne faut pas faire perdre la face au “coupable” mais lui permettre au contraire de se sentir partie prenante de la solution, par exemple en lui suggérant de préparer un dessert pour le groupe plutôt que de l’en priver.
Avec des enfants présentant des troubles psychotiques, le recours à une médiation symbolisante comme l’écriture ou un équivalent, et à l’expression ou la mise en scène de ce que la “victime” a éprouvé, sont plus utiles qu’une intervention disciplinaire.
Philippe Pourtalet (père d'une enfant autiste) témoigne quant à lui de l'inefficacité des sanctions dans le cas des enfants à problématique autistique mais au contraire de la nécessité de comprendre ce qui induit les crises chez ces enfants.

Si la sanction doit être adaptée et pas obligatoirement douloureuse, toute transgression doit cependant être sanctionnée, écrit Philippe Beck (formateur), ne serait-ce a minima que par le rappel de la règle.
En effet, dit Roland Janvier (directeur général de la Fondation Massé Trévidy), si la transgression peut être entendue comme message, expérience et dommage, la sanction doit viser à réparer. Elle “ne désigne pas un fautif mais un responsable”, à condition qu’elle soit collectivement reconnue, que celui qui la donne se situe dans un continuum de lien d’autorité et non dans la toute-puissance: “C’est parce que je suis, en tant que dirigeant, autorisé par une autorité supérieure que je peux autoriser le professionnel à agir. Il peut alors lui-même s’autoriser à agir et, de même, autoriser l’enfant dont il a la responsabilité.” (référence est faite ici à la notion lacanienne de “place d’exception”).

Rôle de réparation mais aussi de réhabilitation, la sanction permettant au jeune de gérer la culpabilité, précise Jean-Marie Petitclerc qui insiste en outre sur la nécessité d'une cohérence entre le dire et le faire, d'un lien visible entre le contenu de la sanction et l’effet de la transgression, de la non réduction de la personne à ses comportements.
Bruno Deswaene (psychanalyste) ajoute que la sanction doit aider à l’autonomie, aider le sujet à envisager une autre posture, établir un “pacte” dans lequel aucun des protagonistes ne devrait se sentir perdant ou soumis, être enfin contrebalancé par une valorisation.

En résumé un numéro qui présente des contributions cohérentes entre elles: la sanction est nécessaire, structurante, mais elle doit se distinguer de la punition en ce sens qu’elle ne doit pas abaisser celui qui en est l’objet, qu’elle doit viser à réparer, restaurer, instaurer du sens là où l’agir avait tendance à dominer (et ce tant du côté des résidents que des professionnels). Elle doit être réfléchie, adaptée à la situation et à la problématique, expliquée, située dans l’ordre de la hiérarchie institutionnelle, dans la perspective d’un effet “symboligène” (selon le terme de F.Dolto).
Certes tout cela n’est pas simple d’application au quotidien mais incite à réflexion et donne de précieuses pistes.
Je rapporterai, pour terminer cette note, une partie de la citation que Jean-Marie Vauchez emprunte à Winnicott :
Si on pouvait se débarrasser de cet enfant, tout irait bien [pense-t-on parfois]. Lors de cette phase critique...vous devez survivre. Dans un tel cadre, survivre signifie non seulement que vous traversiez la crise sans dommage, mais aussi que vous ne laissiez pas les enfants vous pousser à vous venger...//… Si vous survivez, l’enfant aura une chance de grandir et de ressembler à la personne qu’il serait sans doute devenue sans cette rupture catastrophique de son environnement."

 

(Hors dossier et extrait d'un ouvrage paru en 2009 aux éditions érès, on peut lire également, en fin de ce numéro, un article très intéressant de Pascal Le Rest qui décrit quatre parcours de vie de jeunes adultes qui se retrouvent en errance et à la rue suite à divers problèmes; déliaisons progressives que l'auteur situe dans le contexte social et économique actuel.)

Maurice Villard
Septembre 2015

 


Sommaire du numéro

 

Punir ou corriger...La sanction, une question de bientraitance. Approche de la dimension juridique de la sanction éducative.
Catherine TAGLIONE, Formatrice IRTESS de Bourgogne

Penser une organisation et un management au service d'une sanction éducative
Roland JANVIER, Directeur Général de la Fondation Massé Trévidy, Docteur en sciences de l'information et de la communication

Transgression, autorité, sanction: des repères pour aider les jeunes accompagnés à "s'expérimenter"
Bertrand DUBREUIL, Educateur spécialisé, Docteur en sociologie, Directeur de PLURIEL formation-recherche

Répondre à celui qui transgresse...Un rendez-vous à ne pas manquer!
François HEBERT, Formateur à l'IRTS Paris Ile-de-France

Sanctionner, non pour réprimer, mais pour responsabiliser
Jean-Marie PETITCLERC, Directeur, Association Don Bosco

Une logique de la sanction éducative
Philippe BECK, Formateur d'adultes spécialisé sur les thèmes du conflit et de la violence, Médiateur et Coach

On ne sait plus quoi faire!...Quand l'équipe est dans l'impasse face à la sanction éducative
Bruno DESWAENE, Docteur en psychologie, Psychanalyste, Enseignant Université de Reims Champagne-Ardenne

La sanction, un acte éducatif: quelques jalons méthodologiques
Jean-Marie VAUCHEZ, Educateur spécialisé, Formateur et Consultant, membre du CSTS (personne qualifiée),
Président de l'Organisation Nationale des éducateurs spécialisés

Sanction/Scansion
Joseph ROUZEL, Psychanalyste et formateur, Psychasoc Montpellier

La sanction...ou comment se libérer du ressentiment et de la vengeance
Robert MICHIT, Directeur CEFERH; Gilbert GUY, Directeur ITEP Arc en ciel; Vanessa KLOTZ, Psychologue clinicienne

Montrer la voie pour ne pas monter la voix !
Philippe POURTALET, père d'une enfant née avec autisme, Conseiller Mission Locale

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(Article supplémentaire, hors dossier)
Des récits de vie pour saisir la complexité des problématiques sociales des personnes en difficulté
Pascal Le REST, docteur en ethnologie et ethnométhodologie, Conseiller technique à l'ADSEA 77,
Directeur de collection chez L'Harmattan, Consultant et directeur du cabinet Conseil et Formation