Jean-Paul Sartre

Réflexions sur la question juive (1946)

 

Certains internautes pourront s’étonner de cette note de lecture sur un site consacré au handicap mental et à la psychologie. La raison de sa présence tient à mes interrogations suscitées par les attentats de janvier 2015 à Paris.
Cette question complexe, qui est de savoir ce qui peut conduire, dans un pays développé, de jeunes personnes à une telle radicalisation, a bien sûr été largement traitée, notamment après les atrocités nazies, et l’on sait que des facteurs socio-économiques, géopolitiques, transculturels, psychologiques, s’interpénètrent. Dans le cas du fanatisme actuel, sans doute se croisent le contexte international (conflit israélo-palestinien interminable, déstabilisation de longue date du Moyen Orient, invasion de l’Irak, etc…) et les difficultés identitaires de jeunes métropolitains.

J’ai donc relu l’essai de Sartre qui - il faut le souligner d’emblée - a été écrit en octobre 1944 (mais publié en 1946), juste après l’holocauste et des années antérieures d’antisémitisme majeur.
Rappeler cette date me paraît essentiel car elle situe d’une part l’importance intellectuelle qu’a eu cet ouvrage et d’autre part un vocabulaire qui peut aujourd’hui surprendre, comme les termes, employés itérativement, de “race” et d’”aryen”. Précisons toutefois que le second apparaît toujours avec des guillemets et que le premier est relativisé, voire contesté, par l’auteur.
En accord avec sa célèbre formule selon laquelle “l’existence précède l’essence”, la thèse principale de Sartre est qu’il n’y a pas d’essence juive...sauf dans le regard de l’antisémite et que c’est ce regard qui constitue “le juif” (qui le situe) avec tous les stéréotypes associés. Sartre précise qu’il y a des juifs de toutes nationalités, des croyants et des athées, des pratiquants et des non pratiquants, ayant des professions extrêmement diverses. Selon lui, leur communauté historique est une communauté abstraite, constituée à partir de la stigmatisation et des persécutions dont ils ont fait l’objet au cours des siècles, depuis que le christianisme les a présentés déicides (alors qu’en fait Jésus a été condamné par les romains).
C’est bien sûr cet aspect de la thèse sartrienne (de ne fonder la communauté juive que sur le regard antisémite) qui fut le plus critiqué.

Cette présentation de la judéité est certainement partielle mais s’inscrit dans l’une des thèses principales de la philosophie de Sartre (dans la mouvance d’ailleurs de la phénoménologie), à savoir la détermination du sujet par le regard d’autrui.
C’est en ce point que l’on pourrait aborder l’aspect psychologique, voire psychanalytique, de l’ouvrage, relativement à ce qui aboutit à l’antisémitisme et plus généralement au rejet de la différence (l’étranger, le noir, l’arabe, le juif, l’homosexuel, le handicapé…), même si Sartre fut critique (mais aussi ambivalent) par rapport à la psychanalyse et refusa la notion d’inconscient.

L’antisémitisme est pour l’auteur le fruit de la passion, d’une pensée prélogique, syncrétique; l’antisémite est “l’homme des foules”, qui trouve sa “valeur” dans le rejet d’un bouc émissaire; il est dans le manichéisme; “c’est un homme qui a peur”, de lui-même, du monde, de la condition humaine.
Pour le dire en des termes plus psys (mais Sartre fait lui-même référence à la paranoïa), il s’agirait de la projection sur un Autre de sa propre angoisse et du recours à la généralisation.
Généralisation, en tant que processus psychique extrêmement fréquent (1) et que la théorie de la Forme avait décrit concernant les mécanismes de la perception: à partir de quelques indices, une bonne Forme, une Gestalt, est constituée, pouvant être généralisée. Mécanisme économique pour la psyché et qui est utile à la défense de l’individu. Ce mécanisme perceptif, les cognitivistes néo-piagétiens le décrivent comme un frein à la pensée logique qui nécessite, quant à elle, son inhibition. Il faut se défaire de l’immédiateté des sens pour accéder au raisonnement analytique.

Sartre considère également les réactions de juifs qui peuvent, par fuite (par défense pourrait-on dire aussi), nier leur appartenance, voire adopter les vues antisémites, ne pas s‘assumer comme juifs, et se mettre ainsi dans “l’inauthenticité”, selon son terme. La description qu’il donne de cette inauthenticité (proche peut-être de son concept de “mauvaise foi”) m’a évoqué le “faux self” de Winnicott.
A l’inverse, le “juif authentique” se choisit comme juif, “abandonne le mythe de l’homme universel… a cessé de se fuir et d’avoir honte des siens”. Il n’est plus l’insecte que l’on va écraser (F.Kafka, La Métamorphose) ou l’accusé qui ne sait quelle faute il a commise et que l’on abat dans un terrain vague (F.Kafka, Le Procès). Il est celui qui revendique sa judéité.
(Sur le présent site, on peut lire, à propos des réactions face au handicap, handicap dénié, handicap refusé, handicap revendiqué).
Quant au “démocrate”, qui veut prendre la défense des juifs, Sartre estime qu’il ne leur est pas en fait de grande utilité, et même qu’il les dessert, car, en ne considérant que l’homme dans son universalité, il manque le singulier.

L’approche sartrienne de l’antisémitisme (qui peut s’adapter aux autres types de racisme, et qui n’aurait pas été sans influence sur un Frantz Fanon dans ses analyses des relations entre colons et colonisés en Afrique du Nord, voir ma note de lecture sur "guerre coloniale et troubles mentaux") pourrait sans doute être elle-même perçue comme quelque peu globalisante. Elle reste toutefois une étape essentielle dans l’analyse des fondements des différentes formes de racisme. Et ce n’est pas pour rien qu’Elisabeth Roudinesco a intitulé l’un de ses ouvrages: “Retour sur la question juive”(Albin Michel, 2009).
Bien que Sartre ait précisé, malgré le titre qu’il donna à son essai, qu’il n’y a pas vraiment une question juive mais plutôt une question de l’antisémitisme.

Pour mieux saisir les ressorts psychiques du rejet et de la haine, sans doute faudrait-il ajouter, à la peur et à la généralisation, l’identification (à une cause, à un supposé semblable vu comme victime et comme persécuté), la recherche impérieuse d’une attache, d’une identité sans faille, d’un sujet non divisé.
(Dans le numéro hors série de la revue Philosophie magazine consacré au Coran, que j'ai lu après avoir écrit cette note de lecture, Marcel Gauchet, dans un article intitulé "Retour au sortie du religieux?", avance, à propos des jeunes citoyens français devenus fondamentalistes, cette hypothèse de recherche d'identité: "La conversion religieuse...est le moyen le plus fort pour se poser comme individu quand on a des difficultés d'accès à cette position là...D'autant qu'il n'y a plus aucun projet collectif de dépassement de la société présente". On pourra remarquer à cet égard que Sartre, à la fin de son texte, pense que le racisme disparaîtra dans la société sans classe qu'il espère. Utopie et uchronie de l'époque, sans doute, mais projet qui était alors mobilisateur, ayant au demeurant mal tourné dans certains pays).
On pourrait aussi se demander si la pression actuelle à “paraître ou ne pas être” (2), ne pousse pas certains vers ce qui leur est présenté comme Vérité totale, Vérité exclusive.

 

Maurice Villard
Avril 2015

(1) Il faut penser ici, par exemple, à cette tendance des commentateurs (journalistes ou hommes politiques), mais aussi bien de tout un chacun, à employer le pluriel générique comme sujet:” les français pensent que…”, “les habitants de telle ou telle région...sont comme ceci ou comme cela…”, sans apporter les nuances qui devraient pourtant s‘imposer.(retour au texte)
(2) En ce temps où l’image est reine (“profils” sur les réseaux sociaux, télé-réalités, politiques spectacles, utilisation perverse de photos et vidéos sur internet, etc…).
(retour au texte)