L'enjeu d'exister
Analyse des thérapies

de Daniel Sibony

(Seuil, 2007)

 

"...il est bon que des choses banales puissent se dire savamment." (p.346)

Cette phrase humoristique rappelant le Bourgeois Gentilhomme me paraît définir la critique principale que fait l'auteur aux principales thérapies contemporaines, depuis les TCC (Thérapies cognitivo comportementales) jusqu'à l'ethnopsychiatrie, en passant par l'hypnose, les thérapies systémiques, les thérapies relationnelles stratégiques, l'aide aux traumatisés, le recours à la notion de résilience, sans oublier certains discours et pratiques psychanalytiques.

Psychanalyste, docteur en Mathématiques et en Philosophie, Daniel Sibony répond par cet ouvrage au "Livre noir de la psychanalyse":
- d'une part en développant le fait que toutes ces thérapies empruntent au corpus théorique freudien, en le simplifiant souvent à l'extrême, et fonctionnent sur la base de ce qu'il appelle le transfert total ou ponctuel;
- en explicitant, d'autre part, ce qu'est selon lui la cure psychanalytique.
Il ne situe pas toutefois ces différentes approches sur le même plan.

Répondant tout d'abord à quelques arguments de Tobie Nathan contre la psychanalyse (in "La guerre des psys", Les empêcheurs de penser en rond, 2006), D.Sibony précise:
- que ce n'est pas parce qu'il y a une physiologie du rêve et que celui-ci existe chez les animaux, qu'il n'a pas une spécificité chez l'homme, celle notamment de mettre en oeuvre le fantasme, non pas au sens d'accomplir un désir <<mais au sens où le cinéaste réalise un film>>;
- que l'évitement de l'inceste dans certaines sociétés de singes n'est pas comparable avec l'interdit de l'inceste chez les humains, lequel s'inscrit dans une transmission culturelle et a des effets autrement complexes;
- que la psychanalyse n'a pas attendu les enregistrements vidéos pour savoir que le bébé est un être relationnel;
- qu'il est faux de dire que les symptômes névrotiques ne sont pas accessibles à la cure analytique;
- que le problème du symptôme n'est pas de savoir s'il va ou non reparaître ailleurs, mais si le sujet qui le perd va être, lui, aussi perdu qu'avant dans son existence.

Le thérapeute TCC suggère différemment. Il suggère un programme d'apprentissage, une forme de déconditionnement. Là encore, ça marche si le patient y croit, s'il veut vraiment devenir conforme, s'il croit que ses "fausses croyances" pourront être remplacées par d'autres qui lui permettront d'être mieux "adapté". Le transfert ponctuel est cette fois orienté vers la "science" du comportement.

Dans ces deux types de thérapie, il s'agit de cas limites du transfert freudien car ce transfert, que Sibony appelle "ponctuel" et "total", n'est pas démultiplié mais réduit à un point. Il est de dépendance ou de maître à élève.
Quand il arrive, par contre, à l'analyste de suggérer, c'est a minima, sans projet de convaincre; seulement pour "faire émerger des issues". <<L'analyste suggère mais n'est pas dans la suggestion.>>

Toutes ces thérapies, présentées souvent comme nouvelles et en opposition à la psychanalyse, illustrent ce que Sibony appelle le "complexe du second premier": nommer autrement ce qu'un autre avait déjà découvert (Freud en l'occurrence) pour s'en croire le créateur, prendre la place du premier et retourner contre lui ce qu'on lui a pris.

 

En contrepoint, Daniel Sibony consacre une grande partie de son ouvrage à expliquer ce qu'est, selon lui, l'acte psychanalytique.

Il s'agit, dit-il, d'une "passation d'être", c'est-à-dire de permettre à la personne qui se sent à l'abandon ou dans une forme de désêtre, dont l'existence manque de points d'appui, de retrouver un lieu d'attache, de recréer sa vie; de donner <<une chance de rejouer des parties perdues de sa vie.>>

Pour rejouer, il faut débloquer l'espace de jeu, ouvrir les situations, les partager, permettre les "entre-deux" (expression chère à l'auteur).

La personne qui demande de l'aide est souvent coincée dans un entre-deux: par exemple entre père et mère, entre mère et conjoint, entre réalité et fantasme, entre conscient et inconscient, entre passé et présent, entre corps visible et corps mémoire... Le symptôme incarne ce blocage, est une création de compromis à laquelle tient le sujet et avec laquelle il faut oeuvrer, qui disparaîtra ou non, c'est selon, et ce n'est pas l'essentiel.

La guérison n'est pas le but. <<Guérir, c'est de la même famille que garer.>> Il s'agit plutôt d'une relance des processus de vie, d'une ré-appropriation de son histoire, de ne plus y être enfermé. Certains symptômes peuvent rester mais cesser d'être envahissants, devenir parties du décors.

Le travail de l'analyste est de faire "acte symbolique". <<Est symbolique tout "événement d'être" qui donne un "plus d'appui" pour exister ou qui aide à s'extraire d'une posture mortifère.>> <<Parole ou geste qui dévie le patient de son point d'arrêt mortifié, vers l'histoire et la vie qui se transmet.>>

Daniel Sibony se démarque de la pratique de certains lacaniens qui restent indéfiniment dans une position d'attente et de silence ou qui jouent avec les signifiants. Le silence s'impose parfois, dit-il, mais <<seul est créatif ou créateur le "mot" qui a une force symbolique.>>

Il souligne que son approche inclut les objectifs antérieurs des grandes figures de la psychanalyse: détachement de "l'objet cause du désir" (Lacan), découverte par le sujet de son désir refoulé (Freud) et de ses pulsions archaïques (M.Klein), appropriation d'une capacité de jeu (Winnicott). Mais qu'elle consiste aussi à relancer la possibilité de création, d'ouverture, de découverte.

Dans cette optique, l'objet et les effets de la psychanalyse ne sont ni mesurables ni montrables, comme la plupart des choses essentielles de la vie. <<La psychanalyse n'est ni une science ni un art, mais un entre-deux.>> <<Elle ne relève pas de la preuve mais de l'épreuve.>> Elle est expérience de création.

Critiquant certains lieux communs, D.Sibony remarque que le but de la psychanalyse n'est pas, comme on l'entend souvent, de démasquer une "vérité" cachée ou de trouver "la" cause du "mal". Il y a trop de complexité et d'indétermination chez l'humain pour avoir cette prétention. Ce qu'on appelle vérité est un "écheveau de fils"; les causes, quant à elles, sont surdéterminées, éclatées, chaotiques.

 

En ce qui concerne l'opposition parfois faite entre science et psychanalyse, il souligne:

- que la science ne produit pas des choses vraies mais des choses valides, c'est-à-dire qui sont en cohérence avec la démarche adoptée;
- que lorsqu'on parle de gène concerné dans telle ou telle maladie, cela ne signifie pas qu'il est à "l'origine";
- que même dans les sciences dures des effets d'inconscient sont à l'oeuvre;
- qu'au fur et à mesure que la science apporte des réponses elle augmente le nombre de questions;
- que la théorie des schémas (qui associe modèle computationniste et modèle connexionniste) fait essentiellement référence à la "mémoire de rappel" (mémoire en tant que stockage d'informations) en omettant que la mémoire est aussi "appel", appel à création.
(<<Un schéma, explique l'auteur, est une image qui souligne les traits saillants de l'objet représenté, comme une épure ou un plan de quartier nous fait connaître la vie qu'on y mène.>> Ce modèle, dit-il, ressemble à celui de Freud sur la formation des rêves, des symptômes et des fantasmes.)

 

Pour résumer à l'extrême cet ouvrage:

Si une personne cherche la disparition d'un symptôme, il peut faire une TCC (ou une autre thérapie) et en rester là. Ce n'est que s'il se sent privé de sa question, dit Sibony, que l'analyste est là pour l'écouter, le soutenir et avancer avec lui.

Pour aider à cette avancée, Daniel Sibony privilégie moins ce que Lacan a appelé le "Symbolique" que ce qu'il appelle "acte symbolique" car, dit-il, l'humain est certes dans le langage mais a besoin d'événements d'être, d'une passation, d'une transmission d'être, d'un éveil à l'existence.

Les diverses thérapies qu'il décrit utilisent toutes le transfert, parfois sans le savoir ou en le déniant, mais ce transfert est plus ou moins total, nombre de ces thérapies plaçant le patient dans une position de dépendance et le thérapeute dans une position de maîtrise et de savoir, la suggestion étant alors maximale.

 

Maurice Villard
Juin 2008

 


Quatrième de couverture

Plutôt que de ferrailler dans la "guerre" entre analystes et thérapeutes, Daniel Sibony adopte un point de vue original : faire l'analyse des psychothérapies en vogue, et montrer qu'elles supposent toutes l'inconscient et mettent en acte des transferts très variés, en déployant des métamorphoses de l'"idée psy". Du coup, loin de nier leur efficacité, il l'éclaire à partir de l'idée freudienne revue et développée par lui, d'un point de vue où l'essentiel est l'enjeu d'exister comme relais d'une transmission de vie. Beaucoup de malentendus et d'agressivités sont rendus inutiles par cette nouvelle approche. Mieux, en parlant des psychothérapies de ce point de vue accueillant et critique, on peut enrichir l'analyse elle-même en formulant plus nettement ce qu'elle n'est pas et surtout ce qu'elle peut être à l'avenir : une certaine passation d'être...

 

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