Josef Schovanec

Je suis à l'Est !

( Plon, 2012 )

 

Né en 1981, diplômé de Sciences Po et docteur en philosophie, assistant de l’adjoint au maire chargé des handicapés à la Mairie de Paris au moment où il écrit ce livre, Josef Schovanec témoigne dans cet ouvrage de son parcours scolaire et social en tant que personne "porteuse d'autisme".
Parcours particulièrement difficile en raison d'abord de l'attitude des autres enfants dont il fut souvent le bouc émissaire, ensuite du travail intense qu'a nécessité l'apprentissage progressif et lent des codes sociaux, et surtout de son passage, entre 20 et 26 ans, entre les mains de deux psychiatres qui, d'après ce qu'il laisse entendre, l'auraient considéré et "traité", sans rien lui dire cependant quant au diagnostic, comme schizophrène. Le premier, psychiatre et psychanalyste, le reçoit en face en face mais l'adresse à un confrère pour un traitrement par médicaments, lequel traitement (neuroleptiques, anxiolytiques, puis antidépresseurs) a sur lui des effets secondaires pénibles et l'abrutissent de plus en plus au fur et à mesure que les doses sont augmentées...jusqu'à ce qu'il parvienne à tout arrêter.
Tout en considérant le fait que nous n'avons pas le point de vue des psychiatres en question, ce passage du livre questionne toutefois fortement car il évoque un type de psychiatrie qui a été très critiqué dans les années 70 par l'antipsychiatrie et certains psychanalystes, alors que nous sommes dans les années 2000 au moment décrit.
Dans un chapitre ultérieur, l'auteur écrit que ces professionnels ont peut-être suivi à son sujet la piste de la psychose en raison de sa "fuite des idées", mais cela suffisait-il à justifier l'emploi si intensif de la médication ?
Il y a en tout cas une forme d'ironie tragique dans ce qui est là rapporté, car d'une part Josef Schovanec semble avoir de lui-même décidé d'aller consulter ce psychanalyste, et dit d'autre part avoir beaucoup lu Louis Althusser et Michel Foucault !
On comprend qu'il soit critique sur ce qui lui a été "imposé" et qui ne l'a pas "arrangé", et qui apportera certainement de l'eau au moulin de certaines associations de parents d'enfants autistes dans leur "guerre" contre la psychanalyse.

Sur l'autisme Asperger et sur les traits qui le caractérisent, Josef Schovanec porte un regard à la fois nuancé, distancié et critique. Qu'il s'agisse de la question de l'altérité, des relations sociales, de la naïveté, de la détection des émotions d'autrui, de l'hypersensibilité à certains bruits, des normes sociales, de la grande difficulté à mentir et à simuler, des intérets spécifiques, etc... il reconnaît leur présence dans l'autisme tout en pointant aussi leur existence, d'une manière un peu différente certes, chez ceux qu'on qualifie de "normaux" mais qui peuvent se trouver à leur tour "étrangers" dans un autre contexte, culturel par exemple.
Concernant ces diverses caractéristiques, il insiste sur les conséquences relationnelles qu'elles ont pour la personne autiste (incompréhensions de la part d'autrui, malentendus...) mais il n'exprime pas, ou peu, le sens qu'elles peuvent prendre pour lui. Par exemple, sur le fait, très fréquent, de ne pouvoir regarder dans les yeux l'interlocuteur, il remarque que les stratégies d'évitement (telles que regarder ailleurs, un peu à côté, ou tourner le dos) peuvent être perçues comme de l'impolitesse, de la duplicité ou d'autres façons... mais il ne dit rien sur ce que peut provoquer chez lui le croisement des regards.
De même, pour les stéréotypies, qui étaient nombreuses chez lui dans l'enfance, il dit qu'elles pouvaient être gênantes pour l'entourage, mais rien sur ce qu'elles pouvaient lui apporter.
Il se pose néanmoins la question de l'utilité des "intérêts spécifiques" et pense qu'ils contribuent à l'élaboration de la personnalité et à l'insertion dans la société, et qu'ils sont dès lors à respecter.

J. Schovanec précise à ce sujet qu'il a eu l'avantage d'avoir de nombreux et successifs intérêts (l'Egypte ancienne, les langues, l'astronomie, les Maths, l'histoire...), avec ce qu'il appelle sa "toxicomanie", à savoir la connaissance, la lecture, la fréquentation des bibliothèques.

Il apparaît assez critique à l'égard de certains médias et de beaucoup d'associations engagées dans l'autisme, pour la façon dont ceux-ci semblent parfois "utiliser", à des fins politiques ou de prosélytisme, les témoignages tels que le sien. Il ajoute que nombre de ces associations devraient avoir l'obligation de renouveler leurs dirigeants et l'impératif de mixité de leurs membres, avec présence de personnes autistes. <<Il n'est pas normal que les associations, y compris parmi les plus grandes et les plus respectables, ne prévoient tout simplement pas la présence de personnes autistes en leur sein; voire l'interdisent explicitement dans leurs statuts.>>

Mais critique, il l'est aussi à l'égard d'associations pilotées par des autistes, dans lesquelles les propos paranoïaques ne sont pas rares. <<Certains, notamment aux Etats-Unis, dit-il, sont de véritables illuminés croyant à l'avènement imminent d'un monde nouveau sous le règne des autistes. Voire à la suprématie des autistes, entité nouvelle, espèce humaine enfin parvenue à sa perfection historique.>>

Au total, si l'auteur de cet ouvrage (à la différence d'autres autistes, comme Donna Williams par exemple) ne m'a pas paru apporter beaucoup sur le plan phénoménologique (mais l'introspection et l'auto-analyse ne sont-il pas des exercices particulièrement difficiles pour les personnes autistes ? A moins que la pudeur l'ait emporté), j'ai trouvé intéressant son témoignage sur les difficultés d'intégration sociale que peuvent rencontrer les personnes présentant une symptomatologie autistique, en dépit d'un haut niveau de formation comme cela est son cas.
La relativité avec laquelle il aborde ce syndrome et l'humour dont il fait preuve mettent par ailleurs en question certains a priori.
On ne sera pas trop étonné, d'une certaine façon, qu'il apprécie particulièrement Kafka, car n'y a-t-il pas du kafkaïen dans l'univers autistique? Et on soulignera que Jules Vernes l'a d'abord attiré par les aspects scientifiques présents dans son oeuvre, avant de l'initier à la dimension fictionnelle.
Les voyages extraordinaires ont peut-être eu davantage d'effets, en l'occurence et à l'en croire, que les deux psys qui l'ont suivi.

Maurice Villard
Juin 2013

 

Quatrième de couverture

« Je vis avec l'autisme », écrit Josef Schovanec, soulignant ainsi ce qu il considère plus comme une qualité que comme un handicap.
Ce voyageur passionné des civilisations anciennes maîtrise une dizaine de langues, est diplômé de Sciences Po et possède un doctorat en philosophie. Il récuse pourtant les attributs qu'on lui prête - ceux d'un autiste « génial » aux capacités intellectuelles extraordinaires - pour évoquer plutôt, avec beaucoup d'humour et de sensibilité, ces « petits » problèmes qui font le quotidien d'un autiste Asperger : les longues préparations nécessaires avant de prendre le métro ou de se rendre à un rendez-vous, l'angoisse qui l'étreint lorsque le téléphone sonne, la panique face au moindre imprévu, la difficulté à comprendre les codes sociaux et à nouer des relations amicales classiques, sa passion obsessionnelle pour les bibliothèques et les livres...
Il revient aussi sur son parcours psychiatrique aberrant: faute de diagnostic posé, il a évité de peu l'internement.
L'autisme reste un sujet polémique dans le monde scientifique et associatif.