Le Nom, lImage, lObjet
(PUF, Avril 2011)
S.Thibierge retrace dabord la découverte et la description de trois syndromes psychiatriques: celui de lillusion des sosies, présenté par Capgras et Reboul-Lachaux en 1923; le syndrome dillusion de Frégoli, commenté par Courbon et Fail en 1927; celui dintermétamorphose, isolé par Courbon et Tusques en 1932.
Sous ce titre sont réunis deux ouvrages antérieurs de lauteur, constituant sa thèse soutenue en 1997 ("Pathologies de lImage du corps - étude des troubles de la reconnaissance et de la nomination en psychopathologie", PUF, 1999; et "LImage et le double - la fonction spéculaire en pathologie", Erès, 1999), actualisés de notes et complétés de deux articles: Remarques sur le virtuel et ses effets contemporains, Note sur limage du corps dans lanorexie-boulimie.
Dans le syndrome de lillusion des sosies, la malade pense que telles ou telles personnes quelle connaît sont en fait des sosies de celles-ci et quelle même a des sosies qui shabillent comme elle, ce qui lui impose de soutenir sa propre identité de constants justificatifs, de relevés de détails la concernant ou relatifs aux sosies (détails sur la vêture et le corps en particulier).
Dans la mesure où la patiente reconnaît bien les personnes mais pense quelles sont autres, Capgras et Reboul-Lachaux soulignent quil ne sagit pas de fausses reconnaissances mais dune agnosie didentification.Dans le cas princeps du syndrome dillusion de Frégoli, la malade croit que toutes les personnes qui selon elle la persécutent sont en fait un seul et même personnage: soit lactrice Robine, soit Sarah Bernhard. Ce sont, dit-elle, des Frégoli (acteur italien célèbre de cette époque), qui frégolisent le monde, cest-à-dire qui viennent en quelque sorte habiter les autres, les commander, leur faire faire des actes contre leur volonté, et bien sûr à la patiente elle-même.
Des personnes différentes sont ici bien différenciées dans leur apparence mais sont incarnées par une seule, notamment Robine.Dans le syndrome dintermétamorphose, objets, animaux, humains sont affectés de changements qui les rendent instables et inconsistants, leurs traits pouvant se substituer les uns aux autres. Ainsi, les proches eux-mêmes sont autres, sauf à essayer de les identifier par quelques rares détails physiques.
S.Thibierge cite, pour chaque syndrome, dautres cas de la littérature psychiatrique, ainsi que les essais de théorisation de ce qui a été appelé en psychiatrie, pour les regrouper, syndromes de fausse reconnaissance dans les psychoses: celui de Georges Daumézon en 1937; celui de Cenac-Thaly, Frélot, Guinard, Tricot et Lacour, en 1962.
Ce que Thibierge relève de commun dans ces syndromes, cest que reconnaissance et identification, qui dans la vie courante apparaissent généralement confondus, sont ici disjoints. Limage se sépare du nom.
Dans la seconde partie de louvrage, lauteur se penche sur les approches neurologiques des troubles de la reconnaissance de limage du corps, essentiellement celles des années 1950 et 60, celles de Ajuriaguerra, Hécaen, Angelergues... qui faisaient référence aux notions de schéma du corps (Bonnier), image spatiale du corps (Pick), schéma postural (Head), schéma corporel (Schilder), image de soi (Van Bogaert), image de notre corps (Lhermitte). Approches qui, autrement dit, traitaient de la question difficile de lintégration de limage du corps en lien au moins partiel avec une causalité psychique.
Dans lillusion des sosies, le sujet reconnaît les personnes, leur apparence, mais ne leur attribue plus leur nom (elles sont quelquun dautre): à limage le nom ne peut plus être lié.
Dans lillusion de Frégoli, ce sont au contraire les différentes images (lapparence physique des personnes) auxquelles est attribué le même nom: ce dernier désigne nimporte quelle image.
Dans les deux cas, cest le nom propre qui est électivement touché, et par là même lidentification des personnes.
S.Thibierge précise quil ne méconnaît pas les travaux neurologiques ultérieurs concernant ces troubles mais que ces recherches ne font quasiment plus référence ni à la parole des malades (qui est pourtant fondamentale) ni à limage du corps, se situant presque exclusivement dans une perspective de fonctionnement neuronal (et de programmation génétique) ou cognitiviste (centrée sur la perception et la conscience de réalités qui seraient données demblée).
Lagnosie, anciennement appelée cécité psychique puis asymbolie, est une non reconnaissance des objets ou de telle ou telle ou telle de leurs propriétés (par exemple agnosie des couleurs, des physionomies, spatiales...). Hécaen et Angelergues relevaient quil sagissait (hors trouble sensoriel élémentaire) de la perte dune signification, que lobjet perdait sa valeur de signe. Lagnosie, précise, Thieberge, est donc une impossibilité à identifier.
Lorsque lagnosie porte sur le corps propre, il sagit de somatognosie:
- syndrome de Gertsmann, qui regroupe agnosie digitale, indistinction droite-gauche (en particulier relative au corps du sujet), acalculie et agraphie;
- autotopoagnosie, qui est lincapacité de décrire et de nommer les parties du corps, voire laffirmation que certains organes manquent et ont été enlevés par autrui, certains malades pouvant toutefois décrire leurs vêtements;
- asomatognosie: méconnaissance dun hémicorps et/ou de la région spatiale correspondante (phénomènes dhéminégligence).
Tous ces troubles sont liés à des atteintes neurologiques localisées, mais peuvent parfois saccompagner de vécus proches de ceux des psychoses: illusion dabsence dun membre, illusion de membre fantôme, sentiment de transformations corporelles, de dédoublement...Lauteur commente ensuite plusieurs modalités de perturbations de la reconnaissance de limage spéculaire: le signe du miroir dans la schizophrénie (consistant en un examen long et minutieux par le patient de son propre visage), la perte progressive de la reconnaissance de son image dans les démences, le compagnon imaginaire chez lenfant (dédoublement non pathologique en général), lhéautoscopie (impression de dédoublement), avant dapporter à lensemble de cette clinique une compréhension basée sur la théorisation lacanienne de la phase du miroir, tout en rappelant ce que ce travail devait aux observations dHenri Wallon.
On doit ici renvoyer aux textes de Lacan relatifs à cette phase et au schéma optique, que S.Thibierge commente longuement.
Essayons toutefois de le résumer.En létat de prématurité motrice où se trouve linfans à cette période, limage de lui-même <<ne peut être assumée que sur un mode anticipatoire.>> Elle est un leurre et prend une fonction configurante, cest-à-dire quelle arrête une Forme. Cette image de soi (investie des désirs et projections de lAutre, parents ou substituts) donne une consistance et une unité au morcellement pulsionnel, et vient recouvrir, habiller, le réel du corps (appelé a), lequel est ainsi refoulé et ne peut être appréhendé que dans le registre de la représentation, dans un espace virtuel, comme image du corps: i(a).
Si cette image donne Forme, elle est cependant, en son statut même dimage, de lordre de la fiction, et de laltérité, instaurant au coeur de lhumain une dualité que Lacan qualifie de paranoïaque, comme en témoignent les conduites de duplication des postures, de parade, de séduction, de despotisme, chez les enfants de cet âge se trouvant ensemble.
Cette structure réduplicative de limage spéculaire affecte la connaissance dans son ensemble. << Cest limage de son corps, écrivait Lacan, qui est le principe de toute unité [que lhomme] perçoit dans les objets. Or, de cette image même, il ne perçoit lunité quau dehors, et dune façon anticipée. Du fait de cette relation double quil a avec lui-même, cest toujours de lombre errante de son propre moi que se structureront tous les objets de son monde. Ils auront tous un caractère fondamentalement anthropomorphique, disons même égomorphique.>> (Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, séminaire 1954-55).
S.Thibierge ajoute la précision que Lacan apporte dans le séminaire sur langoisse (1962-63): lillusion qua le sujet devant sa propre image dêtre transparent à lui-même, <<qui constitue radicalement, en elle-même, lillusion de la conscience>>, sétend à lensemble de la connaissance.
Cest dêtre représenté, par autrui, dans la parole et le Symbolique (de pouvoir donc, par la nomination, être absent à lui-même, élidé), qui permet à lenfant de se déprendre partiellement de limage spéculaire, de se reconnaître au sens de sidentifier, de savoir que cette image de lui, malgré ses obligatoires variations, est celle définitivement nommée, arrêtée comme la Même.
Reconnaissance et identification apparaissent ainsi dans la vie courante superposables, alors quil sagit de deux processus différents mais intriqués, noués, lors de la phase du miroir.
Thibierge définit la reconnaissance comme <<ce qui se présente au sujet de lordre du sensible en général, en tant...quil en reçoit un sens, et que ce sens sintègre dabord immédiatement et pour ainsi dire sans bruit dans lexpérience.>>
Lidentification, dans le contexte du travail de son ouvrage, est <<ce que désigne le sujet dans lexpérience en tant quil le nomme.>>
(On pourrait à mon sens, sans toutefois que l'auteur le fasse, rapprocher cette distinction entre reconnaissance et identification de celle que Freud avait faite entre "représentations de choses" et "représentations de mots").Par limage spéculaire et la symbolisation le réel du sujet (le pulsionnel, le rapport primitif au désir dautrui, tout ce qui ne peut être représenté...) est partiellement neutralisé, déguisé, inatteignable, inassimilable, non identifiable (ce qui peut évoquer la notion de refoulement originaire de Freud, et les éléments Bêta de Bion).
Mais cest au prix de cette méconnaissance que se constitue une réalité partagée, communicable, une possibilité dexpériences communes.Exceptionnellement et superficiellement, ou durablement et plus nettement, reconnaissance et identification peuvent cependant ne pas se recouvrir, le nom se disjoignant de limage, le refoulement faisant mal son office ou nayant jamais pu le faire.
S.Thibierge distingue ainsi, par gradation:
- les moments, connus de tout un chacun, où apparaît un sentiment détrangeté, voire de dépersonnalisation ou de dédoublement éphémères;
- les perturbations de la reconnaissance relevées en neurologie et notamment dans les troubles de la somatognosie, où les lésions locales atteignent les <<coordonnées et la consistance de limage spéculaire>>, avec déliement de limage et du nom pour certains objets spécifiques, corporels en particulier;
- les syndromes de fausses reconnaissances, enfin, où se produit une disjonction radicale du nom et de limage, celle-ci sémancipant, se dédoublant, se décomposant.
Dans le syndrome des sosies, le patient reconnaît les personnes mais elles ne sont plus elles-mêmes, ne sont plus identifiées; et pour tenter de parvenir à cette identification, il essaie daccumuler des détails qui lui permettraient dêtre sûr.
Dans le syndrome de Frégoli, un Nom (Robine, dans le cas princeps) désigne nimporte qui et ne permet donc pas lidentification; il perd sa fonction de nom propre.
Linvalidation de lopération de nomination a deux effets, dit S.Thibierge: une prolifération dimages, qui se dédoublent indéfiniment; et une recherche daccumulation de détails pour tenter didentifier, et de juguler la fragmentation.
Détachée de la fonction métaphorique de lopération de nomination, limage nest plus dans le registre du virtuel mais se trouve rabattue sur celui de lobjet. Elle devient équivalente de lobjet.
Cest ainsi, pourrait-on dire - quand limage, le nom et lobjet se dénouent - que le psychotique a affaire au réel, et non plus à la réalité.
Maurice Villard
Juillet 2011
Quatrième de couverture
Ce livre analyse les éléments de la reconnaissance au sens où nous reconnaissons une personne, un visage, un objet, et généralement ce que nous appelons la réalité à partir des pathologies ou des troubles de sa forme première, à savoir limage du corps dite image spéculaire, puisque cest celle que nous renvoie le miroir. Lanalyse sappuie sur une série de faits cliniques où cette image se présente dans létat le plus décomposé que nous puissions observer : le nom, limage et lobjet sont dénoués, et la reconnaissance ne tient pas ou se défait. Cet ouvrage précise le sens et la fonction de ces trois termes, et pourquoi ils ne présentent pas de relation simple et assurée quand on les prend deux à deux. À un nom ne correspond pas une image univoque, et ce nom ou cette image ne renvoient pas non plus à un objet univoque dans la réalité. Quest-ce qui fait alors se recouvrir ou au contraire se disjoindre le nom et limage ? Et quel est lobjet auquel ils renverraient, chacun dans son ordre ? Sappuyant sur des travaux qui ont profondément renouvelé lapproche de ces questions, lauteur en reprend les termes fondamentaux dans une problématique cohérente et unifiée. Il donne ensuite des exemples dapplication clinique et théorique concernant notamment lusage contemporain du virtuel, ou les troubles de limage du corps dans lanorexie-boulimie. Enfin, il présente deux observations cliniques. Rigoureux et clair dans sa démarche, il restitue ainsi à ces questions leur pleine portée en psychopathologie et dans la réflexion contemporaine, et sadresse autant aux étudiants, aux praticiens et aux spécialistes, quà la curiosité dun plus large public.
Né en 1956 à Paris, Stéphane Thibierge est psychanalyste à Paris, membre de l'Association Lacanienne Internationale. Il travaille avec plusieurs services hospitaliers, dont celui du Dr. Naudet à l'Hôpital Henri Ey. Docteur en psychopathologie, agrégé de philosophie et ancien élève de l'École normale supérieure, il est maître de conférences en psychopathologie à l'Université de Poitiers, et directeur de recherches au Centre de recherches Psychanalyse, Médecine et Société (CRPMS) de l'Université Paris 7. Il a publié entre autres Clinique de l'identité aux PUF (2007), ainsi que de nombreux articles dans des revues françaises et étrangères.