Stéphane Thibierge

Le Nom, l’Image, l’Objet

(PUF, Avril 2011)


Sous ce titre sont réunis deux ouvrages antérieurs de l’auteur, constituant sa thèse soutenue en 1997 ("Pathologies de l’Image du corps - étude des troubles de la reconnaissance et de la nomination en psychopathologie", PUF, 1999; et "L’Image et le double - la fonction spéculaire en pathologie", Erès, 1999), actualisés de notes et complétés de deux articles: “Remarques sur le virtuel et ses effets contemporains”, “Note sur l’image du corps dans l’anorexie-boulimie”.

S.Thibierge retrace d’abord la découverte et la description de trois syndromes psychiatriques: celui de l’illusion des sosies, présenté par Capgras et Reboul-Lachaux en 1923; le syndrome d’illusion de Frégoli, commenté par Courbon et Fail en 1927; celui d’intermétamorphose, isolé par Courbon et Tusques en 1932.

Dans le syndrome de l’illusion des sosies, la malade pense que telles ou telles personnes qu’elle connaît sont en fait des sosies de celles-ci et qu’elle même a des sosies qui s’habillent comme elle, ce qui lui impose de soutenir sa propre identité de constants justificatifs, de relevés de détails la concernant ou relatifs aux sosies (détails sur la vêture et le corps en particulier).
Dans la mesure où la patiente reconnaît bien les personnes mais pense qu’elles sont autres, Capgras et Reboul-Lachaux soulignent qu’il ne s’agit pas de fausses reconnaissances mais d’une “agnosie d’identification”.

Dans le cas princeps du syndrome d’illusion de Frégoli, la malade croit que toutes les personnes qui selon elle la persécutent sont en fait un seul et même personnage: soit l’actrice Robine, soit Sarah Bernhard. Ce sont, dit-elle, des Frégoli (acteur italien célèbre de cette époque), qui frégolisent le monde, c’est-à-dire qui viennent en quelque sorte habiter les autres, les commander, leur faire faire des actes contre leur volonté, et bien sûr à la patiente elle-même.
Des personnes différentes sont ici bien différenciées dans leur apparence mais sont incarnées par une seule, notamment Robine.

Dans le syndrome d’intermétamorphose, objets, animaux, humains sont affectés de changements qui les rendent instables et inconsistants, leurs traits pouvant se substituer les uns aux autres. Ainsi, les proches eux-mêmes sont autres, sauf à essayer de les identifier par quelques rares détails physiques.

S.Thibierge cite, pour chaque syndrome, d’autres cas de la littérature psychiatrique, ainsi que les essais de théorisation de ce qui a été appelé en psychiatrie, pour les regrouper, “syndromes de fausse reconnaissance dans les psychoses”: celui de Georges Daumézon en 1937; celui de Cenac-Thaly, Frélot, Guinard, Tricot et Lacour, en 1962.

Ce que Thibierge relève de commun dans ces syndromes, c’est que reconnaissance et identification, qui dans la vie courante apparaissent généralement confondus, sont ici disjoints. L’image se sépare du nom.
Dans l’illusion des sosies, le sujet reconnaît les personnes, leur apparence, mais ne leur attribue plus leur nom (elles sont quelqu’un d’autre): à l’image le nom ne peut plus être lié.
Dans l’illusion de Frégoli, ce sont au contraire les différentes images (l’apparence physique des personnes) auxquelles est attribué le même nom: ce dernier désigne n’importe quelle image.
Dans les deux cas, c’est le nom propre qui est électivement touché, et par là même l’identification des personnes.

Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’auteur se penche sur les approches neurologiques des troubles de la reconnaissance de l’image du corps, essentiellement celles des années 1950 et 60, celles de Ajuriaguerra, Hécaen, Angelergues... qui faisaient référence aux notions de schéma du corps (Bonnier), image spatiale du corps (Pick), schéma postural (Head), schéma corporel (Schilder), image de soi (Van Bogaert), image de notre corps (Lhermitte). Approches qui, autrement dit, traitaient de la question difficile de l’intégration de l’image du corps en lien au moins partiel avec une causalité psychique.
S.Thibierge précise qu’il ne méconnaît pas les travaux neurologiques ultérieurs concernant ces troubles mais que ces recherches ne font quasiment plus référence ni à la parole des malades (qui est pourtant fondamentale) ni à l’image du corps, se situant presque exclusivement dans une perspective de fonctionnement neuronal (et de programmation génétique) ou cognitiviste (centrée sur la perception et la conscience de “réalités” qui seraient données d’emblée).

L’agnosie, anciennement appelée “cécité psychique” puis “asymbolie”, est une non reconnaissance des objets ou de telle ou telle ou telle de leurs propriétés (par exemple agnosie des couleurs, des physionomies, spatiales...). Hécaen et Angelergues relevaient qu’il s’agissait (hors trouble sensoriel élémentaire) de la perte d’une signification, que l’objet perdait sa valeur de signe. L’agnosie, précise, Thieberge, est donc une impossibilité à identifier.
Lorsque l’agnosie porte sur le corps propre, il s’agit de somatognosie:
- syndrome de Gertsmann, qui regroupe agnosie digitale, indistinction droite-gauche (en particulier relative au corps du sujet), acalculie et agraphie;
- autotopoagnosie, qui est l’incapacité de décrire et de nommer les parties du corps, voire l’affirmation que certains organes manquent et ont été enlevés par autrui, certains malades pouvant toutefois décrire leurs vêtements;
- asomatognosie: méconnaissance d’un hémicorps et/ou de la région spatiale correspondante (phénomènes d’héminégligence).
Tous ces troubles sont liés à des atteintes neurologiques localisées, mais peuvent parfois s’accompagner de vécus proches de ceux des psychoses: illusion d’absence d’un membre, illusion de membre fantôme, sentiment de transformations corporelles, de dédoublement...

L’auteur commente ensuite plusieurs modalités de perturbations de la reconnaissance de l’image spéculaire: le signe du miroir dans la schizophrénie (consistant en un examen long et minutieux par le patient de son propre visage), la perte progressive de la reconnaissance de son image dans les démences, le “compagnon imaginaire” chez l’enfant (dédoublement non pathologique en général), l’héautoscopie (impression de dédoublement), avant d’apporter à l’ensemble de cette clinique une compréhension basée sur la théorisation lacanienne de la phase du miroir, tout en rappelant ce que ce travail devait aux observations d’Henri Wallon.
On doit ici renvoyer aux textes de Lacan relatifs à cette phase et au schéma optique, que S.Thibierge commente longuement.
Essayons toutefois de le résumer.

En l’état de prématurité motrice où se trouve l’infans à cette période, l’image de lui-même <<ne peut être assumée que sur un mode anticipatoire.>> Elle est un leurre et prend une fonction configurante, c’est-à-dire qu’elle arrête une Forme. Cette image de soi (investie des désirs et projections de l’Autre, parents ou substituts) donne une consistance et une unité au morcellement pulsionnel, et vient recouvrir, habiller, le réel du corps (appelé “a”), lequel est ainsi “refoulé” et ne peut être appréhendé que dans le registre de la représentation, dans un espace virtuel, comme “image du corps”: i(a).
Si cette image donne Forme, elle est cependant, en son statut même d’image, de l’ordre de la fiction, et de l’altérité, instaurant au coeur de l’humain une dualité que Lacan qualifie de paranoïaque, comme en témoignent les conduites de duplication des postures, de parade, de séduction, de despotisme, chez les enfants de cet âge se trouvant ensemble.
Cette “structure réduplicative de l’image spéculaire” affecte la connaissance dans son ensemble. << C’est l’image de son corps, écrivait Lacan, qui est le principe de toute unité [que l’homme] perçoit dans les objets. Or, de cette image même, il ne perçoit l’unité qu’au dehors, et d’une façon anticipée. Du fait de cette relation double qu’il a avec lui-même, c’est toujours de l’ombre errante de son propre moi que se structureront tous les objets de son monde. Ils auront tous un caractère fondamentalement anthropomorphique, disons même égomorphique.>> (“Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse”, séminaire 1954-55).
S.Thibierge ajoute la précision que Lacan apporte dans le séminaire sur l’angoisse (1962-63): l’illusion qu’a le sujet devant sa propre image d’être transparent à lui-même, <<qui constitue radicalement, en elle-même, l’illusion de la conscience>>, s’étend à l’ensemble de la connaissance.


C’est d’être représenté, par autrui, dans la parole et le Symbolique (de pouvoir donc, par la nomination, être absent à lui-même, élidé), qui permet à l’enfant de se déprendre partiellement de l’image spéculaire, de se reconnaître au sens de s’identifier, de savoir que cette image de lui, malgré ses obligatoires variations, est celle définitivement nommée, arrêtée comme la Même.
Reconnaissance et identification apparaissent ainsi dans la vie courante superposables, alors qu’il s’agit de deux processus différents mais intriqués, noués, lors de la phase du miroir.
Thibierge définit la reconnaissance comme <<ce qui se présente au sujet de l’ordre du sensible en général, en tant...qu’il en reçoit un sens, et que ce sens s’intègre d’abord immédiatement et pour ainsi dire sans bruit dans l’expérience.>>
L’identification, dans le contexte du travail de son ouvrage, est <<ce que désigne le sujet dans l’expérience en tant qu’il le nomme.>>
(On pourrait à mon sens, sans toutefois que l'auteur le fasse, rapprocher cette distinction entre reconnaissance et identification de celle que Freud avait faite entre "représentations de choses" et "représentations de mots").

Par l’image spéculaire et la symbolisation le réel du sujet (le pulsionnel, le rapport primitif au désir d’autrui, tout ce qui ne peut être représenté...) est partiellement neutralisé, déguisé, inatteignable, inassimilable, non identifiable (ce qui peut évoquer la notion de “refoulement originaire” de Freud, et les “éléments Bêta” de Bion).
Mais c’est au prix de cette méconnaissance que se constitue une réalité partagée, communicable, une possibilité d’expériences communes.

Exceptionnellement et superficiellement, ou durablement et plus nettement, reconnaissance et identification peuvent cependant ne pas se recouvrir, le nom se disjoignant de l’image, le refoulement faisant mal son office ou n’ayant jamais pu le faire.
S.Thibierge distingue ainsi, par gradation:
- les moments, connus de tout un chacun, où apparaît un sentiment d’étrangeté, voire de dépersonnalisation ou de dédoublement éphémères;
- les perturbations de la reconnaissance relevées en neurologie et notamment dans les troubles de la somatognosie, où les lésions locales atteignent les <<coordonnées et la consistance de l’image spéculaire>>, avec déliement de l’image et du nom pour certains objets spécifiques, corporels en particulier;
- les syndromes de fausses reconnaissances, enfin, où se produit une disjonction radicale du nom et de l’image, celle-ci s’émancipant, se dédoublant, se décomposant.
Dans le syndrome des sosies, le patient reconnaît les personnes mais elles ne sont plus elles-mêmes, ne sont plus identifiées; et pour tenter de parvenir à cette identification, il essaie d’accumuler des détails qui lui permettraient d’être sûr.
Dans le syndrome de Frégoli, un Nom (Robine, dans le cas princeps) désigne n’importe qui et ne permet donc pas l’identification; il perd sa fonction de nom propre.


L’invalidation de l’opération de nomination a deux effets, dit S.Thibierge: une prolifération d’images, qui se dédoublent indéfiniment; et une recherche d’accumulation de détails pour tenter d’identifier, et de juguler la fragmentation.
Détachée de la fonction métaphorique de l’opération de nomination, l’image n’est plus dans le registre du virtuel mais se trouve rabattue sur celui de l’objet. Elle devient équivalente de l’objet.
C’est ainsi, pourrait-on dire - quand l’image, le nom et l’objet se dénouent - que le psychotique a affaire au réel, et non plus à la réalité.

 

Maurice Villard
Juillet 2011

 

 

 

Quatrième de couverture

Ce livre analyse les éléments de la reconnaissance – au sens où nous reconnaissons une personne, un visage, un objet, et généralement ce que nous appelons la réalité – à partir des pathologies ou des troubles de sa forme première, à savoir l’image du corps – dite image spéculaire, puisque c’est celle que nous renvoie le miroir. L’analyse s’appuie sur une série de faits cliniques où cette image se présente dans l’état le plus décomposé que nous puissions observer : le nom, l’image et l’objet sont dénoués, et la reconnaissance ne tient pas ou se défait. Cet ouvrage précise le sens et la fonction de ces trois termes, et pourquoi ils ne présentent pas de relation simple et assurée quand on les prend deux à deux. À un nom ne correspond pas une image univoque, et ce nom ou cette image ne renvoient pas non plus à un objet univoque dans la réalité. Qu’est-ce qui fait alors se recouvrir ou au contraire se disjoindre le nom et l’image ? Et quel est l’objet auquel ils renverraient, chacun dans son ordre ? S’appuyant sur des travaux qui ont profondément renouvelé l’approche de ces questions, l’auteur en reprend les termes fondamentaux dans une problématique cohérente et unifiée. Il donne ensuite des exemples d’application clinique et théorique concernant notamment l’usage contemporain du virtuel, ou les troubles de l’image du corps dans l’anorexie-boulimie. Enfin, il présente deux observations cliniques. Rigoureux et clair dans sa démarche, il restitue ainsi à ces questions leur pleine portée en psychopathologie et dans la réflexion contemporaine, et s’adresse autant aux étudiants, aux praticiens et aux spécialistes, qu’à la curiosité d’un plus large public.


Né en 1956 à Paris, Stéphane Thibierge est psychanalyste à Paris, membre de l'Association Lacanienne Internationale. Il travaille avec plusieurs services hospitaliers, dont celui du Dr. Naudet à l'Hôpital Henri Ey. Docteur en psychopathologie, agrégé de philosophie et ancien élève de l'École normale supérieure, il est maître de conférences en psychopathologie à l'Université de Poitiers, et directeur de recherches au Centre de recherches Psychanalyse, Médecine et Société (CRPMS) de l'Université Paris 7. Il a publié entre autres Clinique de l'identité aux PUF (2007), ainsi que de nombreux articles dans des revues françaises et étrangères.