Boris Cyrulnik

Les âmes blessées


(Odile Jacob, 2014)

 

On ne présente plus le médiatique Boris Cyrulnik, invité régulier des radios et des chaînes de télévision.
Faut-il donc ajouter quelques mots au sujet de ce dernier ouvrage, second tome de son autobiographie, faisant suite au Sauve-toi, la vie t’appelle ?
Comme toujours avec Boris Cyrulnik, nous avons une perspective à la fois panoramique et pleine de références. Et, dans cet ouvrage, un rappel de l’évolution de la psychiatrie française depuis la dernière guerre mondiale jusqu’à nos jours.
L’auteur privilégie bien sûr, comme antérieurement, l’orientation éthologique et la question de la résilience, mais en donnant l’historique de ces concepts, en les expliquant, en présentant les dérives et malentendus auxquels il furent et sont encore exposés. Comme d’autres termes (gène, pulsion de mort, et aujourd’hui ADN), le mot “résilience”, fut, dit-il, atteint de “boursouflure sémantique”: il fut répété et utilisé à toutes les sauces.
S’il a privilégié cette question de la “résilience”, l’étude des traumas psychiques et la théorie de l’attachement, c’est en fonction de son histoire personnelle, avec le désir premier (“infantile,” au sens psychanalytique du terme, puisqu’il est né dans son enfance) de comprendre comment a pu exister l’horreur nazie, et de soigner cette “maladie”: être, selon son expression, “Psycho-Zorro”. Car, écrit-il, tout choix théorique est un aveu autobiographique.
Pour contrebalancer l’influence de l’histoire personnelle sur les choix théoriques et sur la pratique (avec les risques de certitudes, voire de sectarisme, qui peuvent s’ensuivre), la transdisciplinarité est indispensable.
Ouvrage facile d’accès, comme d’habitude chez Boris Cyrulnik, qui se lit avec plaisir.
Certes, et heureusement, certains points pourraient être discutés ou interrogés.
Pour ma part, j’ai été arrêté par l’affirmation que la notion d’instinct n’était plus pertinente à l’heure actuelle. Sans doute cela se défend-il pour ce qui est du terme avec un I majuscule, et pour les espèces les plus complexes, mais le terme n’est-il pas utile pour désigner les comportements automatiques, chez les insectes, poissons et volatiles notamment, même si l’environnement peut éventuellement quelque peu les modifier.
Une autre réserve m’est venue concernant les “pensées sans parole”. Le sujet a été très débattu et cette énonciation peut prêter à confusion dans la mesure où il aurait été nécessaire en l’occurrence de définir ce qu’on peut entendre par “pensée” (mot particulièrement polysémique) et distinguer “parole” et langage humains. On peut certes constater, comme il l'écrit, que les bébés ne parlent pas, ou que les aphasiques “penseraient” davantage avec des images, mais ils sont les uns et les autres dans un monde langagier, dans un monde structuré par le langage, langage qui, pour les humains, est constituant avant d’être, pour chacun, constitué.
Cette question, Boris Cyrulnik ne l’avait-il pas d’ailleurs abordée dans la Naissance du sens (Hachette, 1991)?

Maurice Villard
Novembre 2014

 

 

Quatrième de couverture

« À cause de la guerre, du fracas de mon enfance, j ai été, très jeune, atteint par la rage de comprendre. J'ai cru que la psychiatrie, science de l'âme, pouvait expliquer la folie du nazisme. J'ai pensé que le diable était un ange devenu fou et qu il fallait le soigner pour ramener la paix. Cette idée enfantine m'a engagé dans un voyage de cinquante ans, passionnant, logique et insensé à la fois. Ce livre en est le journal de bord. Pour maîtriser ce monde et ne pas y mourir, il fallait comprendre ; c'était ma seule liberté. La nécessité de rendre cohérent ce chaos affectif, social et intellectuel m'a rendu complètement psychiatre dès mon enfance. Cinquante ans d'aventure psychiatrique m'ont donné des moments de bonheur, quelques épreuves difficiles, le sentiment d'avoir été utile et le bilan de quelques méprises. Mon goût pour cette spécialité est un aveu autobiographique.
L'histoire de ces cinquante années raconte aussi comment j'ai traversé la naissance de la psychiatrie moderne, depuis la criminelle lobotomie, l'humiliante paille dans les hôpitaux, Lacan le précieux, la noble psychanalyse malgré ses dérives dogmatiques, l'utile pharmacologie devenue abusive quand elle a prétendu expliquer tout le psychisme, et l'apaisement que m'a apporté la théorie de l'attachement, dont la résilience, mon chapitre préféré, étudie une nouvelle manière de comprendre et de soulager les souffrances psychiques. Ce long chemin m'a conduit à tenter d'expliquer, de soulager et parfois de guérir les souffrances psychiques. Il m a donné le plaisir de comprendre et le bonheur de soigner les âmes blessées. » B. C.

Boris Cyrulnik est neuropsychiatre et directeur d'enseignement à l'Université de Toulon. Il est l'auteur d'immenses succès, et notamment de Sauve-toi, la vie t'appelle, premier tome de ses Mémoires, dont voici le deuxième tome : Les âmes blessées.