Carole Tardif, Bruno Gepner

L'AUTISME

(éditions Nathan, Mars 2003)

Rosine et Robert Lefort

La distinction de l'autisme

(éditions du Seuil, Avril 2003)

 

Parus à un mois d'intervalle, voici deux ouvrages qui traitent la question de l'autisme selon des perspectives extrêmement différentes.

Celui de Carole Tardif (Maître de conférences en psychologie à l'Université d'Aix-Marseille I) et de Bruno Gepner (Pédopsychiatre à l'Hôpital Montperrin d'Aix-en-Provence) s'adresse à un large public et aborde successivement l'histoire et les définitions du concept d'autisme, le diagnostic et les évaluations, les recherches à visées étiologiques et celles à visées explicatives, et enfin les prises en charge.
Il s'agit donc d'un vaste panorama qui a le mérite de présenter clairement différents points de vue, recherches et modèles, la préférence des auteurs allant vers une perspective intégrative tant en ce qui concerne l'étiologie - qui serait à la fois d'ordre génétique et d'ordre environnemental - qu'en ce qui concerne les processus: << ...il nous semble, disent-ils, que les difficultés des personnes autistes ne doivent pas être interprétées selon des modèles à causalité unidirectionnelle où elles sont expliquées en fonction d'un déficit de nature uniquement sociale ou uniquement cognitive, mais dans une conception plus intégrative des troubles sociaux et cognitifs.>>

Pour ce qui est de l'étiologie, ils énumèrent de multiples "facteurs de risques" qu'ils ont la juste précaution de ne pas assimiler à des "causes".
Parmi ces facteurs de risque:
- certains gènes candidats qui seraient localisés sur les chromosomes 7, 11, 15 et X fragile;
- des agents chimiques toxiques (comme le benzène) pouvant agir avant la conception;
- des agents infectieux et certaines dépressions maternelles, pouvant agir pendant la grossesse;
- des états de souffrance néonatals;
- des infections postnatales;
- des carences environnementales majeures ("autistic-like" des enfants de pouponnière de Roumanie).
Distincts des facteurs de risque, les marqueurs signalent quant à eux un dysfonctionnement: par exemple, l'augmentation de la sérotonine sanguine chez 30% des patients; certaines anomalies au niveau du cervelet, du cortex temporal ou du cortex frontal.
Les pathologies associées les plus fréquentes sont l'épilepsie, une déficience sensorielle (notamment la cécité), une déficience intellectuelle, les troubles du langage, les troubles attentionnels...

En ce qui concerne les recherches à visée explicative, les auteurs passent en revue:
- les approches psychodynamiques (de Bettelheim, Mahler, Tustin, Meltzer), les concepts de Meltzer (de démantèlement et d'identification adhésive) leur paraissant les plus en adéquation avec certaines données neuropsychologiques;
- les approches psychologiques sur les déficits spécifiques: déficits sociaux (évitement, interaction passive ou bizarre, difficulté ou impossibilité à décoder les stimuli sociaux tels que les gestes, les postures, les expressions du visage, etc...); déficits communicatifs; déficits émotionnels ou socio-affectifs: << ...il semble y avoir un problème de représentations signifiantes des émotions...>>, une absence ou une rareté des conduites d'imitation.
Les modèles psychologiques et neuropsychologiques sont basés sur ces déficits clés: incapacité à développer une "théorie de l'esprit", c'est-à-dire à se représenter les états mentaux d'autrui (Baron-Cohen); incapacité à décoder les stimuli sociaux et émotionnels (Hobson); déficits primaires de l'imitation, du partage émotionnel et de la théorie de l'esprit (Rogers et Rennington); anomalies sensorielles (Lelord, Sauvage) ou déficit de cohérence centrale (Frith); troubles des fonctions exécutives (Hughes et Russel; Plumet...).

Les prises en charge (éducatives, rééducatives, psychothérapiques, médicamenteuses) sont bien sûr influencées par les modèles de référence mais sont souvent associées.

Comme critères diagnostiques, C.Tardif et B.Gepner privilégient ceux du DSM IV (1) et semblent prendre parti pour la reconnaissance d'une entité du syndrome autistique (le titre, par l'emploi du singulier, le reflète), même s'ils insistent sur la diversité des tableaux cliniques, diversité qui les incite toutefois à employer les expressions de "spectre autistique" et de "continuum autistique". Il y a là cependant une question particulièrement importante dont, à mon avis, ils ne soulignent pas suffisamment les implications.
On peut en effet se centrer plutôt sur les éléments communs, sur la continuité, ou plutôt sur les différences, sur ce qui fait rupture. Ce débat a concerné toute la psychologie du développement et notamment la question des stades. Il a trait précisément aux critères de distinction ou non de différentes structures, en l'occurrence psychopathologiques, et en conséquence au travail thérapeutique.
Tardif et Gepner rappellent justement que la notion de psychose a disparu des classifications internationales et américaines au bénéfice de la notion de "troubles envahissants du développement".
Que l'on distingue autisme et psychose se conçoit <<...dans la mesure, disent-ils, où l'enfant autiste ne déformerait pas le réel après se l'être représenté, mais le construirait plutôt de façon déviante.>> Mais, comme ils le précisent, << la notion de trouble de la personnalité affective... disparaît derrière celle de trouble du développement, notamment du développement neuro-cognitif >>.
La psychose ayant disparu de ces fameuses "classifications internationales", cela signifie-t-il qu'il n'y a plus que des tableaux entrant dans le "spectre autistique" ? Y a-t-il encore dans cette perspective des troubles psychotiques et une différence autisme/psychose ? (2) (3)

C'est précisément à cette dernière question que tente de répondre Rosine et Robert Lefort dans leur livre " La distinction de l'autisme".
A partir de la thérapie d'une très jeune enfant autiste, des descriptions princeps de Léo Kanner et Hans Asperger, ainsi que des écrits d'autistes dits de "haut niveau" (Temple Grandin, Donna Williams, Birger Sellin), ces deux psychanalystes lacaniens essaient de définir une "structure autistique" qui se distinguerait nettement des trois autres grandes structures: névrose, psychose et perversion.

Sept caractéristiques principales (nécessairement interdépendantes puisqu'il s'agit de structure) constituent, selon eux, cette structure autistique: violence et destruction, absence radicale de l'Autre (qui est la caractéristique essentielle), absence d'objet pulsionnel, présence d'un double, absence du spéculaire, tout est réel, absence de sexuation.

Je vais essayer d'expliciter - autant que cela est possible en quelques lignes - l'articulation de ces points.

Il faut partir de la notion lacanienne fondamentale qu'est l'Autre.
Il s'agit, pour l'infans, de l'Adulte qui s'occupe de lui, mais d'un Adulte inscrit dans l'ordre symbolique du Langage, porteur d'une histoire et investissant l'enfant de projets, d'attentes, de désirs, etc... Faisant donc de cet enfant qui arrive au monde (et avant même son arrivée) un être qui va le prolonger ou le compléter. Enfant idéal ou imaginaire, ont dit certains, vécu comme plénitude.
Au départ, donc, on pourrait dire que le nouveau-né est complet (pour l'Autre) alors que cet Autre sera vite ressenti par l'enfant comme porteur d'un manque, d'un trou, puisqu'il a besoin de cet enfant.
L'enfant va d'abord essayer de combler ce manque, ce trou dans l'Autre. Il en sera empêché par l'Interdit: enfant et adulte ne peuvent s'appartenir l'un à l'autre. L'Autre deviendra non plus seulement troué mais aussi barré (interdit). Disons que c'est le corps réel de l'Autre (se référer aux successives castrations symboligènes décrites par F.Dolto) qui est perdu et remplacé par ce que Lacan a appelé "Nom du Père", "Métaphore paternelle". Le mot (le nom, le signifiant, le langage) est la mort de la chose.
Par cette opération, l'enfant devient lui-même divisé, barré à son tour. Par exemple, son image dans le miroir n'est plus un réel pour lui mais devient véritablement une "image", une représentation de lui-même.

Dans la psychose, l'Autre est, pour le sujet psychotique, troué mais non barré. Le psychotique ne cesse de vouloir combler l'Autre, de se faire objet de l'Autre, objet partiel, imaginaire, persécuté... Il reste dans le désir de l'Autre, "aliéné", soumis à son regard ou à ses voix. Le délire vient à la place de la "métaphore paternelle" forclose.

Dans l'autisme, disent Rosine et Robert Lefort, L'Autre n'est pas troué et il n'y a donc rien à combler. Il n'y a pas de délire dans l'autisme et il n'y a pas non plus d'objet signifié (c'est-à-dire qui puisse avoir un sens).
S'il n'y a pas d'Autre troué, porteur de manque, cela revient à dire qu'il n'y a pas d'Autre, d'altérité, de monde symbolisé, signifiant.
Dès lors tout est réel (on pourrait dire: sans médiation) et en tant que tel intolérable, destructeur et à détruire.
Donna Wiliams comme Temple Grandin témoignent de leur violence vis-à-vis des objets et de l'horreur que leur procurait le regard d'autrui ou le fait d'être touchées.
De ce "tout est réel", les Lefort donne notamment un exemple dans cet épisode décrit par Temple Grandin: entendant le pasteur citer St Jean, "Je suis la porte: tout homme qui passera par moi sera sauvé", elle part à la recherche d'une porte véritable. L'expression ne pouvait pas pour elle être métaphorique. La porte ne pouvait être que réelle.
Quand Temple Grandin dit aussi que sa pensée est visuelle, cela signifie, disent R. et R. Lefort, qu'en fait il n'y a pas pour elle d'image virtuelle, d'image spéculaire (d'image représentant quelque chose ou quelqu'un, d'image symbolique). Il s'agit encore de réel, et, en ce qui concerne l'image du miroir, d'un double d'elle-même.
Le double privilégié de Grandin est un animal. Pour Donna Williams, ses doubles furent son petit frère et deux filles, Willie et Carol. Donna Williams passait des heures devant le miroir: << Le regard que me renvoyait le miroir...me répétait: "Comment ça va ? C'est qui moi ? >>
Ce double peut avoir une fonction de suppléance et permettre le sentiment d'avoir une existence, un corps: << Quand [mon petit frère Tom], écrit Donna Williams, pleurait et criait, c'était son visage, mon propre miroir qui avait crié, donc moi aussi... Mes yeux à moi restaient secs. C'est lui qui se chargeait de ressentir mes émotions et de les exprimer à ma place...>>
Ce double (qui n'est pas de l'ordre de l'identification) peut être aussi bien un animal qu'un humain et son sexe n'a pas non plus d'importance car, non divisé symboliquement, l'autiste n'a pas accès à la sexuation.

Rosine et Robert Lefort trouvent donc, en s'appuyant sur les concepts lacaniens, une structure commune aux différentes formes de l'autisme (qu'il s'agisse des autismes type Kanner ou type Asperger). Ils emploient eux aussi par conséquent le terme "autisme" au singulier.
Ma question posée à propos de l'ouvrage de Tardif et Gepner demeure donc pour moi: n'y aurait-il donc pas fondamentalement de différence entre un autiste sans langage et apparaissant coupé du monde et un autiste qui écrit et témoigne de son expérience ? Ce dernier n'a -t-il pas, d'une certaine façon, accès à l'Autre ?
Je fus par conséquent d'autant plus étonné (mais les auteurs disent l'être eux-mêmes de leur trajet sur l'autisme) que Rosine et Robert Lefort retrouvent cette structure autistique, à travers leurs écrits et biographies, chez Edgar Allan Poe, Lautréamont, Blaise Pascal, Marcel Proust, ainsi que chez le président Wilson, l'un des acteurs du Traité de Versailles (au travers la lecture de l'ouvrage que lui ont consacré Sigmund Freud et William C.Bullit: "Le Président Thomas Woodrow Wilson: portrait psychologique"). Pour Fedor Dostoïesvski, ils ne se prononcent pas mais soulignent qu'<< il a réussi comme personne la description de la structure autistique...>>
A chacun de ces personnages célèbres est consacré un chapitre:
collection de doubles cher Edgar Poe;
destruction, animalité, exaltation du double, rencontre insupportable d'un autre, chez Lautréamont; divinisation du "tout" de la parole et père pris comme double indestructible chez le Président Wilson; Autre inatteignable et prééminence du discours mathématique chez Blaise Pascal;
sensation confondue avec le réel et mise en question du langage chez Proust: << Mais qu'étaient leurs paroles qui, comme toute parole humaine extérieure, me laissaient si indifférent... je me demandais si la musique n'était pas l'exemple unique de ce qu'aurait pu être - s'il n' y avait pas eu l'invention du langage, la formation des mots, l'analyse des idées - la communication des âmes.>> <<...toute la "Recherche" [de Proust], écrivent R. et R.Lefort, sera la mise en série de la rencontre de bouts de réel et de leur jouissance.>>

Après la lecture de ces deux ouvrages si différents, je formulerai les questions suivantes:

- Les modèles reposant essentiellement sur les déficits neuro-psychologiques n'entraînent-ils pas le risque de se centrer uniquement sur les rééducations et le comportemental ? Plus encore peut-être que dans les déficiences intellectuelles, l'entourage peut être tenté de vouloir à tout prix réparer et "conditionner", dans la mesure où chez la personne autiste le "sujet" paraît faire défaut.
- Etant donné le nombre des facteurs de risque et celui des modèles explicatifs, peut-on continuer à parler, au singulier, d'une entité autistique ?
- Dans la perspective où une telle entité serait basée sur une structure commune, comme le soutiennent R. et R. Lefort, ne faudrait-il pas envisager des sous structures autistiques ?
- Certaines évolutions d'autisme infantile vers un tableau de psychose représentent-elles un changement possible de structure ?
- Quelles suppléances, autres que le double, ont pu trouver certaines personnes autistes pour parvenir à s'intégrer au monde des autres ?
- Peut-on et doit-on parler d'autisme à vie ?
- Certaines de ces questions sont-elles, aussi, des questions de définition ?


Autres fiches sur ce thème à la page notes de lecture, rubrique "autismes et psychoses"


Maurice Villard
Août 2003

 

(1) Pour une critique, parmi d'autres, de cette classification, voir le paragraphe "Tour de Babel et espéranto psychiatrique : le DSM" de l'article "Mutations, contraintes et missions" sur le site des États Généraux de la psychiatrie. (retour au texte)

(2) On peut consulter, sur ma page "Questions de définition", les différences que j'effectue entre autisme et psychose. (retour au texte)

(3) Sous le titre "Autisme, une poussée du scientisme", on trouvera, dans le n°64 de février 2004 de la revue Cultures en mouvement, une critique sévère de l'ouvrage de Tardif et Gepner.
Le rédacteur de cette critique (José Guey, psychanalyste et ex enseignant de psychologie clinique à la Faculté d'Aix-en-Provence) reproche aux deux auteurs non seulement de mettre sur un même continuum des tableaux cliniques très différents mais aussi de développer une argumentation qui << procède,dit-il, d'approximations en évidences, de croyances en convictions, d'opinions en déclamations.>> Il souligne qu'il est dit tout à la fois que l'autisme est encore une énigme sur le plan étiologique et que les causes sont d'ordre génétiques, que les références précises font défaut dans l'ouvrage et qu'il faut se contenter de formules telles que "on sait...", "on est cetain que...", "certains auteurs supposent..."
Le luxe d'évaluations, ajoute J.Guey, aboutit à une << image sans parole, couverte de calculs et de diagrammes>>, à une conception de l'autisme en termes de handicap et de déficits, et enfin à l'application d'un arsenal de méthodes et de moyens d'actions.
Quant à la célèbre "théorie de l'esprit", selon laquelle nous avons normalement (sauf les autistes) la capacité d'attribuer à autrui des états mentaux et de pouvoir prédire ses agissements, J.Guey met en garde de ne pas la prendre pour boussole sous peine de sombrer dans un schématisme paranoïde car << la position dominante [serait alors] dévolue à l'imaginaire du décodeur, véritable homogénéisation de l'autre à soi.>>
José Guey de conclure que << l'ouvrage est un exact échantillon d'un courant qui assimile des données scientifiques pour promouvoir une réédition de l'aliénation de l'homme malade par des esprits éminemment "compréhensifs".>> (retour au texte)