Sous la direction de Jean-Claude Maleval

L'autiste, son double et ses objets

(Presses universitaires de Rennes, 2009)

Les objets autistiques ont été considérés par de nombreux auteurs comme nocifs car empêchant l'enfant ou la personne autistes d'évoluer, dans la mesure où ces derniers restent fixés sur eux. Le propos de cet ouvrage est prioritairement de souligner que ces objets leur sont en fait nécessaires, ont un effet apaisant, tempèrent ou font cesser les conduites auto mutilantes.

L'objet autistique n'est pas, précise J.C.Maleval, objet transitionnel. L'un et l'autre ont un effet sédatif mais alors que l'objet transitionnel a pour fonctions non seulement d'adoucir le sentiment de perte mais aussi de "symboliser" la personne absente, l'objet autistique est quant à lui collé au sujet et paraît surtout lui permettre de s'animer et de fixer les pulsions, lesquelles sont chez lui envahissantes et non métabolisées par le langage. Par ailleurs, alors que l'objet transitionnel est le plus souvent doux, l'objet autistique est en général un objet dur et/ou qui peut être mis en mouvement.

L'observation et les témoignages d'autistes dit de haut niveau montrent que l'objet autistique peut évoluer vers des objets complexes et vers l'acquisition de compétences dans un domaine limité, voire vers la construction de doubles imaginaires.

Dans le chapitre "Construction d'une dynamique autistique, de l'autogire à la machine à laver", Myriam Perrin développe ce processus. Elle rappelle d'abord que c'est à F.Tustin que nous devons la description des objets autistiques mais que celle-ci, à l'instar de Bettelheim, les jugeait destructeurs pour l'enfant et donc à retirer.
M.Malher a par contre relevé l'importance du branchement/débranchement du sujet autiste sur tel ou tel objet. M.Perrin donne l'exemple d'un enfant qui se focalisait sur les autogires des fenêtres tout en bougeant ses mains devant ses yeux. Lorsqu'on voulait le soustraire à ce "branchement", il poussait des cris et son corps s'effondrait.
Selon M.Perrin, l'autogire permettait à cet enfant de cadrer la jouissance scopique.
Se branchant ensuite sur d'autres objets puis sur un autre enfant qu'il suivait en reproduisant ses mouvements, il en est arrivé à l'objet complexe "machine à laver", à la possibilité de s'appuyer sur le regard de la thérapeute (à laquelle il demanda de regarder le tambour tourner), et à la manipulation de cette machine.
Pour résumer, le cheminement se fait des objets autistiques simples vers des objets complexes que le sujet peut manipuler et contrôler, jusqu'à, éventuellement, l'appui sur un double (personne réelle ou personnage imaginaire). Mais si le double vient à manquer, c'est le retour aux objets autistiques simples. Sur ce point, les références sont nombreuses, dans l'ouvrage, aux écrits de Donna Williams et de T.Grandin. (On peut trouver sur le présent site ma note de lecture de l'ouvrage de Donna Williams:
 Si on me touche, je n’existe plus )
En ce qui concerne la pratique du thérapeute, il s'agit d'accepter la position possible de double, mais avec une présence discrète et sans interprétation sur les objets autistiques, le trop de présence et les interprétations étant insupportables au sujet.
Le rôle du thérapeute est, selon M.Perrin, d'accompagner le sujet, de soutenir ses constructions défensives, tout en s'opposant aux envahissements de la jouissance, non par interdits péremptoires ou physiques mais plutôt en s'adressant à l'objet autistique (<< il n'est pas question que cet autogire nous embête >>, donne-t-elle comme intervention possible).

Laurence Le Rhun, dans un autre chapitre, considère la "communication facilitée" (technique consistant à soutenir la main ou l'avant bras de la personne autiste pour l'aider à taper sur un clavier) comme une des figures de l'appui sur un double, proche de celle, souvent rencontrée chez l'autiste, consistant à prendre et à utiliser la main d'autrui. La machine à écrire est, elle, objet autistique régulé permettant une organisation des lettres avec le moins d'implication personnelle possible. Grâce à la fois au soutien de la main d'un autre et au clavier, certaines personnes autistes pourraient ainsi s'exprimer, produire des énoncés, sans prendre le risque de l'énonciation.

Une autre partie de l'ouvrage traite de l'histoire et de l'actualité de l'autisme.

Gwénola Druel-Salmane fait un résumé de l'histoire de la notion d'autisme en insistant surtout sur les travaux de Kanner, et en particulier sur ce que ce dernier avait pointé quant aux troubles du langage chez l'enfant autiste, à savoir les deux types d'écholalie, immédiate et différée; et ce qu'il appelait les "substitutions métaphoriques" (qui sont en fait des métonymies). L'auteur rappelle que Lacan parlait de "verbiage" à propos de la parole autistique. C'est-à-dire que la langue n'est pas investie, habitée, affectée; qu'il n'y a pas position d'énonciation: écholalies, ton monocorde, voix saccadée, etc...

Maryse Roy considère les points de vue actuels sur la question de l'autisme.
Elle constate d'une part la préconisation d'une politique du compromis et du consensus, le recours à un modèle étiologique polyfactoriel où les aspects génétiques seraient toutefois prédominants, la mise en place d'interventions multidimensionnelles en réseau; et d'autre part une ligne de fracture entre des parents regroupés au sein d'associations adoptant les thèses cognitivo-comportementalistes et des parents qui refusent l'objectivation de leur enfant et qui s'adressent aux hôpitaux de jour.
Face aux pressions de certaines associations de parents, elle pense que, bien que cela soit délicat, il faudra arriver à inviter les parents satisfaits de l'offre de soins des hôpitaux de jour à le faire savoir.

Michel Grolier propose de ne pas céder sur la spécificté de l'approche psychanalytique qui est d'accueillir la singularité. <<Aborder les conséquences subjectives n'est pas du même ordre que traiter un désordre physiologique>>, écrit-il.
Donnant exemple du travail institutionnel de Di Ciaccia (voir les sites: Antenne 110 à Bruxelles et Réseau International d’Institution Infantile du Champ freudien, appelé RI3) ), il affirme qu'il y a une alternative au traitement éducatif, sans culpabiliser les mères et sans se centrer sur la question des origines.

Je n'ai cité ci-dessus que quelques contributions et ne suis volontairement pas entré dans les références théoriques (lacaniennes) qui auraient demandé d'amples développements.
La majorité des auteurs de l'ouvrage sont psychanalystes, Maîtres de conférence ou Professeurs d'université à Rennes et Paris, ou Chercheurs à l'Université de Buenos-Aires. Ils sont également praticiens.

Quatrième de couverture

L'autiste n'est pas un handicapé mental, mais un sujet au travail pour tempérer son angoisse. Telle est l'hypothèse première qui traverse les articles présentés dans ce livre collectif, réunissant médecins, psychiatres, chercheurs, enseignants, psychologues, psychanalystes, instituteurs, tous praticiens auprès d'autistes. L'orientation psychanalytique à laquelle ils se réfèrent se garde de savoir a priori ce qui convient au sujet, cherchant à l'apprendre de lui et avec lui, afin de l'accompagner dans ses propres solutions, inventions et apprentissages. Il s'avère alors que la construction subjective de l'autiste prend régulièrement appui sur un double et sur un objet autistique. Ces deux données cliniques essentielles sont méconnues par les méthodes d'apprentissage : elles s'avèrent portées à étouffer la singularité du sujet autiste en des techniques de rééducation censées valoir pour tous. Dans les institutions de soins, il est aujourd'hui trop oublié que l'individualisation de la prise en charge, associée à une certaine suspension de savoir de la part des soignants, constitue une condition majeure de l'enclenchement d'une dynamique subjective. Quand il n'est pas fait obstacle à cette dernière, un effet thérapeutique durable en est la conséquence - ouverture au monde, au lien social, à la connaissance en étant les corollaires.

Jean-Claude Maleval, qui a dirigé cet ouvrage, est psychanalyste, membre de l'École de la Cause Freudienne et il est professeur de psychologie à l'université européenne de Bretagne, EA 4050, Rennes 2.

 

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