Des différences entre autisme et psychose infantiles

Maurice Villard
Août 2009
(mis sur site en Mars 2010)



Contexte du débat


En janvier 2009, l'Association Autisme France a adressé au Président de l'Université de Nantes, à la Secrétaire d'Etat aux personnes handicapées, ainsi qu'à d'autres personnalités, une lettre dénonçant une formation dispensée par cette université de Nantes et intitulée "Séminaire psychose et autisme infantiles".
Dans cette lettre, il est affirmé que l'autisme n'est pas une psychose mais un handicap, d'origine biologique, et qu'il n'est pas légitime que soit diffusé << un socle de connaissances que récusent l'immense majorité des familles.>>
La même association de parents d'enfants autistes se joint à une autre, "Léa pour Samy", dans la dénonciation de la pratique du packing, qu'elle juge maltraitante, dénonciation qui sera suivie d'une lettre ouverte du Professeur Delion, directement interpellé, et d'une pétition de soutien à ce dernier.(1)

La position de ces groupes de parents est que la prise en charge éducative est seule valable.
Suivant par ailleurs la terminologie du DSM IV, les appellations "troubles envahissants du développement" et "autisme" devraient, selon eux, être exclusivement utilisées. Ils reprochent au terme "psychose" (ainsi qu'aux autres appellations de la classification française, la CFTMA) de susciter l'angoisse des parents, de faire obstacle à la recherche scientifique, de faire considérer l'autisme comme une maladie et d'empêcher de ce fait une prise en charge éducative et pédagogique, enfin de permettre à la pédopsychiatrie psychanalytique de conserver un pré carré.(2)

Cette ingérence dans les choix de recherche et de formation universitaires pourrait étonner si elle ne s'insérait pas dans un mouvement plus général d'attaque des approches psychodynamiques (et de la psychanalyse en particulier) et de promotion des pratiques comportementalistes.
Sous l'influence hégémonique de la psychiatrie nord-américaine et de ses classifications "athéoriques", les grands apports de la psychiatrie classique, de la psychanalyse et de la phénoménologie, ont été rabotés, voire effacés, certains termes comme celui de psychose infantile, qui nous occupe ici, disparaissant (ce qui est décrit comme autisme atypique dans le DSM IV et la CIM 10 ne pouvant, par la pauvreté de la description, le remplacer).
Bien qu'on ne doive attendre d'un plan gouvernemental qu'il se prononce sur des définitions, on notera en outre que le plan autisme 2008-2010 ne parle que de "personnes avec autisme ou TED" (troubles envahissants du développement) et différencie uniquement autisme avec retard mental et autisme de haut niveau.

Certains professeurs et universitaires qui se sont spécialisés dans les troubles autistiques ne paraissent guère s'émouvoir de ces changements terminologiques et de ce qu'ils impliquent.

Dans leur ouvrage sur "L'autisme" (2003), Carole Tardif (Maître de conférences) et Bruno Gepner (pédopsychiatre) constatent que la disparition de l'expression "psychose infantile" entraîne celle de trouble de la personnalité affective au profit de la notion de trouble du développement neuro-cognitif.
Ils ajoutent que ce terme de psychose paraît inapproprié en ce qui concerne l'autisme car <<l'enfant autiste ne déformerait pas le réel après se l'être représenté, mais le construirait plutôt de façon déviante. De plus, ajoutent-ils, les épisodes typiquement délirants...sont rarissimes chez les enfants ou adultes autistes.>>
Si ces auteurs approuvent donc l'abandon du concept de psychose en ce qui concerne les troubles du "spectre" autistique, ils laissent par contre entendre, dans la phrase à l'instant citée, qu'il existe des enfants qui "déforment le réel" (formule un peu rapide qui mériterait discussion) et qui ne relèveraient pas de l'autisme. Mais ils ne critiquent pas le fait que ces derniers ne soient plus nommés dans la classification internationale (à moins qu'ils ne les incluent implicitement dans ce "spectre" - le signifiant ne peut-être ici plus adéquat - dont le flou des contours s'accroît au fur et à mesure que l'on s'éloigne des descriptions princeps de Kanner et d'Asperger).
Ces enfants et adolescents sont pourtant toujours là, et nombreux, dans les hôpitaux de jour et les Instituts Médico-Educatifs.

Michel Lemay, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent ayant dirigé durant vint cinq ans une clinique de l'autisme à Montréal, regrette quant à lui que le DSM IV ne prenne pas en compte ce qui est nommé en France "dysharmonie psychotique" et qu'il préfère appeler "autisme atypique avec envahissement par l'imaginaire". Mais, tout en énumérant les signes qui évoquent selon lui ce qui fut un temps désigné "personnalité schizoïde", il opte pour la théorie d'une anomalie de l'intégration sensorielle et interprète les multiples scénarios de catastrophes, d'éclatement, de risque de dislocation corporelle... comme tentatives pour le sujet de ne pas être envahi par les flux sensoriels, reliant, par ce biais, à la catégorie de l'autisme ce type de problématique.... Il relativise d'ailleurs cette richesse fantasmatique par la répétitivité des thèmes sous-jacents et la rattache ainsi, paradoxalement, à une quête d'immuabilité. (Lemay, 2004, chapitre 3).

A l'inverse, le professeur Jacques Hochmann, qui a publié début 2009 un épais ouvrage sur l'historique du concept d'autisme, estime que l'abandon de "psychose infantile" aux Etats-Unis a correspondu à des considérations économiques et administratives, et que la distinction française reste argumentée sur des éléments cliniques non démentis.


Question de vocabulaire.


On pourrait concéder d'abord, à ceux qui rejettent le terme de "psychose" pour l'enfant, d'une part qu'il ne recouvre pas en effet complètement ce qu'il désigne dans les psychoses adultes, ne serait-ce que parce que l'enfant est en développement (d'où les expressions déjà anciennes de "dysharmonie psychotique évolutive" et de "prépsychose"), et d'autre part qu'il reste connoté péjorativement par son renvoi à la maladie mentale.

Toutefois, comme Maud Mannoni le disait, et malgré les critiques qu'elle avait formulées sur les catégorisations et sur la notion de maladie en ce qui concerne le psychisme, mieux vaut une perspective qui n'enferme pas le sujet dans l'incurabilité et qui permette d'engager un processus de "soins", ce que pourrait éventuellement davantage autoriser le concept de "maladie" plutôt que celui de "handicap mental".

Par ailleurs, comme nous le décrirons ci-dessous, la grande difficulté de certains enfants à s'insérer dans la réalité (mot qui est à différencier de celui de "réel"), la prégnance chez eux de l'imaginaire, et les troubles de l'identité, peuvent justifier le maintien du terme de psychose, sans bien sûr refuser que l'on puisse préférer une autre appellation. La question n'est pas ici de défendre des termes en tant que tels mais de souligner ce qui différencie deux types de problématique, autistique et psychotique (ou prépsychotique, si l'on préfère), trop souvent confondus aujourd'hui.

Durant longtemps, en France, les classifications en psychiatrie de l'enfant ont inclus l'autisme dans les psychoses. Depuis plusieurs années, nombre de praticiens (qui ne se résolvent pas à se contenter du "fourre-tout" des TED) distinguent les deux termes, comme le fait d'ailleurs la Classification Française des Troubles Mentaux de l'Enfant et de l'Adolescent (CFTMEA R 2000).

Si tout modèle et toute tentative nosographique, par le travail de réduction et de simplification des faits cliniques qu'ils opèrent obligatoirement, ont un caractère relativiste, ils sont néanmoins nécessaires pour se repérer et fonder une pratique, étant entendu que ce n'est pas parce que des pôles sont établis que par l'un d'eux tout un chacun doit être totalement aimanté. On connaît la fécondité de la distinction "névrose/psychose" qui permet encore d'appréhender ces pathologies de l'entre deux, en extension depuis vingt ou trente ans, appelées "états limites".
Différencier "psychose" et "autisme" n'implique rien, à mon sens, concernant l'étiologie et le pronostic, et ne doit pas servir à étiqueter, mais peut permettre, en positionnant deux types de fonctionnement psychique, deux types très différents de rapport au monde et à autrui, de se repérer dans l'écoute et la pratique cliniques.
La question reste ensuite celle, classique, du continuum et des hiatus, de la genèse et de la structure, de l'attention portée à ce qui est semblable ou différent. Les deux perspectives ne pouvant à mon avis s'exclure, comme l'avait résumé Jean Piaget quand il disait que toute structure a une genèse et que toute genèse aboutit à une structure.


Ces précautions prises, je convoquerai trois notions principales pour établir cette différenciation (3): celles d'identification, d'Autre, d'imaginaire, en interaction les unes les autres. Notions psychanalytiques mais auxquelles on peut trouver des correspondances en psychologie, étant donné leurs racines philosophiques.


L'identification.


L'enfant autiste, a-t-on insisté, n'a pas de "théorie de l'esprit", autrement dit, ne parvient pas à se mettre à la place d'autrui pour comprendre son point de vue. Mais bien avant l'âge où cette possibilité apparaît chez l'enfant, ce sont l'imitation et l'empathie, la capacité d'éprouver les sentiments et émotions d'autrui, qui paraissent inaccessibles à l'enfant autiste.
Il y a en effet échec de l'identification primaire, de cette première identification qui est celle de l'infans à autrui ( Jean-Claude Stoloff, Dunod, 1997).

A l'échec de l'identification primaire dans l'autisme, ou à ce que Pierre Delion appelle "forclusion de l'objet d'arrière plan", forclusion de la fonction phorique ou fonction contenante (Delion,1997), ou encore, pour employer les termes de Françoise Dolto, à l'échec de la constitution de l'image du corps et du narcissisme primordial (Dolto, 1984) - échec qui s'accompagne d'un défaut de la continuité d'existence et des contours corporels (4) - peut être relié ce que l'on peut entendre comme efforts, indéfiniment répétés, de la part du sujet, pour établir des bords, une limite, une enveloppe, une constance: auto-mutilations, stéréotypies, hypertonie, recherche d'appui sur des supports, recherche de contact avec des objets durs, besoin d'immuabilité, ainsi que, chez des autistes dit de haut niveau, utilisation de systèmes de contention plus ou moins sophistiqués et construction de doubles d'eux-mêmes...
Peuvent y être reliés par ailleurs les effets souvent positifs, en ce qui concerne les thérapeutiques, de "méthodes" comme le packing (ou enveloppement humide), l'utilisation de l'eau, les imitations faites par le thérapeute, type écholalies et échopraxies, ainsi que les imitations, par l'adulte, des objets animés par l'enfant (<<fournir un miroir simplifié de ce que l'enfant fait spontanément ou lui en proposer un prolongement.>>Danon-Boileau, 2002), ou encore, dans certains cas, l'utilisation de ce support particulier qu'est la communication facilitée (le bras ou la main de la personne autiste étant soutenue pendant qu'elle tape sur le clavier)...

Dans la psychose, au contraire, il y a identification à l'autre et, pourrait-on dire, du trop d'identification: le sujet est l'autre; sa parole n'est pas sienne mais celle d'un autre. Les identifications projectives, selon le vocabulaire kleinien, sont massives. Ce qui manque est le Tiers qui permettrait une désidentification.
Si l'on se réfère à la phase du miroir, on peut dire que l'autiste n'y a pas accédé et que le psychotique s'en trouve prisonnier.
Dans la psychose, si le corps peut risquer fantasmatiquement l'explosion ou le démembrement, c'est qu'il est déjà vécu comme unité, comme Soi, voire un Moi, mais un Moi particulièrement aliéné et en danger.


L'Autre.


S'il y a bien une caractéristique principale de l'autisme, qui correspond à l'étymologie du mot, c'est bien l'absence de relation avec autrui, son ignorance, son évitement, voire l'état d'agitation et de destructivité que parfois les tentatives d'entrer en contact suscitent.

(Petite incise, ajoutée en juin 2013.
Sur son blog, madame Camille Lefèvre, dans un article très critique sur les positions psychanalytiques vis-à-vis de l'autisme, s'indigne de mes propos, précisant qu'<<un grand nombre d'autistes communiquent à leur façon et ont une foule de relations.>> Elle donne l'exemple d'enfants ayant un handicap intellectuel et celui de son fils, sans langage et ayant une "cognition très élémentaire".
Manifestement, le malentendu tient en partie au vocabulaire, car la description qu'elle donne brièvement de ces enfants ne correspond pas vraiment à la définition de l'autisme que je privilégie ici.
De plus, madame Lefèvre n'indique pas le contexte - ici présent - de mes propos, à savoir l'exposé de la distinction structurale entre deux pôles:problématiques autistique et psychotique. Or je pense, contrairement à ce qu'elle dit dans son article, que la prise en compte du contexte est toujours essentielle pour tenter de saisir ce que l'auteur a voulu dire.
Quand donc je parle présentement d'autisme, c'est au sens strict du terme, autrement dit l'autisme sévère, lequel est d'ailleurs relativement rare. Je situe ainsi l'un des extrêmes, avec ses principales caractéristiques. Mais Je n'ignore évidemment pas, après 40 ans de pratique en Institutions médicosociales, d'une part que la grande majorité des enfants présentant des "troubles envahissants du développement" ont des relations avec autrui, et que, d'autre part, les enfants qui ont pu être qualifiés d'autistes au sens de Kanner évoluent pour la majorité vers une possibilité d'accès aux autres. Mais la question doit alors se poser de savoir s'il est encore opportun, pour ces enfants ne présentant pas ou plus tous les signes du "tableau autistique", de continuer à leur laisser cette étiquette.
Madame Lefèvre se trompe quand elle dit que le "fatras" des psys ne s'appuie jamais sur "la réalité observée": les théories ont été construites à partir de la clinique. Et il n'y a pas d'essai de compréhension possible sans construction théorique. Le comportementalisme est bien sûr aussi une théorie. Les approches cognitivistes - et il y en a plusieurs - également.
S'il se trouvait que madame Lefèvre ait l'occasion, peu probable, de lire ces lignes, qu'elle reçoive mes remerciements pour m'avoir donné l'opportunité d'apporter ces brèves précisions.)

Si l'on entend l'Autre avec la polysémie que Jacques Lacan a donné à ce terme (Adulte tutélaire pour l'infans, Langage, Symbolique, Inconscient, altérité radicale), c'est à tout cela que l'autiste ne peut avoir accès. Pour lui, cet Autre n'existe pas car, comme l'expriment Rosine et Robert Lefort (2003), il n'est pas troué. Dit autrement, il n'y a pas de signifiant et de ce fait tout est réel (Balbo et Bergès, 2001), rien n'est symbolisé.

Pour saisir ce que cela signifie, une brève explicitation est nécessaire.

L'adulte tutélaire de l'enfant est inscrit dans l'ordre symbolique du Langage, est porteur d'une histoire et investit cet enfant de projets, d'attentes, de désirs; faisant donc de cet enfant qui arrive au monde (et avant même son arrivée) un être situé dans le fantasme et dans une lignée. Enfant idéal ou imaginaire, dit-on souvent, pouvant prolonger ou compléter ceux qui l'ont précédé, enfant vécu comme plénitude potentielle.
Au départ, donc, on pourrait dire que le nouveau-né est imaginé complet ou promis à complétude (pour l'Autre) alors que cet Autre, cet adulte, sera vite ressenti par l'enfant comme porteur d'un manque, d'un trou, puisqu'il a besoin de cet enfant.
L'enfant va d'abord essayer de combler ce manque, ce trou dans l'Autre. Mais, le plus généralement, il en sera empêché par l'Interdit: enfant et adulte ne peuvent s'appartenir l'un à l'autre. L'Autre deviendra non plus seulement troué mais aussi barré (interdit).
Disons que c'est le corps réel de l'Autre (par les successives castrations symboligènes décrites par F.Dolto) qui est perdu et remplacé par du signifiant. Le mot, le nom, le langage sont la mort de la Chose.
Par cette opération, l'enfant devient lui-même divisé, barré à son tour. Par exemple, son image dans le miroir n'est plus un réel pour lui mais devient véritablement une "image", une représentation de lui-même.
Si donc cet Autre (pour des raisons sans doute complexes et diverses qui peuvent occuper la question de l'étiologie) n'est pas troué, porteur d'un manque, il n'y a bien sûr rien à combler. L'autiste ne peut se faire "objet" de l'Autre. Le désir n'apparaît pas. Il n'y a pas non plus de délire dans l'autisme, ou de construction imaginaire, pas d'objet signifié (c'est-à-dire qui puisse avoir un sens), ce qui revient à dire qu'il n'y a pas d'altérité, de monde symbolisé, signifiant (rappelons deux traits caractéristiques de l'autisme, reflétant cela : l'absence d'attention focale partagée et la non désignation par pointage du doigt).
Dès lors tout est réel, on pourrait dire: sans médiation. S'il arrive à l'enfant autiste d'utiliser autrui, sa main par exemple, c'est comme d'un prolongement de son propre corps et non comme d'un objet symbolisé.
Au lieu de s'attacher à autrui, il va se fixer sur certains éléments de ce réel qui l'entoure et que nous nommons "objets" (terme sans doute impropre à son sujet car ils ne paraissent précisément pas " jetés hors de lui ").
Dans l'ouvrage collectif dirigé par Jean-Claude Maleval, "l'autiste, son double et ses objets" (2009), il est montré combien les "objets" autistiques, simples ou complexes, de même que les doubles, ne sont pas nocifs, comme beaucoup l'ont affirmé, mais servent à l'enfant d'une part à se préserver de ce qui pourrait l'envahir, et d'autre part à s'animer, à se sentir vivant, en quelque sorte. Objets non transitionnels, mais sur lesquels le thérapeute peut s'appuyer pour aider l'autiste à s'ouvrir sur "autre chose".

Par contre, dans la psychose, l'Autre est troué mais non barré. Le psychotique ne cesse de vouloir combler l'Autre, de se faire objet de l'Autre, objet partiel, imaginaire, souvent persécuté... Il reste dans le désir de l'Autre, "aliéné", soumis à son regard ou à ses voix. Sa relation à autrui est essentiellement duelle, souvent ludique et de toute puissance. L'intégration des règles est pour lui quasiment impossible car les interdits fondamentaux, notamment celui de l'inceste, n'ont pas opéré. Le langage est en général acquis mais l'accès à la métaphore est difficile. Il parle, mais directement de la place d'un autre ou de divers autres. Le problème de l'identité, sexuelle et symbolique, est chez lui central.(5)


L'imaginaire.


Dans la psychose, les constructions imaginaires prennent, chez l'enfant, toute la place. Les thématiques ont essentiellement trait à la sexualité et à la mort.
En ce qui concerne la sexualité, elle est souvent envahissante, sur le plan fantasmatique mais aussi dans la réalité, en raison d'une part de la non intégration des interdits sociaux qui la régulent habituellement, et d'autre part de la dominance du principe de plaisir, de l'absence de barrage à la jouissance.
Pour ce qui est des thèmes morbides, les anamnèses des enfants psychotiques (comme l'avait souligné Jean Guyotat pour les psychoses de l'adulte) montrent fréquemment le poids imaginaire de personnes décédées: frère ou soeur, oncle ou tante, grand parent... L'enfant étant identifié au mort, voire parfois à plusieurs ascendants disparus. Et l'on peut entendre au cours des thérapies combien le sujet se débat avec ces fantômes et combien se défaire de leur emprise n'est pas chose simple, comme d'ailleurs les identifier (préalable à une éventuelle désidentification).
Dans les autismes, le non passage par l'identification primaire ne donne pas l'accès aux identifications secondaires et à la fantasmatisation.


Résumé, conséquences et questions.


Je propose le tableau récapitulatif suivant:

Autisme
(au sens strict de ce terme)
Psychose
Indifférence à autrui
( pas d'échanges par le regard ou autres moyens de communication )
Relation duelle à autrui
( attitudes de provocation, ludiques, de corps à corps...)
Accrochage à des stimulations sensorielles
Troubles de l'image du corps
Absence du mécanisme de projection
Identifications projectives massives
Pas d'expression de scénarios imaginaires
Envahissement de la pensée par des fantasmes archaïques ( de dévoration, de morcellement, de destruction...), morbides et/ou sexualisés.
Non accès à l'identification primaire
Non intégration de la Loi ( des interdits)


Ces distinctions, si on les considère comme constitutives de structures qualitativement différentes, peuvent d'abord permettre, et c'est l'essentiel, d'adapter la façon de travailler.
Elles permettent aussi de repérer les évolutions. Par exemple, l'apparition d'un intérêt pour autrui, de conduites identificatoires et l'émergence de scénarios imaginaires signent, à mon sens, une évolution positive de l'autisme.
Ces évolutions peuvent aller dans le sens d'une psychotisation, mais cela ne paraît pas être le plus fréquent. Comme de nombreux auteurs l'ont souligné, il y a assez souvent passage à des formes autistiques moins handicapantes, avec un certain accès à l'Autre, même si cet accès reste difficile, le sujet ayant pu progressivement trouver des suppléances, sans passer par la voie de la psychose.

Toutefois la distinction autisme/psychose n'est pas toujours évidente, certains traits autistiques (les stéréotypies ou certaines caractéristiques langagières, notamment) étant souvent présents dans les problématiques psychotiques; leur fonction pouvant être toutefois différente, comme tout symptôme, selon la structure dans laquelle ils s'insèrent.

Par ailleurs, de nombreuses questions demeurent, en particulier concernant les autismes. Il me paraît par exemple difficile, comme cela est souvent fait, de mettre sur le même plan autisme dit de haut niveau et (statistiquement le plus fréquent) autisme avec absence de langage ou associé à une maladie génique (comme le syndrome du X fragile).

Les distinctions, pour le répéter, servent de repères. Ensuite, c'est à l'écoute de chaque singularité que nous sommes, dans la pratique, convoqués. Et, malgré ce que les partisans des DSM IV et autres CIM nous affirment, malgré la consigne actuelle du plan autisme 2008-2010 de trouver un socle commun de connaissances sur l'autisme, il ne peut y avoir (n'est-il pas navrant de devoir rappeler cette évidence?) deux problématiques identiques et une méthode qui s'appliquerait à tous, à moins d'agir comme Procuste.(6)

De plus, ce terme "autisme" n'est-il pas encore aujourd'hui le "nom d'une ignorance" comme le disait une maman d'enfant ainsi catalogué.(7)
Les hypothèses étiologiques sont en effet nombreuses, les gènes qui seraient impliqués sont divers, les explications cognitivistes sont multiples...(8)

Ceci dit, à partir des critères ci-dessus exposés, mon expérience rejoint ce que soulignaient Balbo et Bergès (2001): <<l'autisme est rare, et la psychose chez l'enfant beaucoup plus fréquente>> alors que <<on en vient... à un élargissement aberrant parce que injustifié du concept et du champ de l'autisme par rapport à ceux de la psychose, qui, pour un peu, n'existerait plus.>>
Ce "peu", me semble-t-il, risque de se réduire encore, quand certains voudraient voir enterrée l'expression "psychose infantile", après interdiction de son emploi. D'où cet article.

 

 

Bibliographie


· Alain Rouby, 2002, 2007, Éduquer et soigner l'enfant psychotique, Paris, Dunod.
(ma note de lecture)

· Autisme France, http://autisme.france.free.fr/

· Balbo G., Berges J., 2001, psychose, autisme et défaillance cognitive chez l'enfant, Erès.
(ma note de lecture)

· Danon-Boileau L., 2002, Des enfants sans langage, Paris, Odile Jacob.(ma note de lecture)

· Delion P., 1997, Séminaire sur l'autisme et la psychose infantile, Erès.(ma note de lecture)

· Dolto F, 1984, L'image inconsciente du corps, Paris Le Seuil.

· Gepner B., Tardif C., 2003, L'autisme, Nathan.(ma note de lecture)

· Hochmann J., 2009, Une histoire de l'autisme, Paris, Odile Jacob.

· Lefort R. et R., 2003, La distinction de l'autisme, Paris, Le Seuil.(ma note de lecture)

· Lemay M. 2004, L'autisme aujourd'hui, Paris, Odile Jacob.

· Maleval et al, 2009, L'autiste, son double et ses objets, Presses Universitaires de Rennes.
(ma note de lecture)

· Stoloff J.C.,1997, Les pathologies de l'identification, Paris, Dunod.(ma note de lecture)

· Villard M., Handicap mental et psychothérapie en institution, http://pagesperso-orange.fr/maurice.villard/

 

Notes

1- http://www.balat.fr/Pierre-DELION-LETTRE-OUVERTE.html
Voir également le rapport d'expert du Haut Conseil de la Santé Publique (retour au texte)

2- Voir le texte du Dr. G. Macé sur le site d'Autisme France: http://autisme.france.free.fr/psychose.htm
(retour au texte)


3- Rosine et Robert Lefort (2003) présentent sept points principaux constituant, selon eux, la structure autistique: violence et destruction, absence radicale de l'Autre (caractéristique essentielle), absence d'objet pulsionnel, présence d'un double, absence du spéculaire, tout est réel, absence de sexuation. Excepté peut-être le premier, ces points se retrouvent dans la distinction ternaire que je propose ici.
(on peut lire, sur leur ouvrage, ma note de lecture)
(retour au texte)

4- C'est en effet cette identification primaire (ce premier signifiant de soi, pourrait-on dire) qui permet au corps de tenir, d'avoir consistance "spéculaire".
(retour au texte)

5- Alain Rouby (2007) établit huit caractéristiques principales de l'univers psychotique chez l'enfant: la crainte d'être détruit, la difficulté à distinguer ce qui est vivant et ce qui ne l'est pas, la fragilité du sentiment de sa propre existence, l'incertitude de l'identification de son nom avec son image, l'incertitude quant à l'existence d'autrui, l'incompréhension de la différence des sexes, la confusion dans le temps, l'incapacité à saisir le sens de la loi.(ma note de lecture) (retour au texte)

6- Personnage de la Mythologie qui étirait ou coupait les jambes de ses victimes pour les adapter à la couche qu'il leur donnait.(retour au texte)

7- Geneviève Lloret-Nicolas, "Savoir nommer : Autisme, le nom d'une ignorance", http://www.entretemps.asso.fr/Lloret/Ignorance.html (retour au texte)

8- On peut se référer sur ce point à ma page web "autismes : travaux et recherches", http://pagesperso-orange.fr/maurice.villard/autisme3.htm (retour au texte)

 

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