Gabriel Balbo, Jean Bergès

Psychose, autisme et défaillance cognitive chez l'enfant

( éditions érès, 2001 )

Sauf pour le familier du vocabulaire lacanien, cet ouvrage est difficile d'accès.
Il est d'ailleurs souhaitable de lire le précédent livre de ces deux auteurs, "jeux des places de la mère et de l'enfant, essai sur le transitivisme" (voir ma note de lecture), pour mieux les suivre dans leur démarche présente consistant à articuler les questions de l'autisme, de la psychose et des défaillances cognitives à ce que Lacan a appelé le grand Autre.

Ce grand Autre, soulignent-ils, c'est l'altérité, c'est l'hypothèse que l'autre est autre chose qu'une chose, l'hypothèse qu'il est dans la demande.
L'enfant est habituellement pour la mère, dès le départ, pourvu de cet Autre; il est son "trésor", un trésor de signifiants; elle lui dit ce qu'elle pense qu'il ressent; elle lui attribue un savoir et fait ainsi appel au sujet. "Tu as froid", lui dit-elle par exemple, lui faisant ainsi crédit qu'il est dans le sens.

Se démarquant de la conception développementale selon laquelle il y aurait une individuation progressive du Moi par rapport à une indistinction première du sujet et de l'objet, les auteurs insistent sur le fait qu'il y a d'emblée deux grands Autres, celui de la mère et celui de l'enfant, deux trésors de signifiants, même si c'est la mère qui, par son hypothèse, constitue celui de l'enfant.

Or, c'est précisément lorsque cette mère ne peut faire l'hypothèse d'un savoir et d'une demande chez son enfant, lorsqu'elle ne peut "transitiver", que peut s'originer autisme, psychose ou défaillance cognitive.

Si cet enfant n'est pas crédité d'une demande, son message n'est entendu que dans le registre du besoin, hors langage; ses fonctions (alimentaires, intestinales, motrices...) appartenant à la mère qui devient la seule, la seule à savoir ce dont il a besoin, la seule à le comprendre, la seule à pouvoir s'en occuper... Autrement dit, il n'y a pas pas place pour le Tiers, pour un Autre, cette place étant occupée par "la-mère-la-seule". C'est cela la forclusion du grand Autre, qui est d'abord forclusion de l'hypothèse d'une demande chez l'enfant.

Ce qui est appelé psychose, symptomatologie psychotique, est pour les auteurs << une tentative de reculer cette forclusion du grand Autre >>, une défense contre "la-mère-seule".
La crainte qu'un tiers n'intervienne, l'enfant se l'approprie, mais en même temps les objets persécuteurs qu'il se donnera seront aussi tentatives d'insérer du tiers entre sa mère et lui, afin qu'elle ne soit pas la seule persécutrice.
Si certains ne reconnaissent pas leur image dans le miroir comme étant la leur, c'est par une forme de refus de la castration symbolique, de défense contre le signifiant, l'image spéculaire demeurant réelle. Ils en restent au premier temps du narcissisme, ce temps où le Narcisse d'Ovide prend son image pour un autre.
Reconnaître en effet que cette image est la sienne propre, que cette image n'est que cela, qu'un reflet, image symbolique, c'est accepter que le réel chute, accepter d'être divisé, passer par la position dépressive.
Or, l'enfant psychotique "réellise" son corps, ne peut se défendre que dans le registre du réel: <<...il doit absolument, écrivent Balbo et Bergès, éviter à la fois l'image et le signifiant; il doit se battre sur deux fronts, l'Imaginaire et le Symbolique... le signifiant, en introduisant entre le réel et lui une image, est insupportable.>>

Les auteurs distinguent, à partir de la clinique, d'une part le psychotique qui cherche à prendre la place de l'autre et d'autre part l'autiste qui n'a aucun signifiant et pour qui tout est réel: << ...quand nous disons:"il se tape la tête contre les murs"...nous utilisons des signifiants...nous en faisons quelque chose de signifiant. Mais pour lui, il n'y a là aucun signifiant. C'est-à-dire que le mot "tête", la partie de son corps qui est la tête, ne tient absolument pas avec "la tête"; de sorte que lorsqu'il se jette contre le mur, qu'est-ce qu'il envoie contre le mur ? Nous n'en savons rien. Peut-être que c'est le mur qui avance vers lui...>>
Et même lorsqu'il utilise des lettres, des mots, l'autiste ne les utilise que comme des objets et non comme des signifiants. << il ne tient aucun compte de la personne qui lui fait face.>>... << la fonction signifiante est détruite par un fonctionnement de signifiés absolument proliférant: c'est-à-dire que la collection de tous les noms, et de tous les prénoms, et de toutes les oeuvres et de toutes les dates, vient détruire, en quelque sorte, la fonction du langage.>>

Quant au défaillant cognitif, il y a eu, disent-ils, supposition d'un savoir chez lui, mais ce savoir est dénié.
Il y aurait une carence de signifiants chez l'enfant et une saturation d'imaginaire chez la mère, si bien que le langage de l'enfant se situe essentiellement dans l'imaginaire et se trouve référé au corps (avec une appétence fréquente pour la musique, la prosodie), sans coupure, sans ponctuation.

L'ouvrage est difficile, malgrè les redondances, et nécessite des relectures. Son contenu pose question puisqu'il remet au centre du processus de "psychotisation" la position inconsciente de la mère par rapport à son enfant, tout en donnant, il est vrai, un rôle à ce dernier dans ce processus.
Pourquoi, se demandent les auteurs, certaines mères ne peuvent faire l'hypothèse d'une demande chez leur enfant ?
Ils donnent en partie la réponse lorsqu'ils évoquent les adoptions qui "échouent" parce qu'elles se sont faites "utilement" et que les parents adoptifs ne parviennent pas à imaginer la demande de l'enfant adopté. Et il y a bien d'autres cas où, comme ils disent, l'hypothése d'un discours et de cette demande chez l'enfant est ruinée alors qu'elle existait.
On pense bien sûr à l'énonciation d'un handicap, mais aussi à tout ce qui va empêcher de "rêver" sur le nouveau-né: dépression, conflit familial aigü, décès d'un proche dans la période de grossesse, etc...
Balbo et Bergès citent le cas d'une mère qui trouve horrible sa fille prématurée et qui ne peut la regarder ou la toucher quand elle sort de couveuse. Le pére, caressant le cou de l'enfant, provoque de façon réflexe la levée de la tête et du tronc. "Elle veut regarder autour d'elle", dit la mère qui lui fait alors crédit d'une première demande.