Jean Bergès

Le corps dans la neurologie et dans la psychanalyse
Leçons cliniques d'un psychanalyste d'enfants

( éditions érès, 2005 )

 

Sont rassemblés dans cet ouvrages, par son épouse Marika Bergès-Bounes, conférences, articles et séminaires de Jean Bergès, né à Toulouse en 1928, décédé en 2004.
Jean Bergès a été pédiatre puis neuropsychiatre avant de pratiquer comme psychanalyste.
Il a travaillé dans le service de j. de Ajuriaguerra à l'Hôpital Ste Anne (notamment sur l'organisation temporelle et spatiale chez les prématurés: étude longitudinale sur 14 années, effectuée en collaboration avec Irène Lézine) avant de prendre sa succession à la direction de ce même service, devenu dans les années 80 l'Unité de bio-psychopathologie de l'enfant.
Avec Irène Lézine, il réalise, en 1963, le "Test d'imitation de gestes, techniques d'exploration du schéma corporel et des praxies de l'enfant de trois à six ans" (Paris, Masson).
Membre de l'Association lacanienne internationale, il a écrit avec Gabriel Balbo: L'enfant et la psychanalyse (Masson, 1996); Jeu des places de la mère et de l'enfant (érès, 1998) (voir note de lecture sur le présent site); Psychose, autisme et défaillance cognitive chez l'enfant (érès, 2001) (voir note de lecture sur le présent site); Psychothérapies d'enfants, enfants en psychanalyse (érès, 2004);
et avec Marika Bergès-Bounes et Sandrine Jean-Calmettes: Que nous apprennent ces enfants qui n'apprennent pas? (érès, 2003).

- Fonctions et fonctionnement.
L'un des leitmotifs de Jean Bergès est la distinction entre les fonctions (cérebelleuse, digestive, motrice, etc...) étayées sur une structure organique, et leur fonctionnement, c'est-à-dire la mise en marche de ces fonctions, qui se trouve dès le plus jeune âge dans la dépendance de la "relation" à autrui. La mère (ou la personne qui en tient lieu) sert d'abord de "dialyse" à ces fonctions mais doit être capable de se laisser déborder par le fonctionnement de son enfant. Le point essentiel souligné par l'auteur est que cette mère doit pouvoir faire l'hypothèse que son enfant est capable de fonctionner par lui-même, qu'elle n'est pas tout savoir pour lui, qu'il y a du manque chez elle et que ses réponses, ses interprétations, par un certain décalage, vont créer des écarts qui feront ponctuation dans la continuité de la fonction et introduiront du signifiant.
En faisant du cri un appel, elle le transforme en demande. Elle n'attend pas que son enfant parle pour lui parler. Elle lui fait crédit d'emblée d'attendre une réponse.
C'est lorsqu'elle devine son enfant, qu'elle croit savoir à sa place, à l'instar d'ailleurs de nombreux praticiens, que l'enfant risque d'avoir du mal à devenir sujet.
L'écueuil des analystes d'enfants et de tous ceux qui font profession de s'en occuper, est, précise-t-il, d'être encombrés par leur savoir sur le développement, les stades, la maturation, la façon dont la fonction doit se développer, le regard sur le comportement et les attitudes... aux dépens de l'écoute. A toutes ces études avec vidéo, il reproche l'absence de bande-son.
Car pour l'humain, ça parle avant même sa naissance et la parole maternelle fera, au milieu de ce qui n'est que bruit, forçage symbolique. De même qu'à la naissance il est contraint à respirer, de même l'enfant sera-t-il contraint au langage.
Le fonctionnement est donc pris dans le signifiant. Motricité, posture, cénesthésie... sont objets de discours de la mère, sont symbolisés par elle.
Bergès souligne qu'il faut considérer le corps sur un double versant: le corps comme image, image du corps aliénante, leurrante, "enfant imaginaire" de la mère; et par ailleurs le corps dans son fonctionnement, avec ses objets partiels non spécuralisables (les cris, les selles...) qui viennent en quelque sorte rendre possible la disjonction des deux imaginaires de l'enfant et de la mère dans la mesure où celle-ci est débordée par eux. <<Cette désappropriation des objets partiels va commander la discontinuité des corps de la mère et de l'enfant en tant qu'ils fonctionnent et non en tant que représentés ou regardés, dépassant la primauté du regard.>>

- Une clinique qui serait celle de l'hypothèse.

Alors que la clinique, et en particulier celle relative à l'enfant, est saturée de regards, Bergès plaide en faveur d'une clinique de l'hypothèse et de l'interrogation.
Celui qui regarde ou observe est aussi, est surtout, quelqu'un qui s'exclame et interroge. Et c'est justement là, là où "ça parle", que s'introduit le grand Autre, la métaphore paternelle. S'il y a interrogation, c'est qu'il y a manque, attente, anticipation d'une réponse
.
L'hypothèse aurait la même fonction que la négation, celle de soulever un peu le refoulement. On connaît l'exemple classique de la (dé)négation: "il ne me viendrait jamais à l'idée que..." En ne m'étant pas attribuée, cette idée peut justement me parvenir. De même, l'hypothèse (le conditionnel, en syntaxe) <<destitue le fantasme de sa forme indicative>>.
J.Bergès donne l'exemple de la phrase "quand bien même ferait-elle un geste, je ne pourrai la voir". Le futur implique la méconnaissance. Mais il suffit d'un "s" à "pourrai(s)" pour passer au conditionnel et à l'hypothétique, et donc au soulèvement du refoulé; et d'une apostrophe ou non dans "je ne pourrai(s) la voir [ou] l'avoir" pour faire apparaître l'équivoque.
Dès lors que l'on s'embarque dans la structure de la phrase (le langage), on est dans la polysémie et dans l'hypothèse.
C'est en ce sens que l'on peut dire que le Symbolique est premier: parce que l'enfant est pris d'emblée dans la pensée hypothétique de la mère.
Bergès peut donc dire, en paraphrasant Winnicott (qui affirmait qu'un bébé seul ça n'existe pas) que <<la dyade, ça n'existe pas.>> Le tiers terme est la parole, la phonation articulée, la lecture sur les lèvres maternelles, qui font coupure entre les deux corps de l'infans et de la mère.
Les attitudes et postures de la mère vis-à-vis de son bébé ne seront pas imitations strictes mais elle-mêmes interrogatives et anticipatoires, plaçant du savoir du côté de l'enfant. <<...si elle observe bien à l'abri d'un miroir sans tain, il n'y a alors pas d'inversion, tout le savoir est du même côté. Tandis qu'à partir du moment où elle est miroir, elle interroge, elle suppose, elle attend ce qu'il saurait lui aussi. En somme, elle lui demande ce qu'il saurait, elle ne lui dit pas ce qu'il sait.>>

- Les enfants hyperkinétiques.

L'intérêt de cette conférence faite à Madrid en 1995 tient à l'abord historique de cette notion d'hyperkinésie (devenue "hyperactivité") et à son inflation actuelle.
L'auteur indique qu'il est question pour la première fois d'enfants hyperkinétiques en 1923, après une épidémie d'encéphalites et de grippe en Europe, l'allemand Von Economo ayant alors employé ce terme pour désigner l'ensemble des symptômes tels que l'incapacité à rester en place, à se concentrer, des troubles de la mémoire, d'adaptation sociale... Le syndrome ayant été défini en 1960 aux Etats-Unis et au Canada, et les publications à son sujet passant de trente entre 1960 et 1970, à 1200 entre 1985 et 1995!
En se basant sur un parrallélisme supposé entre maturation du système nerveux et développement des fonctions, l'explication a été essentiellement organiciste; même lorsque les examens neurologiques étaient négatifs, une lésion ou un dysfontionnement cérébral "a minima" étant alors invoqués.
Or, que dit l'entourage de ces enfants ? Qu'on ne peut pas les quitter des yeux. Autement dit, qu'ils ne parlent pas et qu'on ne les écoute pas, que la motricité vient remplacer les mots. La réponse actuelle, c'est la Ritaline, ou des médicaments du même ordre.
Mais ces enfants ont d'abord besoin d'être entendus.
J.Bergès nous dit que l'hyperactivité sert d'une part à éviter le sommeil et la mort, et d'autre part à faire tenir le corps, car chez l'enfant hyperactif les mots ont manqué. La question essentielle étant pour lui celle de la mort.
L'avantage des techniques de "relaxation" est qu'il puisse vivre son corps autrement que dans la motricité.

- Les difficultés d'apprentissage de la lecture et de l'écriture.

La consultation que J.Bergès dirigeait à Ste Anne concernait en particulier les troubles de la psychomotricité et des apprentissages.
De cette expérience et de ses études antérieures auprès des prématurés, il ressort selon lui que l'on peut faire un parallélisme entre l'entrée au Cours Préparatoire et l'entrée dans le langage. Dans les deux cas il y a une perte nécessaire, perte de l'image, perte de la mère, perte de la voix de la mère, entrée dans les lois du langage, de la phonétique, de la syntaxe.
Pour lire, il faut pouvoir (ou accepter) exclure toutes les lettres qui ne sont pas concernées. Les "non lecteurs" n'arrivent pas à classer car ils n'arrivent pas à ne garder que les critères de classification idoines. Ils épellent et ne lisent pas.
A l'opposé, les enfants dyspraxiques ont un problème avec le figuratif, le corps, les épreuves piagétiennes de conservation et de sériation, alors qu'ils peuvent accéder à l'opérativité et à la logique formelle. Utiliser avec eux les méthodes saturées d'images ne fait que les embarrasser un peu plus alors que le "par coeur" et la logique syntaxique les aident. Alors qu'ils ont du mal avec le dessin et la reproduction de formes, l'écriture ne leur pose en général pas de problème. <<Il n'y a aucune harmonie évolutive entre le dessin et l'écriture>> dit Bergès, car il ne s'agit pas dans la lecture et l'écriture de "reconnaître" mais de se confronter au "réel" de la lettre, une lettre toujours la même quels que soient les formes (droites, curves, italiques...) et les sons (par exemple "on" prononcé "e" dans "monsieur") dans lesquels elle est prise.
Passer à l'écrit, c'est accepter un impératif qui implique la temporalité et l'engagement du corps.
<<j'écris non pour dessiner, mais pour rentrer dans le code phonétique, j'écris avec la loi.>>
Tout entier engagé, le corps: avec le poignet qui se crispe, la langue qui sort, la bouche qui se tort, les lettres mangées, oubliées, raturées... L'écriture est un "faire", un acte du sujet, un élan corporel, une incorporation orale...: <<qui ne suce pas en écrivant ? Son crayon, ses doigts, la branche de ses lunettes...>> Ecriture qui a affaire aussi et surtout avec le corps de la mère.
Pulsion de dévoration et pulsion invocante sont intriquées, ce qui se trouve particulièrement visible à l'adolescence au cours de laquelle nombre de sujets ont du mal à utiliser la parole, craignant notamment qu'elle trahisse un secret qu'ils méconnaissent d'ailleurs eux-mêmes. En même temps que la bouche avale à toute vitesse, ingurgite, vocifère, ou manifeste son dégout vis-à-vis de tel ou tel aliment, voire à l'égard de toute nourriture, elle se ferme devant l'adulte censé pouvoir deviner.
Ce que craignent certains enfants qui entrent au CP, c'est de trahir la mère: peuvent-ils accepter le savoir d'une autre ? Ne risquent-ils pas, en prenant la plume, d'y laisser les leurs ?

Maurice Villard
Août 2006

On pourra consulter d'autres notes de lecture de cet ouvrage
sur le site "Freud-Lacan.com":

- http://www.freud-lacan.com/articles/article.php?id_article=01012
- http://www.freud-lacan.com/articles/article.php?id_article=01013

- http://www.freud-lacan.com/articles/article.php?id_article=01014

Ainsi que plusieurs articles de l'auteur sur ce même site à la page
"http://www.freud-lacan.com/articles/articles.php?debut=0&a=00020" et suivantes.