Sous la direction de Pierre Delion

Corps, psychose et institution

( Erès, 2002)

 

Oeuvre polyphonique, comme le précise P.Delion, issue des troisièmes journées d'Angers de décembre 2000, regroupant de nombreuses communications dont beaucoup sont exposées par plusieurs personnes d'une même équipe.
Malgré la centaine de signatures, malgré l'absence de chef d'orchestre, malgré enfin la diversité des références théoriques (de Lacan à Winnicott, en passant par Tosquelles, Klein, Pierce, Pankow, Anzieu, Dolto et d'autres), cette polyphonie n'est à aucun moment cacophonique car la théorie n'est toujours présente qu'en arrière plan, que comme support de pratiques qui tiennent ici place première.

Travail de praticiens, de soignants, aux prises avec l'étrangeté et la violence des différentes formes autistiques et psychotiques, et jusqu'aux plus sévères, là où seul le corps semble pouvoir s'exprimer: par les stéréotypies, les automutilations, les coups, la souillure... Là où le corps est "à cru", selon l'expression d'un des auteurs, comme cela se dit d'un édifice sans fondation, ou comme cela s'entend de ce qui n'est pas "cultivé"... Là où le corps paraît témoigner d'angoisses impensables, insensées, que nous tentons de penser et de comprendre en parlant de démantèlement, d'effraction, d'engloutissement... << J'ai souvent peur... Peur de l'espace entre mes doigts, peur de ces formes que l'on appelle des jambes ou des bras et qui s'allongent et se replient, peur du mouvement de mes yeux. Jusqu'où cela peut-il aller ?... Quand ça se casse, il me semble que je peux me casser... Je recommence sans cesse à vérifier, à manipuler, à remanipuler. Peut-être au cas où je repérerais une faille, au cas où ça ne tiendrait pas...>> (Marie-Agnès Garnier)
Oui, il faut essayer de les penser ces manifestations corporelles, ces expressions brutes de l'angoisse, pour pouvoir "soigner" et << sauver la dimension humaine >>, comme le dit Marie-Renée Le Grand Septier qui ajoute que, même si ça ne coïncide pas avec les classifications du DSM IV et la mise de l'autisme au rang de handicap, il nous faut reconnaître le corps comme "lieux du dire" et articuler ceux-ci << surtout lorsque les mots sont absents... pour leur donner une syntaxe institutionnelle qui vienne étayer, soutenir, la construction du sujet qui a perdu sa syntaxe intime. >>

Pour justement approcher et illustrer ce que peuvent être les vécus archaïques, Pierre Delion s'appuie sur les dessins animés de Tex Avery. L'internaute peut accéder à ce texte sur le site de "Carnet Psy", à la page: http://www.carnetpsy.com/Multimedia/Expositions/Delion/p3.aspx .

Du côté des techniques et des pratiques présentées, celles-ci sont diverses et classiques (peinture, écriture, musique, piscine, pataugeoire, etc...) mais la plus citée dans ce livre est sans doute celle du "packing", dite aussi de l'enveloppement humide, pouvant permettre au sujet de retrouver des limites corporelles et une réduction de l'angoisse l'autorisant à plus de contact avec l'autre.


Trois textes présentant et théorisant le pack peuvent être consultés
sur le site de l'institution La Borde,
à partir de la fenêtre déroulante "réflexion" puis de celles des auteurs concernés:

Approche théorique des thérapies corporelles par enveloppement humide, de B. LAMARSAUDE;

Les packs comme processus thérapeutiques, de Pierre DELION;

Psychose, pack, institution: une approche phénoménologique du corps, de Ph. BICHON.

Mais la technique n'est pas grand chose si elle ne s'inscrit pas dans le maillage institutionnel, si ce qui se passe pendant la séance ou l'atelier n'est pas repris, travaillé, avec d'autres, avec les autres de l'équipe, afin que du lien s'établisse, et du sens.
Il faut, insiste Jean Oury se référant aux concepts de Pierce et de Michel Balat, une fonction scribe et une surface d'inscription. Il faut de l'ailleurs, de la discontinuité, de l'Autre.
C'est pourquoi, dans la technique du pack, il y a d'une part les deux soignants près du corps du sujet, le touchant et lui parlant, et d'autre part le secrétaire, qui ne dit rien mais qui note, qui occupe la place du "il", du tiers, de l'absent, comme l'explique Roger Gentis, sur le même site de La Borde, dans son article: "Écrire un pack".

Ce qui se manifeste du corps souffrant doit être reçu et traduit par le corps de l'institution; ce qui, pour ce dernier, pour les membres qui le composent, ne va pas également sans souffrances, hésitations, incertitudes. << Nous qui voudrions tant être de "bons soignants", nous situer en permanence sur le registre du thérapeutique, nous sentons, à certains moments, monter en nous une sorte de rage devant cet enfant sourd qui ferme les yeux pour surtout ne pas voir les signes que nous lui adressons, ou ce petit aveugle qui se bouche les oreilles afin de ne pas nous entendre.>> (M.Chenet, B.Davodeau, G.Padioleau)
Et Philippe Chavaroche, à propos d'adultes profondément déficitaires: << L'usage, parfois immodéré, des parfums dont on voit bien la fonction première de rempart contre les odeurs, ne vient-il pas aussi rendre possible le fait de pouvoir les sentir, les "blairer", de les avoir un peu moins "dans le nez"? >>

Accuellir, contenir, mettre en récit, élaborer, tisser des liens intra et inter-institutionnels, seront essentiels pour contrecarrer la déliaison psychotique.

Présentant des témoignages au plus près de la clinique, abordant les questions les plus difficiles, y compris celle de l'isolement et de la contention en service psychiatrique fermé, parcouru de bout en bout par une << résistance active contre tous les "à quoi bon?" >> (M.R.Le Grand Septier), "corps, psychose et institution" est un ouvrage revigorant, riche, ouvert et, comme l'écrit Sophie Pasquier, loin << des trous noirs pompeurs d'énergie aux jolis noms de PMSI, DSM, ISO et autres appellations poétiques... [ou des ] bactéries hiérarchico-statutaires>> .

M.Villard

Août 2002