Laurent Danon-Boileau

Des enfants sans langage

( Édition Odile Jacob 2002 )

 

Professeur de linguistique et psychanalyste, Laurent Danon-Boileau pratique au Centre Alfred-Binet ce qu'il appelle la sémiotique psychanalytique.

Il expose dans cet ouvrage le travail qu'il effectue avec des enfants dont l'absence de langage participe d'un trouble de la communication de nature autistique.

Son but est de << créer des circonstances qui engagent à l'échange et favorisent l'émergence d'une communication qui fasse recours à la parole.>>
Ceci dit, il souligne qu'il ne cherche pas absolument la transformation de la relation car <<souvent, la focalisation sur un projet de soin rend aveugle aux propositions imprévues qui viennent de l'enfant.>>
Il n'interprète pratiquemment pas, n'adresse ni ordre ni question mais essaie de <<devenir une ambiance>>, d'accueillir ce qui vient, de <<fournir un miroir simplifié de ce que l'enfant fait spontanément ou [de] lui en proposer un prolongement.>>
Un mot, une onomatopée, peuvent introduire une forme de découpage du réel. S'écrier "poum" devant la chute d'un objet, "toc,toc,toc" en frappant des portes, peuvent être les prémisses d'un "préconcept".

Le rituel est une sécurité et pour insérer, dans les répétitions, de petites variations, l'adulte va, non pas imiter l'enfant, mais imiter l'objet animé par l'enfant afin que ce dernier parvienne progressivement à l'idée qu'il manipule la pensée de l'autre.

L'auteur distingue les jeux d'alternance ( envoyer et recevoir une balle, disparaître et apparaître...) et les jeux de côte à côte où l'on regarde ce que l'enfant regarde, où la parole accompagne ce que l'un et l'autre voient ensemble.
Cette position symbolique du "côte à côte" évite ce que nombre d'enfants autistes craignent: la séparation, la différenciation, qu'impose le face à face. Elle contribue au partage d'attention.
<< La capacité à créer une attention partagée, une communauté de pensée sans se sentir envahi par la présence de l'autre est une condition nécessaire à l'établissement ultérieur d'un échange.>>

Les jeux sur le dénombrable et l'indénombrable, à partir par exemple de l'utilisation de la pâte à modeler, permettent l'individuation et la désindividuation d'un objet, la mise à l'épreuve de ses contours (on retrouve là ce qui a été appelé par d'autres "l'objet maléable").

Les jeux sur le temps ("voilà", "parti", "encore"...) familiarisent à la perspective de l'accompli et de l'inaccompli.

La difficulté du travail avec ces enfants, souligne Danon-Boileau, est de produire de la nouveauté sans provoquer de rupture, sans dépasser l'écart tolérable. Pour cela, il faut que ce que l'on propose arrive comme par inadvertance: << pour fonctionner, le support proposé ne doit pas être bruyamment humanisé ni historisé.>>

Après l'exposé des principes de ses prises en charge, de quelques cas cliniques, des principales étapes des processus de symbolisation et de la construction du langage, ainsi que de quelques apports de la psychologie cognitive, l'auteur présente ses hypothèses sur les causes des troubles de la communication chez les enfants autistes.

L'explication cognitiviste par un défaut dans la "théorie de l'esprit" (par une incapacité à interpréter les signes qu'émet le visage d'autrui, notamment dans le registre des émotions, défaut qui induirait l'impossibilité ultérieure à se représenter la pensée de l'autre), autrement dit l'explication en termes de carences le laisse sceptique. (1)
En effet, de très nombreux enfants autistes orientent la main de l'autre vers ce qu'ils souhaitent obtenir, ce qui suppose une certaine représentation de la pensée d'autrui.
De plus, une autre explication peut être avancée: regarder ce que la mère regarde ne va pas de soi car c'est pour le bébé accepter que celle-ci s'intéresse à autre chose qu'à lui-même sans se sentir en perdition.
Enfin, on peut parvenir, dans le travail clinique, à une attention partagée.

L'explication psychanalytique par la non individuation, par l'absence d'écart entre l'enfant et l'adulte, n'a pas non plus les faveurs de L.Danon-Boileau qui pense plus fructueux sur le plan thérapeutique de supposer que l'enfant autiste se refuse à renoncer à l'illusion de la continuité.

Il rapproche la notion cognitiviste de "dissociation" de celle de "démantèlement" due à Donald Meltzer.
Chez l'enfant autiste, il y aurait dissociation radicale entre sensation et perception. Le fait de s'absorber dans le plaisir de sensations fragmentaires empêche la constitution de représentations et de signes.
Il ne peut << se représenter à lui-même ce qu'il peut ressentir. Et faute de pouvoir se représenter sa sensation, pour la retrouver, il lui faut alors indéfiniment la répéter.>>
Les éprouvés internes (intéroceptifs et proprioceptifs) ne peuvent être liés à des perceptions externes (visuelles et auditives) et sont en conséquence "infigurables". Rien n'est alors prévisible. Seules les stéréotypies sont capables de donner des contours à ces éprouvés corporels, de lier par le geste et le mouvement une sensation kinesthésique à une perception auditive ou visuelle.

Laurent Danon-Boileau souligne que la théorisation est là pour soutenir le thérapeute, à condition qu'elle ne dérive pas vers le sectarisme. Les réflexions qu'il livre, dit-il dès l'introduction, viennent de sa pratique thérapeutique, laquelle lui a montré que l'accès au langage et aux jeux symboliques n'était pas toujours barré pour ces enfants, et lui a fait << renoncer à croire que les progrès linguistiques d'un enfant s'organisent comme les marches d'un escalier.>> (2)

M.Villard

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1- Voir sur le site de daniel Waldschmidt le texte d'un autre linguiste, Christiane RIBONI, qui met également en question le manque systématique de "théorie de l'esprit" chez les autistes: http://daniel.waldschmidt.free.fr/a1.htm . (retour au texte)

2- On peut également se reporter au texte de Maria Izabel Tafuri: "L'analyse avec des enfants autistes: transformation de la technique psychanalytique ?"
A partir de l'analyse d'une enfant autiste sans langage, M.I. Tafuri opte pour une position thérapeutique qui, sans être identique à celle de Danon-Boileau, m'en paraît très proche dans l'esprit. Elle pense qu'il s'agit moins, dans un premier temps, d'interpréter <<les grognements et les maniérismes>> de l'enfant que de les ressentir, de les "vivre" avec lui, de les comprendre non comme signes à déchiffrer mais <<dans leur nature phénoménale>>.