Maurice Corcos

L'homme selon le DSM
Le nouvel ordre psychiatrique


(Ed. Albin Michel, novembre 2011)

 

Il y longtemps déjà que nombre de psychiatres et psychologues critiquent le DSM (Diagnostic and Statistical Manual), lequel s'est de plus en plus imposé internationalement pour catégoriser les troubles mentaux. La version 5 est en préparation et augmenterait encore le nombre de ces catégories (déjà passées de 265 dans sa première version à 392 dans le DSM IV actuel).
Le professeur Maurice Corcos explique dans cet ouvrage en quoi le DSM, symptôme de notre époque, définit un homme essentiellement biologique et comportemental, et fait le jeu des laboratoires pharmaceutiques qui proposent, pour chaque syndrome décrit, une molécule. Et si, grâce à ce Manuel, le nombre de diagnostiqués dépressifs, bi-polaires, hyperactifs... s'accroît, comme on peut l'observer, c'est autant de médicaments vendus. En ce qui concerne les adolescents, M.Corcos écrit que <<Blader et Carlson ont révélé qu'entre 1994 et 2003, le nombres de consultants en pédopsychiatrie étiquetés "trouble bi-polaire" était quarante fois supérieur...>> Chez les enfants, l'hyperactivité avec troubles de l'attention (TDHA) a été surdiagnostiqué par la création d'échelles d'évaluation destinées aux parents et enseignants.
Exemples parmi d'autres, mais c'est ainsi que des troubles qui, pour beaucoup, auraient été passagers, surtout à ces âges, se chronicisent.

Le DSM fait l'impasse sur l'hérédité vécue, c'est-à-dire sur l'histoire de la personne, et sur le contexte socio-économique, avec un retour au traitement moral: alors qu'elle se prétend a-théorique, cette <<...classification qui choisit comme items diagnostiques pour le trouble du comportement de l'enfant: impulsivité, indocilité et "bas indice de moralité", est évidemment un système de codification culturelle et cultuelle.>>
Le DSM fait aussi l'impasse sur la sexualité. Les névroses et les perversions disparaissent; l'hystérie se dilue dans les <<fibromyalgies, syndrome métabolique, trouble disphorique prémenstruel, irritabilité intestinale.>>
Il est par contre centré sur le cognitif.

M.Corcos rappelle que ce sont les bio-comportementalistes qui se sont assez vite imposés parmi les concepteurs du DSM, que le critère de fiabilité interjuge (donnant priorité aux données comportementales aux dépens des données subjectives) a été privilégié par rapport à celui de validité. Et malgrè ce, la fiabilité du DSM reste faible. Par ailleurs, ajoute l'auteur, l'association de l'épidémiologie et de la psychopathologie aboutit à la confusion des objets d'étude ainsi qu'à une confusion dans l'analyse des données et l'interprétation des résultats. Groupes et individus sont des entités différentes et on ne peut extrapoler des premiers aux seconds.
De plus, les modifications de cet instrument se font à partir d'études faites sur des patients sélectionnés à partir des critères du DSM, études ne prenant pas en compte les aspects psychodynamiques, et les investigations sont le plus souvent faites par des étudiants.

Le défaut fondamental du DSM est qu'il transforme les psys qui y adhèrent (et les études actuelles induiraient cette adhésion) <<en machines à classer...étiquetant les cas sans penser que chacun est singulier...>>, avec le risque non seulement de désubjectiver les patients mais aussi de leur donner une identité de compensation. C'est justement parce que les "états limites" sont un défit aux classifications que les approches dites scientifiques en récusent le concept.

Maurice Corcos s'étonne que la France, bastion de l'exception culturelle, adopte de plus en plus le DSM alors qu'aux Etats-Unis un mouvement contraire se fait jour. Cette approche gestionnaire d'évaluation des soins, qui ne cesse de prendre de l'importance, risque d'aboutir à un fonctionnement opératoire, c'est-à-dire à un rejet du travail de pensée.

A la fin du chapitre 13, dans lequel il énumère avec humour des "choses vues" (et édifiantes), Maurice Corcos dit avoir visité en Suisse un service de psychiatrie doté de parcs magnifiques. Mais dans ces parcs l'intensité de piaillements d'oiseaux l'incitèrent à questionner son confrère sur leur origine. Celui-ci lui répondit qu'ils étaient produits par un système électronique reproduisant le cri d'oiseaux afin de redonner <<un peu d'humanité à la structure asilaire>>. <<Au delà du fantasme que cela ne contribue à rendre les malades véritablement fous, écrit-il, je m'inquiétai qu'avec ces pépiements d'oiseaux électriques les soignants sains n'entendent plus les murmures et les soupirs humains. Il y a déjà la voix de synthèse des standards téléphoniques dans les aéroports, les gares et les ascenseurs, et bien sûr au téléphone...Voilà aujourd'hui que nous n'avons plus droit qu'à un seul oiseau.>>

L'auteur se demande in fine s'il y a encore une science humaine, face à ces modèles machinistes? Si l'on verra rejetées ces tentatives d'enfermer l'humain dans des cases?

En postface, le professeur Roger Misès précise d'une part que la classification internationale des maladies (CIM-10), publiée sous l'égide de l'OMS, reprend les critères du DSM, lesquels privilégient le plan neurobiologique et réduisent l'environnement à l'événementiel et au stress, et d'autre part que cet instrument <<offre un moyen efficace pour réduire les dépenses de santé, renforcer les contrôles gestionnaires, donner la priorité au quantitatif>>, expliquant ainsi la prééminence qui lui est donné.

Maurice Villard
Décembre 2011

 

Quatrième de couverture

Se référant aveuglément au DSM américain, manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux, un courant majoritaire de la psychiatrie française se contente désormais d'additionner des faits plutôt que d'interroger la façon dont les symptômes s'articulent avec l'histoire des patients. On étiquette un adulte ou un enfant, on impute son trouble à tel dysfonctionnement du système nerveux, on administre un traitement. Et, croyant délimiter le normal et le pathologique, on ne cesse d'élargir les catégories de la maladie mentale... Déshumanisant la médecine, cette idéologie, répandue avec la bénédiction des pouvoirs publics à qui elle offre un moyen efficace de renforcer les contrôles gestionnaires, déshumanise aussi l'homme.
Maurice Corcos dénonce les failles et les dérives de ce système incapable de s'appuyer sur tout ce qui, dans la diversité de l'humain, fait sa force derrière sa fragilité. Que deviennent les sujets qui n'entrent pas dans les bonnes cases ? À quoi s'expose-t-on en médicalisant de plus en plus d'états de l'âme ? Qui sont les « experts » qui définissent le normal et le pathologique et quels sont leurs liens éventuels avec certains laboratoires pharmaceutiques ? Ce livre ouvre les yeux sur le triomphe d'une science classificatoire qui est elle-même le symptôme d'une société malade.

Le Pr Maurice Corcos, psychiatre et psychanalyste, dirige le département de psychiatrie de l'adolescent et du jeune adulte de l'Institut mutualiste Montsouris de Paris.

 

On peut trouver en ligne une pétition contre le DSM
et son texte