LE PSYCHOLOGUE CLINICIEN, LES ÉQUIPES ET LA CRISE

 

La première mouture de ce document avait été effectuée à la demande du "Journal des psychologues". Il s'agissait d'une synthèse et d'une extension des interventions faites dans le groupe qui avait travaillé sur le thème "PSYCHOLOGUES ET TRAVAILLEURS SOCIAUX FACE AUX CRISES: QUELLES ARTICULATIONS? QUELLES RESPONSABILITÉS?", dans le cadre du quatorzième Forum des Psychologues qui s'était tenu à Montpellier du 19 au 22 juin 1996.
L'approche de cette question était très globale, ne pouvant refléter, en tant que telle, ni la richesse ni la diversité des communications faites alors par : Madame M.Chabert, Messieurs N.Bon, A.Bozza, I.Fernandez, H.Mialocq, C.Pelletier, J.P.Pinel, M.Villard). On trouvera les titres de leurs interventions en bibliographie.
La deuxième mouture a paru dans la revue "Psychologues et Psychologies" en 1998 et a tenu compte d'autres travaux ainsi que de ma propre expérience.
Le texte ci-dessous reprend l'ensemble des deux versions précédentes, avec quelques annotations d'aujourd'hui puisque douze ans se sont écoulés et que d'importants changements se sont produits au sein des institutions médico-sociales depuis 1996.
Outre les personnes ci-dessus citées, je remercie Madame Simone Lombardi pour les informations qu'elle m'avait données sur le travail des Chargés de Mission à l'Appui Personnalisé pour l'Emploi.



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Introduction.

Après les crises du dix-neuvième siècle et de la première moitié du vingtième, liées entre autres, à l'industrialisation rapide et massive, après celles des deux guerres mondiales puis de la décolonisation, nous sommes depuis plus de vingt ans dans une nouvelle forme de crise socio-économique qui, devenue chronique, s'étire et rampe, affectant, à la suite des précédentes, les individus, les groupes et les institutions, fragilisant ou disqualifiant la plupart des valeurs et des représentations qui nous servaient de références. Au point que l'on peut se demander, comme l'a fait René Kaës lors de ce Forum, si nous ne sommes pas confrontés à une mutation.
L'intrication présente des problèmes sociaux et des troubles psychiques rend en tout cas nécessaire de s'interroger sur les moyens d'intervention des travailleurs sociaux, sur le travail d'équipe, sur le rôle spécifique des psychologues.
Me centrant d'abord sur la première partie du titre de cet exposé, j'essaierai d'indiquer très globalement ce qui, à mon sens, fait du psychologue un travailleur social et ce qui l'en distingue. J'aborderai ensuite la question de l'articulation des pratiques, compte tenu des communications faites dans le groupe de travail qui avait ce thème pour objet d'étude.
Je conclurai enfin par quelques réflexions sur les responsabilités.


Psychologues et travailleurs sociaux.

La conjonction "et" qui, en tant que telle, réunit et distingue, incite en liminaire à nous interroger, de manière générale et donc forcément simplificatrice, sur ce qui différencie ou non les uns et les autres.
Que le psychologue ne soit d'aucune manière un travailleur social ne pourrait se soutenir que dans une conception qui ferait de la seule individualité son champ d'exercice et qui opposerait de façon absolue l'individu au social. Peut-on aujourd'hui encore maintenir cette dichotomie alors même que l'humain, loin d'être indivis sur le plan psychique, apparaît au contraire divisé, traversé par le Social, certains diraient: par le Langage ... ce qui, à mon avis, signifie la même chose.
On peut évoquer à ce propos quelques noms:
- Freud qui, dans "Psychologie des masses et analyse du Moi"(1921) écrivait que <<la psychologie individuelle est dès le commencement et simultanément une psychologie sociale >>, et dans "Pour introduire le narcissisme>>(1914): <<l'individu mène une double existence, en tant qu'il est à lui même sa propre fin et en tant qu'il est membre d'une chaîne à laquelle il est assujetti.>>;
- Winnicott: <<un bébé seul, ça n'existe pas>>;
- Lacan: <<l'inconscient, c'est le discours de l'Autre>>;
- Kaës et sa notion de structuration groupale du psychisme;
- tous ceux enfin, nombreux maintenant, qui étudient ce que l'on appelle le transgénérationnel, cet héritage psychique qui se transmet à l'insu du sujet.

Le "Psy" a affaire à un sujet qui, bien que singulier, est toujours social. Il travaille en outre, qu'il exerce ou non en institution, et à plus forte raison dans ce dernier cas, avec ceux que l'on nomme communément "travailleurs sociaux" (éducateurs, assistants sociaux...). Il est confronté comme eux et avec eux, un parmi les autres, à la complexité des relations interindividuelles, intergroupales, ainsi qu'aux effets du contexte socio-économique. Il contribue souvent, au sein d'une équipe, à l'établissement d'un diagnostic, à l'élaboration de projets et à la mise en place d'interventions visant à produire des changements non seulement chez une personne mais aussi dans certains des systèmes d'interactions dans lesquels elle se trouve.
A une échelle plus macroscopique, le psychologue paraît même de plus en plus convoqué par le Social pour travailler sur le Social, comme les médias en ont récemment témoigné à propos des victimes d'attentats, des suicides dans la police ou de la mort d'un Président.

Toutefois (et, je le répète, de façon volontairement réductrice) qu'est-ce qui tendanciellement distingue le psychologue du travailleur social?
Ne serait-ce pas notamment la tentative, chez le psychologue praticien, d'établir un écart, une distance, entre le sujet et la réalité sociale? La tentative de proposer un lieu, un temps, où la décentration et la mise en perspective soient possibles?
Le travailleur social s'inscrit nécessairement dans la réalité, dans, pourrait-on dire, le quotidien de cette réalité, voire dans l'urgence et l'actuel.
De l'Actuel je citerai la définition qu'en donne Jacques Félician dans son livre "L'orient du psychanalyste" : <<L'actuel, dit-il, est l'événementiel ou la somme des événementiel qui surviennent dans notre présent et nous incitent à réagir sinon à agir... L'actuel ne se donne qu'au présent ... et s' oppose à la mémoire.>>(1995, pages 144 et 151). Ajoutons, concernant cette notion, une autre citation, de Jacques Broda: <<L'actuel c'est l'urgence et la remise en cause du temps de l'énonciation. Car il ne s'agit pas d'avoir les mots pour le dire, faut-il encore en avoir le temps et le lieu.>> (1992, p110).
Le travailleur social n'est-il pas aux prises avec l'actuel? Et, de ce fait, sa tendance (est-il exagéré de dire: "sa mission"?) ne sera-t-elle pas d'apporter des réponses par le plein, pour reprendre une expression employée par Paul Fustier(1993) à propos des institutions, des réponses qui cherchent à réparer, compenser, aider, combler les manques de ceux dont il s'occupe?

Le psychologue quant à lui, de par sa formation, son éthique, et, pourquoi pas, les raisons plus ou moins conscientes qui l'ont poussé vers ce choix professionnel, ne serait-il pas plutôt du côté d'une pratique de l'intermédiaire, dite aussi transitionnelle; une pratique qui permette qu'entre le sujet et la réalité sociale une certaine césure puisse s'opérer, un espace se créer où le premier, le sujet, ait la possibilité de se déprendre quelque peu de la seconde (la réalité sociale)? Se déprendre, se reprendre, se ressaisir, se retourner, s'y retrouver… Plusieurs images sont ici disponibles. Une pratique qu'on pourrait peut-être dire de ponctuation, autorisant l'énonciation et le récit. Une pratique qui contribue également à la prise en compte positive de ce qui est souvent perçu de manière négative, à savoir la fonction de la latence, du différé, du vide et de la désillusion.

De l'articulation des pratiques (1)

Poser la question de l'articulation entre la pratique du psychologue et celle des autres professionnels dans le champ médico-social pourrait évoquer l'image d'un ensemble atomisé d'institutions (PMI,CAMSP, Intersecteurs, AEMO, DISS, CMP, CMPP, IME, Prévention, hôpitaux, etc ... ) dont chacune serait constituée de membres disjoints se disputant les parties malsaines ou déficientes de sujets déviants, en marge ou en souffrance. Se déploierait alors le fantasme d'un triple morcellement - social, institutionnel, individuel - une multitude de corps sociaux lançant des tentacules désarticulées vers un sujet-objet écartelé.
Que l'on se rassure. Le travail de liaison fait et refait quotidiennement son oeuvre. L'organisé et le banal sont plus répandus qu'il n'y parait car, lorsque le cadre (au sens de Bleger, 1979) assure, grâce à sa permanence et sa stabilité, ses fonctions de réceptacle (des parties dites "archaïques" de la personnalité), de soutien et de repère, il demeure muet.
Des éléments antagonistes peuvent coexister sans que l'institution soit empêchée de réaliser sa tâche. Comme le remarque Brigitte Masseau (1996), la quasi absence de débats théoriques dans la plupart des institutions, autrement dit l'évitement des oppositions et des querelles idéologiques, est sans doute l'une des manifestations de ce que René Kaës a appelé "pacte dénégatif", lequel permet de laisser inconscient ou de côté ce qui pourrait avoir effet de déliaison et de discorde.
Paul Fustier écrit dans "Les corridors du quotidien": <<Le quotidien c'est aussi le banal, de longs moments sans heurts d'un "compagnonnage ambigu" qui ne pose pas de problème, et ne suppose pas de traitement psychologique particulier… Nous avons appelé "espace de compatibilité" cette organisation que l'on peut qualifier de "molle", et qui parvient à contenir ensemble des éléments antagonistes parce que la question de leur antagonisme n'est justement pas interrogée.>>(1993, p 67 et 70). On reconnaîtra là "l'aire intermédiaire" et le "transitionnel" de Winnicott.

Lorsque le cadre vient par contre à défaillir, lorsqu'il y a rupture et crise, la question d'une articulation des réponses se pose, pour éviter les passages à l'acte et les déstructurations.
Or, certaines problématiques psychiques - outre les psychoses - semblent particulièrement à même de mettre en péril le cadre.
Plusieurs auteurs affirment aujourd'hui que l'évolution de nos sociétés produit une nouvelle psychopathologie dont la caractéristique essentielle est l'atteinte des zones intermédiaires de l'appareil psychique (le Préconscient, dans la première topique freudienne), zones où s'effectuent les processus de symbolisation. Et l'on parle de plus en plus, en effet, d"états limites", de "dysharmonies évolutives", de problématiques narcissiques ... dans lesquels prévalent les troubles de la pensée, la compulsion à agir, les conduites addictives, le peu de capacité à différer la réalisation des désirs, la quasi impossibilité tout à la fois de se séparer et de créer des liens...
<<N'est-on pas passé, demande J.P.Pinel, d'une culture fondamentalement névrotique, dont la clef de voûte était la fonction paternelle, soutenant le refoulement des pulsions sexuelles, à une culture fondamentalement dépressive-psychopathique? ... D'ailleurs, on peut remarquer que l'on est passé d'une culture de l'écrit qui mobilise d'avantage le travail de la représentation personnelle, à une culture de l'image qui se situe dans une instantanéité absolue.>> (J.P.Pinel."Communautés éducatives", Mars 1996, p.l7).
J.P.Chartier, est quant à lui affirmatif: <<Aujourd'hui nous assistons à quoi ? A la montée en puissance d'une délinquance non plus liée à l'acte, mais liée à l'être ou plus exactement à l'absence d'être…. Ces sujets souffrent de carences identificatoires massives. Ils sont dans une situation ... où il va falloir se créer une identité d'emprunt à partir de symboles de consommation ... [la] rupture des liens généalogiques va faire que faute de continuité dans la génération, ces jeunes en sont réduits à la contiguïté, c'est-à-dire qu'ils sont en marge, parce qu'ils ne peuvent pas s'inscrire dans un système de lignée. >>(J.P.Chartier, "Communautés éducatives", décembre 1995).
Les troubles exprimés par ces sujets auraient, précise J.P. Pinel, des effets de résonance et de déliaison au sein des institutions qui les accueillent ou chez les travailleurs sociaux qui s'en occupent. Leurs comportements entraînent chez l'éducateur ou le soignant des conduites de fascination ou/et de violence, un parasitage de la pensée, des "modes de relations paradoxaux" où aucune distance relationnelle n'est adéquate car le rapprochement est vécu comme persécutif et l'éloignement comme abandon. La situation devient alors "intercritique" en ce sens que la problématique du sujet se transmet directement à l'éducateur ou au soignant, puis à l'institution elle-même qui peut décider l'exclusion pour rétablir son équilibre.
Ce n'est que par un travail groupal d'échanges, de réflexion et d'élaboration d'un sens qu'une autre issue pourra être trouvée.
Chaque professionnel peut ici contribuer à cette ouverture, par l'expression de ses difficultés autant que par sa compréhension du sujet désigné perturbateur. Soulignons là l'utilité non seulement des réunions officielles, institutionnalisées, mais aussi des rencontres informelles qui se situent dans ces espaces que René Roussillon(1988) qualifie d'"interstitiels" (couloirs, seuils de salles, cours, etc...), lieux où les angoisses et les "ras le bol" pourront se dire, la parole s'essayer, les identifications se conforter. Ces espaces ne peuvent cependant servir la prise de distance et l'élaboration du sens que dans la mesure où les projections et les mécanismes paranoïdes ne sont pas auto-entretenus; ce qui nécessite la présence de personnes facilitant ce qui a été diversement désigné: le "recyclage", la "désintoxication", la "métabolisation", la transformation en "éléments alpha", la symbolisation des processus psychiques désorganisateurs.
Ce rôle, que n'importe quel membre de l'équipe peut éventuellement tenir, le psychologue est plus particulièrement amené à l'assumer. Mais cette place de "conteneur"(Kaës.1979) ou/et d'élucidation, il ne pourra certainement pas l'occuper de la même façon selon qu'il intervient, régulièrement mais "extérieurement", comme superviseur au niveau de l'équipe ou - cas le plus fréquent - selon qu'il est impliqué dans l'institution, participant peu ou prou de son imaginaire, effectuant des tâches multiples, ayant établi au fil du temps des liens avec les membres de cette équipe. Il devient alors très difficile pour le psychologue, comme l'a constaté Henri Mialocq (1996) de ne pas avoir soit une attitude d'abstention, de silence, soit une attitude qui épouse les positions du groupe. Très difficile aussi pour lui d'accepter d'être provisoirement, lors de situations critiques justement, "porte-croyance" (selon l'expression de Paul Fustier,1993), c'est-à-dire d'être identifié à celui qui peut réussir là où l'éducateur et le soignant ont échoué, et en même temps à celui qui ne doit pas réussir; d'accepter, donc, d'être à une place de "toute puissance impuissante".

Deux modes de fonctionnement, parmi bien d'autres sans doute, seront ici présentés, qui favorisent le travail en réseau, le travail interdisciplinaire: 1)la pratique d'un type de psychothérapie qu'on pourrait qualifier, à la suite des travaux de Kaës et Anzieu (1979), d'analyse transitionnelle; 2)la participation au projet individualisé.


1) Psychothérapie en institution.
Dans l'un des chapitres de mon ouvrage "Psychothérapie en institution"(1995), j'ai essayé, à partir de ma pratique en Instituts Médico-Educatifs, de distinguer les psychothérapies individuelles que j'y effectue, à l'instar de nombreux autres psychothérapeutes, d'une part des thérapies psychanalytiques menées de manière orthodoxe et d'autre part des thérapies dites de soutien.
Recevoir de façon régulière un patient dans un espace délimité par sa localisation et ses règles mais libre pour le discours et le fantasme, entendre par ailleurs les parents ou la famille d'accueil, les services sociaux, le personnel de l'institution, constituer ainsi un lieu "externe-interne", est une situation porteuse d'écueils et de contradictions que nombre d'analystes ont critiquée(2).
Sous certaines conditions (cadre précis pour le sujet, non divulgation du contenu des séances, exclusion de fonctions directoriales, éducatives ou pédagogiques chez le thérapeute) je pense néanmoins que cette situation paradoxale est non seulement possible mais parfois même indispensable dans les cas de problématiques "borderline" ou psychotiques. Elle permet en effet aux membres du personnel confrontés à des conduites déstabilisantes et apparemment insensées, de "porter plainte" auprès du thérapeute, de trouver un nouvel appui et d'effectuer avec lui un travail de liaison et de signification. Leur demande de "prise en charge" psychothérapique du sujet difficile est d'ailleurs la plupart du temps demande que cette charge soit partagée. Le co-étayage, la mise en perspective des symptômes et le rappel de leur utilité, peuvent permettre (sans que cela soit bien sûr systématique) que le sujet soit reconnu et "supporté" par ceux qui s'en occupent, quelles que soient les attaques qu'il peut effectuer à leur encontre.

Je rapporterai brièvement deux exemples.
a) Après de multiples consultations, des essais de thérapie en libéral et deux ans d'hôpital de jour, Germain arrive à l'IME à huit ans. Son intolérance à toute frustration et ses "crises de nerf" accaparent et "vident" l'éducatrice, mettant en question le maintien de cet enfant dans l'établissement.
De la rencontre des parents et de la réunion d'équipe ressort une triple décision: délai de trois mois avant de demander ou non une réorientation, suivi psychothérapique hebdomadaire si Germain l'accepte, entretiens bimensuels entre parents, éducatrice et psychologue durant cette période.
Les parents pouvant exprimer leur angoisse et l'histoire de leur fils, cette histoire donnant sens au symptôme, les crises de Germain devenant moins fréquentes, l'établissement s'engagea, au terme du contrat, à garder Germain, le travail commencé se poursuivant.
Le fait de laisser la famille trois mois dans l'expectative peut bien sûr se discuter mais ce délai fut, pour l'établissement et surtout pour l'éducatrice, le temps nécessaire pour comprendre et savoir s'ils pouvaient assumer les difficultés de Germain.
La place manque ici pour entrer dans les détails mais on peut dégager quelques points constituant le réseau d'étayages, d'identifications et de signifiants qui s'établit: appui de l'éducatrice sur l'institution et en particulier sur le directeur (quant au contrat et à la décision ou non de réorientation) et sur le psychologue (quant à la "prise en charge" et à la mise en sens) ; identification partielle mère-éducatrice (chacune se voulant ferme face aux oppositions de Germain, la mère précisant un jour qu'elle ne pouvait accepter de le "perdre") ; identification partielle père-psychologue (par leur relatif retrait et leur écoute); reconnaissance progressive de la fonction d'antidépresseur de Germain pour sa mère, cet enfant ayant été attendu en période de deuils et de dépression larvée du père, puis élevé les premières années de sa vie alors que la dépression paternelle était déclarée et importante, et que la mère devait tenir - tenir ferme, avoir le dessus, ne pas perdre ... Ne pas perdre quoi? ne pas perdre qui?... La face et le fils tout à la fois, puisque dans ce combat spéculaire celui-ci et celle-là, sans doute, se confondaient. (3)


b) Le deuxième exemple pourra faire transition avec la question du projet individuel.
Il s'agit là encore d'un jeune enfant de sept ou huit ans, François, très instable sur les plans des idées et du comportement, provocateur, facilement agressif, exprimant en abondance des thèmes de dévoration.
Ce n'est cependant pas cette fois l'enfant que l'équipe supporte mal, mais la mère car celle-ci se plaint de ne pas voir son fils suffisamment progresser et ne parvient pas à accepter qu'il soit placé dans un établissement spécialisé. De plus, un certain nombre de détails la font percevoir comme rejetante à l'égard de François.
Le fait de suivre ce dernier en thérapie et d'écouter à cette occasion la mère permet au psychologue de saisir que si le thème du rejet (du déchet, du cassé, du "bon pour la poubelle") est effectivement présent chez François, il renvoie surtout au sentiment de sa mère d'avoir été rejetée par sa propre mère, d'avoir été contrainte de ne pas faire d'études pour, en tant qu'aînée, s'occuper de la fratrie.
Travailler avec François, essayer d'expliquer à sa mère qu'il est loin d'avoir les pré-requis nécessaires pour suivre un Cours Préparatoire, avoir l'accord du père pour son maintien en IME, tout cela ne suffit pas à réduire les réticences maternelles et les réactions négatives de l'équipe. A partir de la réflexion commune, d'une succession d'échanges intra-institutionnels et avec la famille, se constitue le projet d'une intégration scolaire à temps partiel en CLIS (Classe d'Intégration Scolaire), lequel projet satisfait la mère et paraît revaloriser François qui devient un peu plus stable. (4)

Il faut toutefois préciser que si la psychothérapie individuelle au sein de l'institution permet au clinicien d'entendre les différents protagonistes et de faciliter la construction du sens, elle n'est cependant pas toujours possible ou souhaitable.
Pour des adolescents dits "cas sociaux", par exemple, l'activité charnière sera plutôt celle qui passionne un adulte (et ce peut être tel ou tel métier enseigné par un éducateur technique) et qui pourra de ce fait entraîner ce que Paul Fustier (1983) a nommé un " effet ricochet ", c'est-à-dire un changement, de manière indirecte, sans volonté d'éduquer ou de soigner l'adolescent, mais par identification de ce dernier à la passion ou à l'intérêt de l'adulte pour cette activité. Il n'est pas rare d'ailleurs, comme le souligne Fustier, que cet effet ricochet soit provoqué par des personnes qui n'ont pas profession de s'occuper d'autrui. D'où l'importance des stages professionnels. (5)


2) Le projet individualisé
Depuis la fin des années 80 le projet individualisé est en quelque sorte prescrit aux travailleurs sociaux et aux institutions médico-sociales par les instances de tutelle. Du secteur de l'Enfance Inadaptée aux organismes s'occupant des chômeurs de longue durée, il est devenu impératif d'établir avec chaque usager un projet le concernant, que celui-ci soit thérapeutique, éducatif, pédagogique ou professionnel.

Généralement stimulante et structurante pour les équipes, la "démarche de projet" peut être décomposée en plusieurs étapes.
Voici celles décrites par Alain Guillotte, Michèle Guillotte et Rémi Fauvernier:
diagnostic (bilan de compétences, bilans pluri disciplinaires), concertation et propositions, décision, programmation, contractualisation, expérimentation, évaluation.
Comme le précisent ces auteurs, plusieurs de ces phases sont difficiles à gérer en raison des formations différentes, des relations de pouvoir, des enjeux narcissiques.
Mais en centrant les membres de l'équipe sur un objectif, et à condition que toutes les personnes concernées y participent, le projet devient facteur de cohésion. Il fait du groupe pluridisciplinaire, du groupe de spécialistes, un groupe spécialisé pour une tâche, fonctionne comme un "Idéal du Moi" qui permet d'utiliser et de contrôler les fantasmes inconscients et les processus groupaux que Bion avait appelés "hypothèses de base" (relations de couple, réactions auto-conservatrices d'attaque-fuite, recherche de dépendance et de sécurité).
Reste à savoir bien sûr si le projet sert surtout l'équipe ou le sujet dont celle-ci est chargée de s'occuper. Car s'il ne supporte qu'une unité fictive, s'il est auto-référé, s'il oublie (Mialocq,1996) l'un des pôles de la triangulation "usager-institution-décideur"(6), s'il ne prend pas en considération le temps subjectif (en décalage obligé avec le temps programmé, Pelletier,1996), s'il n'est pas, enfin,"contractualisé", établi, aménagé et réaménagé avec le sujet qu'il concerne, ce projet individualisé court grand risque d'accentuer, de ce même sujet, l'aliénation ... au lieu de la réduire.


Des responsabilités.


Pour rester un instant encore sur la question du Projet, et sans minimiser l'intérêt de ce dernier, on peut se demander si l'engouement dont ce concept jouit actuellement n'est pas lié aux incertitudes socio-économiques, aux difficultés de l'emploi, aux économies budgétaires.
La prescription de projets et de l'évaluation des résultats serait, dans ce contexte, un moyen de contrôler l'efficacité des structures médico-sociales en même temps qu'un leurre. N'y a-t-il pas en effet d'autant plus de projets demandés qu'il y a moins d'avenir?

Les travailleurs sociaux et les "usagers" peuvent ainsi se trouver dans des situations aux effets pervers. Une équipe d'IME peut travailler des années avec un jeune et ses parents, lui faire effectuer des stages en entreprise, l'aider à devenir plus autonome ... pour ne trouver comme débouchés à ses vingt ans, en l'absence d'emplois à faible qualification et de places en CAT(Centres d'Aide par le Travail, devenus aujourd'hui ESAT), que le Foyer occupationnel ou l'inactivité au sein de sa famille.
L'assistant social ou le chargé de mission à l'APE (Appui Personnalisé pour l'Emploi) qui accompagnent plusieurs mois durant le "rmiste", qui lui demandent de s'engager dans un projet d'insertion, quelle dépendance va-t-il créer, quelle attente va-t-il décevoir si c'est à l'impossible et à l'illusoire qu'il l'a attelé?

Comme l'a souligné Norbert Bon (1996), lorsque le chômage est tel qu'il ne permet plus à certains de payer leur dette symbolique à la Société, la parole des représentants de celle-ci devient mensongère et l'objet du désir se dévoile d'emblée comme leurre. Entre des partenaires profondément inégaux le contrat devient obligé et faux, l'assistanat domine, le temps se vide. <<Ces hommes dépossédés de l'illusion vitale d'avoir une fonction ou une mission, écrivait Pierre Bourdieu, d'avoir à être ou à faire quelque chose, peuvent pour se sentir exister, pour tuer le non-temps, avoir recours à des activités qui, [comme les jeux de hasard] ... permettent de réintroduire pour un moment... l'attente, c'est-à-dire le temps finalisé, qui est par soi source de satisfaction ... ils peuvent aussi, surtout les plus jeunes, chercher dans des actes de violence ... un moyen désespéré... d'exister devant les autres.>> (Bourdieu,1981).)

Aux psychologues et travailleurs sociaux sont assignées des fonctions paradoxales, contradictoires: non seulement d'aide au sujet mais aussi, mais parfois surtout, de gestion de la marginalité, de sonde sociale, de médiation, de raccommodage du tissu social. Ils ont à réfléchir sur ces paradoxes et ces contradictions; sur les modèles, également, auxquels ils se réfèrent et qui ne sont pas neutres.

Voulant réconcilier psychologie expérimentale et psychologie clinique, Daniel Lagache plaidait, il y a plus d'un demi siècle, pour l'unité de la psychologie. Celle-ci n'oscille-t-elle pas encore aujourd'hui entre ce désir d'unification et le modèle médical des spécialisations (qu'illustre la multiplication des DESS, devenus Masters Pros)? N'est-elle pas partagée entre humanisme et efficacité scientifique, entre service de l'humain et service des biens?
En 1960, Lacan terminait son séminaire sur "l'Éthique de la Psychanalyse" par ces considérations: <<Les programmes qui se dessinent comme devant être ceux des sciences humaines n'ont à mes yeux pas d'autre fonction que d'être une branche, sans doute avantageuse quoique accessoire, du service des biens, autrement dit du service des pouvoirs ... Je crois que ... le désir de l'homme, longuement tâté, anesthésié, endormi par les moralistes, domestiqué par les éducateurs, trahi par les académies, s'est tout simplement réfugié, refoulé, dans la passion la plus subtile, et aussi la plus aveugle…la passion du savoir… L'organisation universelle a à faire avec le problème de savoir ce qu'elle va faire de cette science où se poursuit manifestement quelque chose dont la nature lui échappe.>> (Lacan,1986, p373-374).

Mais en cette fin de millénaire, en réaction peut-être à cette emprise de la science, fait retour une autre passion, plus aveuglante encore sous les formes intégriste et sectariste qu'elle prend: la passion de croire.
A son propos, renvoyons au moins le lecteur à l'article d'Octave Mannoni(1969): "Je sais bien ... mais quand même".

Entre ces indispensables défenses contre "le sentiment tragique de la vie"(M.De Unamuno,1937) que sont le savoir et la croyance, tous deux en expansion et en crise à la fois, notre responsabilité fondamentale n'est-elle pas d'autoriser, d'ouvrir ou de maintenir un espace critique? ... Un espace de critique et de réflexion vis-à-vis de celle-ci comme de celui-là? Afin que, par intermittence au moins, et pour reprendre la célèbre formule freudienne, où "ça" était "je" puisse advenir.

Sur cette vaste question des responsabilités, qui ne peut être ici qu'évoquée, je ne saurais trop conseiller de lire ce qu'écrivait René Clément dans "Parents en souffrance", particulièrement dans le dernier chapitre dont je citerai, pour terminer, quelques lignes: <<La compétence acquise pluridisciplinairement autour des enjeux psychiques singuliers pris en compte cas par cas, doit pouvoir amener, à terme, l'ensemble des intervenants à interroger le sens ou le non-sens des missions, idéaux et injonctions qui balisent politiquement leur travail ... (p.315). Relayer, relancer, reprendre les processus de vie, faciliter le travail d'élaboration psychique en accueillant l'expression de la souffrance ... tel devrait être le propos de travail de professionnels faisant métier d'humanisation, quelles que soient leur place ou leur fonction. Encore faut-il dépasser la rigidité des carcans idéologiques qui prétendent à l'étanchéité du "normal" et du "pathologique", ou qui reposent sur une vision figée et caricaturale de l'ordre et du désordre.>> (R.Clément,1993, p.318).

N'est-ce pas précisément à partir du désordre que la crise génère dans les signifiants qui nous sont coutumiers que peut s'opérer une réorganisation, des permutations de "lettres", l'émergence d'un autre sens?... A condition que le temps, le lieu et l'Autre soient trouvés, qui permettent de cette crise la traduction, c'est-à-dire, étymologiquement: la traversée.

 

Maurice Villard
1998
texte revu et annoté
en février 2008

 


Notes

(1) Il faut ici dépasser la conception restreinte du travailleur social et inclure d'autres professionnels (rééducateurs, soignants, enseignants ... ) avec lesquels le psychologue collabore. (retour au texte)

(2) on pourra par exemple se reporter aux critiques très pertinentes de F.Dolto dans "La difficulté de vivre" (1986, p.381 à 391). (retour au texte)

(3) Ceci a pu se faire en un temps où le fonctionnement institutionnel avait permis cette souplesse, c'est-à-dire la possibilité pour l'éducatrice de participer à ces entretiens.
(retour au texte)

(4) Cette intégration n'a pu cependant durer et les relations entre la mère et l'équipe se sont ultérieurement à nouveau détériorées. (retour au texte)

(5) Ceci n'est maintenant quasiment plus possible étant donné d'une part le changement de population des IME (les stages, lorsque les jeunes adultes sont aptes à en faire, se réalisant essentiellement en ESAT) et d'autre part la "mode" des "activités" multiples et variées qui augmentent le nombre de personnes avec lesquelles l'adolescent est en relation. (retour au texte)

(6) Par décideur on peut entendre, par exemple, l'instance judiciaire, la Commission Départementale d'Education Spéciale (devenue, depuis 2006, CDA: Commission des Droits pour l'Autonomie), etc...
(retour au texte
)

 

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AUTEURS CITÉS


BLEGER J.(1966), "Psychanalyse du cadre psychanalytique" in KAES et al. "Crise,rupture et dépassement", Dunod,1979.

BON N. "L'inconscient, c'est le social", communication faite au 14e forum des psychologues, juin 1996.

BOURDIEU P. Préface à LAZARSFELD P.et al. "Les chômeurs de Marienthal" Les éditions de Minuit,1981.

BOZZA A. "Insertion socioprofessionnelle et folie",communication faite au 14e forum des psychologues, juin 1996.

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