Le fantasme à l'oeuvre
(article paru dans
"Le journal des psychologues", décembre 1995-janvier 1996, n° 133)


L'oeuvre littéraire ou picturale n'est pas à proprement parler fantasme, elle y est
prétexte. Sur le tableau, mise en scène du désir et de son interdit, des femmes
nues sollicitent notre regard oblique sur l'objet du désir; pour voiler quel néant ?

 

L'oeuvre littéraire ou picturale n'est pas à proprement parler fantasme, le dépassant infiniment.
Comme le disait Winnicott des phénomènes transitionnels, elle participe à la fois du monde interne de l'individu et de la réalité externe. On pourrait dire aussi qu'elle est "prétexte" au fantasme, permettant au désir de se décliner (selon les divers sens de ce verbe) publiquement, culturellement.

Entrelaçant de façon remarquable le sacré, l'interdit, la transgression et la mort autour de ce pivot que constitue la "pulsion scopique", certaines productions artistiques font de l' "objet du désir" par excellence le "sujet de l'oeuvre", tels par exemple : "La sorcière" de Michelet, les peintures de Delvaux ou les textes licencieux de Bataille.




Jules Michelet
(1798 - 1874)

Jules Michelet peint par Thomas Couture

Historien français, professeur au Collège de France, auteur d'une monumentale Histoire de France et d'une Histoire de la Révolution Française.

Remplacez l'image de la créature décharnée et livide, vêtue de haillons et chevauchant un balai, par la nudité d'un jeune corps féminin aux formes généreuses, dansant avec la mort, offerte au prêtre ou donnant le sein au diable, et vousaurez la Sorcière telle que l'a dessinée Martin Van Maele pour illustrer l'ouvrage de Jules Michelet. "Au mot sorcière, écrivait ce dernier, on voit les affreuses vieilles de Macbeth. Mais leurs cruels procès apprennent le contraire. Beaucoup périrent précisément parce qu'elles étaient jeunes et belles ".
Ces mots disent assez que, pour Michelet, ce qui fut jugé hérétique et subversif en la fin du Moyen-âge c'est le désir lui-même.
Dans ce livre écrit en 1861, l'historien romantique réhabilite la sorcière, s'en fait l'apologiste. Elle est la grande consolatrice, "l'unique médecin du peuple pendant mille ans". Elle fait le sort, présage, engendre; en un mot elle est femme. Mais en ces pages magnifiques, par delà compassion et dévotion, au travers même de l'idéalisation d'une Femme-Nature opposée en son éternité à l'histoire fuyante, c'est le Mi
chelet voyeur qui nous parle et nous ensorcelle grâce à ce que Roland Barthes a appelé son "érotique de voyance".
"Je croirais volontiers que le Sabbat, dans la forme d'alors, fut l'oeuvre de la Femme, d'une femme désespérée, telle que la sorcière l'est alors. Elle voit, au quatorzième siècle, s'ouvrir devant elle son horrible carrière de supplices, trois cents, quatre cents ans illuminés par les bûchers ! ...
La fiancée du Diable ne peut être un enfant; il lui faut bien trente ans, la figure de Médée, la beauté des douleurs, l'oeil profond, tragiquement fièvreux...

L'autel, l'hostie apparaissaient. Quels ? La Femme elle-même. De son corps prosterné, de sa personne humiliée, de la vaste soie noire de ses cheveux, perdus dans la poussière, elle (l'orgueilleuse Proserpine) elle s'offrait. Sur ses reins un démon officiait, disait le Credo, faisait l'offrande
"(La Sorcière, chap.XI).


Regardons maintenant les toiles du peintre Paul Delvaux. Des femmes nues les habitent, belles et désirables, inatteignables pourtant de par la fixité, le vide de leur regard, de par leur présence d'autant plus lointaine qu'elles se trouvent au premierTableau de Paul Delvaux: femme aux noeuds roses. plan. Les hommes qui les côtoient paraissent les ignorer, plongés dans un journal, discutant entre eux, s'occupant d'autre chose, comme le personnage vernien du professeur Otto Lidenbrock du "Voyage au centre de la terre", dessiné par Riou pour les éditions Hetzel, et que Delvaux reproduit dans plusieurs de ses tableaux : un Lidenbrock myope, lunettes sur le front, tout absorbé par l'ammonite qu'il observe.
Distraction de savant ou aveuglement sur le désir ?
Dans l'ouvrage de Jules Verne, malgré tous ses efforts et tout son savoir sur les différentes possibilités de déchiffrer un message codé, Lidenbrock ne parviendra pas à élucider le parchemin qui leur donnera accès au centre de la terre. C'est son neveu qui p
ar hasard en découvrira la clé. Lequel neveu, en s'essayant à crypter lui-même un texte au cours de leur recherche, trahit son amour pour la pupille de son oncle, mais ce dernier ne prêtera pas attention à cet aveu. Le message énigmatique, comment fallait-il le lire ? Tout simplement à l'envers; en commençant par la dernière lettre pour aller vers la première.
Au fond, Lidenbrock n'y voit que du feu, dans le récit de Verne comme dans les tableaux de Delvaux que viennent hanter aussi de multiples squelettes et un autre personnage vernien, l'astronome d'Hector Servadac. Ce n'est pas là non plus parce que l'on cherchera à voir le plus loin possible (tel l'astronome) que l'on pensera à lire "Servadac" à l'envers!

Le tableau de Delvaux, "Le Musée Spitzner", nous montre un squelette, un écorché,
une femme assise et, au centre, l'hystérique de Charcot, poitrine découverte. Mais les hommes en costume et cravate d'une part, l'auteur adolescent, nu, d'autre part, la regardent-ils ? On ne saurait dire.
Répétitivement chez Delvaux des femmes sont offertes (femmes cadeaux, "femmes aux noeuds roses"...) mais ailleurs ou au-delà vont les regards... nonobstant quelques uns, jetés à la dérobée.
Le fantasme central pourrait-il se formuler en demi négation: "on ne regarde ?"




Le fantasme comme regard oblique sur l'objet du désir

Michelet et Delvaux ont été ici évoqués comme illustration du Fantasme en tant que regard oblique sur l'objet du désir, mise en scène du désir et de son interdit, suspension et permanence de ce désir par la beauté ou la poésie de l'objet, en l'occurrence de la femme devenue "icône... chose de beauté, être à part par sa beauté même".
La beauté tient le sujet à distance, le maintient donc comme sujet désirant. "Beau n'y touchez pas" résumait Lacan qui remarquait aussi que le peintre "invite celui auquel le tableau est présenté à déposer là son regard, comme on dépose les armes".

Toutefois ce qui, dans La sorcière de Michelet et dans les peintures de Delvaux, ouvre la voie du fantasme n'est pas la beauté seule mais, par le regard porté ou évité, la suggestion de la beauté outragée, de la transgression : fiancée du diable, femme-autel, femme-hostie, selon les mots de Michelet. La fascination de l'oeuvre ne provient-elle pas précisément de nous tenir à l'orée du fantasme ?



Encore qu'elle puisse venir aussi, cette fascination, de nous y précipiter, dans le fantasme; comme c'est le cas des textes licencieux de Georges Bataille avec qui l'on passe, à les comparer aux oeuvres ci-dessus citées, d'un érotisme de la retenue à un érotisme de la dépense dont le moindre intérêt n'est pas celui de doubler la fiction par l'autobiographie explicite et d'apporter quelque éclairage, c'est le cas de le dire, sur la fonction de l'oeil dans le fantasme.
Si Bataille associe intimement l'oeil, l'oeuf, les organes génitaux, le soleil, l'urine et le sang, c'est qu'il les relie au souvenir de l'énucléation d'un torero au milieu d'une arène baignée de soleil, et à celui des yeux blancs de son père aveugle en train d'uriner.
Oeil de la conscience, oeil de la police, mauvais oeil, oeil pour oeil... L'oeil, symbole de la menace et de la castration... (on peut consulter à ce propos, sur le présent site, "De la question du regard dans la construction du sujet"). Si le père est aveugle, l'objet du désir est-il encore inaccessible ? Devant l'oeil blanc du père, quelle transgression ne pourrait être fantasmée ?



Fantasme suggéré ou excès de fantasme, fascination de la beauté ou de l'impudique, l'oeuvre d'art ne reste-t-elle pas en fait "trompe-l'oeil ? ", nous permettant d'approcher et d'indéfiniment reculer quelle insupportable vision ?

L'ŒUVRE NE PEUT
ETRE MIROIR DE
NOS FANTASMES
QUE POUR
AUTANT QU'ELLE
EST AUSSI
COUVERTURE
J. L. Borges, autre fils d'aveugle et grand créateur d'imaginaire, écrivait : "Etant enfant j'avais peur des miroirs, d'y voir une autre face que la mienne ou un aveugle masque impersonnel qui cacherait sans doute quelque chose d'atroce".
L'oeuvre, en effet, ne peut être miroir de nos fantasmes que pour autant qu'elle est aussi couverture, qu'on la tire ou non à soi, cela s'entend.

"La femme, dit Lemoine-Luccioni, est la figure de cette scène du voile qui recouvre la scène primitive... Elle est seule à savoir pour voiler quel néant, tandis que l'homme fasciné regarde".

 

Maurice Villard
1995
(Article mis en ligne en Mars 2007)

BIBLIOGRAPHIE