La fratrie du jeune handicapé

Neuropsychiatrie de l'enfance et de l'adolescence

(novembre 2003, Vol.51, n°7)

 

L'attention et l'angoisse suscitées par l'enfant handicapé font souvent oublier, chez les professionnels comme chez les parents, ce que vivent et ressentent ses frères et soeurs.

B.Voizot constate que, sur 22 établissements médico-sociaux de la région parisienne ayant répondu à son questionnaire, deux seulement ont travaillé cette question de la fratrie et un seul a organisé un groupe de parole pour les frères et soeurs des jeunes placés dans cet établissement.

Cet oubli concernant les frères et soeurs de l'enfant handicapé peut aller, dit S.Korff-Sausse, jusqu'à une forme d'abolition dans la vie mentale inconsciente du parent, voire un contre-investissement.
De plus, cet oubli n'est pas reconnu.
Elle a vu quelques patients frères ou soeurs de handicapés, dont les premières années d'enfance semblaient vides.
Il y a chez ces frères et soeurs, dit-elle, un triple mouvement d'identification:
- identification au parent réparateur, avec une hypermaturité;
- identification au voeu de mort refoulé des parents;
- identification à l'enfant handicapé dans une relation dissymétrique radicale puisque l'un des deux ne pourra perpétuer la lignée.

R.Scelles passe en revue les effets pathogènes et les mécanismes de dégagement.
Pour le frère et la soeur, << s'identifier à ce "presque même" fait courir le risque à l'enfant de devenir lui-même atteint comme l'autre...; se séparer de lui risque de lui enlever une partie de la normalité qui serait commune...>>
Le lien fraternel est alors difficilement représentable et l'imitation (prendre les gestes et attitudes du handicapé) peuvent aider l'enfant à "ressentir" ce que vit l'autre tout en s'en différenciant.
En ce qui concerne l'agressivité:
- l'enfant peut s'interdire toute révolte et tout sentiment de haine, interdit pouvant déboucher sur une inhibition scolaire;
- retourner cette agressivité contre lui-même;
- la renverser en un excès de sollicitude;
- se "créer" un symptôme afin de capter l'attention parentale.
Mais l'enfant peut aussi mettre en jeu des mécanismes de résilience tels que l'humour ou la création de scénarios imaginaires permettant de donner du sens à ce qu'il vit.
<<...le dialogue au sein de la fratrie, écrit Scelles, la possibilité pour la personne handicapée d'y prendre sa place, favorisent le fait que le handicap permette à tous les enfants de la famille de bénéficier de leurs différences, tout en parvenant à assumer et à reconnaître leurs ressemblances...>>

A.Wintgens et J.-Y.Hayez analysent les différentes réactions de la fratrie d'un enfant souffrant de handicap mental ou de troubles autistiques.
Selon que le frère ou la soeur est en place d'aîné ou de cadet de l'enfant handicapé, selon qu'il est ou non de même sexe, selon que le handicap est ou non génétique, la problématique s'en trouve différemment orientée.
Mais << pour Fisman et Wolf, la manière dont les parents et la famille considèrent le handicap et la manière dont la famille en parle à l'environnement semblent plus importantes que les variables statiques et le handicap lui-même.>>
Les remaniements psychiques provoqués par la présence du handicap peuvent aller des processus de résilience d'intensité variable jusqu'au pôle pathologique.
<<...il nous paraît dès lors, disent Wintgens et Hayez, qu'il convient d'inclure les frères et soeurs dans le processus thérapeutique de l'enfant handicapé...[en tenant compte] de leur présence et de leurs besoins éventuels. C'est pourquoi, le travail avec les frères et soeurs se résumera pour certains à simplement signifier notre disponibilité alors qu'il consistera pour d'autres en une réelle prise en charge psychothérapique.>>

N.Basquin souligne quant à elle qu'il faut être d'une extrême prudence dans l'abord des fratries et que cet abord doit être personnalisé.

Terminons le bref résumé de ce numéro par deux extraits du discours qu'un enfant adresse au psychiatre qui le reçoit (cité par C.Jousselme):
<< Je regarde [maman et mon frère] juste en restant derrière la porte du salon, et je pense très fort à eux, comme si j'étais une petite souris qui se serait glissée à côté. Je suis pas jaloux hein!...
Tu sais, la nuit, je fais toujours le même rêve. Je suis dans un labyrinthe, avec un guide. Je vois pas bien si c'est un génie gentil ou un monstre dangereux. Je vois pas son visage. Alors tu comprends, je sais pas si je dois le suivre ou m'enfuir. C'est pas facile. Et je me réveille toujours avant de savoir si je le tue ou s'il me tue... ça, c'est vrai, il me prend la tête ce rêve...
>>

M.Villard
février 2003