Bernard Golse

Du corps à la pensée

( PUF, 1999)


Ce livre regroupe plusieurs communications et articles du pédopsychiatre et psychanalyste B.Golse, faits durant les années 90, sur <<la place du corps dans le mouvement d'émergence de la vie psychique>>.

Une des questions posées est celle du passage de la tiercéité à la triangulation.
Bien avant la période oedipienne existe pour l'enfant, entre la mère et lui, un espace tiers, un "en dehors" de la dyade, le parent portant par exemple l'autre parent en lui. Toute une série de situations de tiercéité seront précurseurs de la triangulation, c'est-à-dire de l'intégration par l'enfant de l'image du tiers. Parmi ces situations : les modalités interactives différentes mère-bébé et pére-bébé, l'attention focale partagée, l'opposition des sonorités vocales, etc…
<<Si les adultes ont dans leurs représentations mentales un schéma d'être à trois (triangulation), ils créent spontanément dans leurs interactions physiques différents espaces (triadification) qui sont nécessaires pour que le nourrisson accède à la construction d'un schéma d'être à trois.>>

Cette "tiercéité" et le concept d' "accordage affectif" de Stern peuvent permettre, selon B.Golse, de rendre compte de la transmission psychique transgénérationnelle.
Outre la transmission de patterns d'attachement, les fantasmes des parents se "matérialisent", selon l'expression de B.Cramer, dans le comportement de l'enfant par l'intermédiaire de différentes modalités interactives : engagements et désengagements visuels, type de holding, particularité des approches et éloignements, etc… Sans oublier bien sûr les identifications.
L'essentiel étant peut-être la transmission "en creux", en négatif. Ce qui est tu, dénié, désavoué, forclos…
La question est toutefois loin d'être résolue, ajoute Golse, de savoir comment l'enfant reçoit, décode, "psychise" les messages transmis.

Autre point essentiel abordé : comment s'effectuent les processus précoces de symbolisation ?
Pour tenter d'y répondre, l'auteur avance trois éléments principaux :
1) Double ancrage de ces processus : corporel et interactif.
D'abord les sensations, les éprouvés. Mais ceux-ci ne prennent forme et sens, ne se transforment en perceptions, que par le détour d'autrui (qui occupe les fonctions de contenance, de pare-excitation, de repérage des signifiants primordiaux…).
2) Traductions successives et stratifiées des représentations (en référence notamment aux travaux de Piéra Aulagnier), de l'originaire (représentations archaïques) au primaire (fantasmes) et au secondaire (idées).
3) Décentration par rapport à l'objet primaire, au contenant primordial, et inclusion de ce dernier qui va donc passer du statut d'objet contenant à celui d'objet contenu (évocation de la mère absente).

A partir des ces perspectives théorico-cliniques, B.Golse aborde les questions de la capacité d'apprendre, de l'impact du handicap sur la construction du monde représentationnel de l'enfant, de l'autisme infantile, de la psychosomatique ; ainsi que la question des thérapeutiques.
En ce qui concerne celles-ci avec les enfants autistes et psychotiques, il plaide pour l'intégration du pédagogique et du thérapeutique et propose comme objectifs généraux : d'aider à la différenciation, d'être suffisamment malléable, d'étayer la narrativité (l'inscription de l'histoire du sujet).

Il détaille également les effets positifs de l'observation directe (selon la méthode d'Esther Bick) des nourrissons en difficulté.
L'observateur, en acceptant de recevoir les projections délétères de la famille, peut alléger le poids de l'interaction ; conférer aux parents, par sa bienveillance, le droit d'être parents ; réduire, par quelques interventions, les confusions identificatoires ; permettre l'identification des parents à la fonction d'attention psychique de l'observateur.

B.Golse donne enfin, en conclusion, priorité aux formes et contenants sur les contenus : <<il est…de plus en plus généralement admis que pour le bébé, l'intériorisation du holding, du handling, de la voix et des rythmes maternels se joue bien avant l'instauration pour lui de l'objet en tant que tel>>, la fonction de contenance empêchant la dispersion des contenus.

Il est vrai que la notion de "contenant" a, depuis Bion et après les travaux d'Anzieu sur le "Moi-Peau", beaucoup de succès. Mais ils s'agit de métaphores et je regrette pour ma part que ce terme ait éclipsé celui de structure (concept plus complexe, réunissant indissociablement la "gestalt" et ses éléménts, et qui prêtait moins à l' "imaginarisation", comme disent certains).
Je vois mal pour ma part comment donner priorité au contenant ou au contenu, sinon à effectuer d'abord cette partition de façon assez arbitraire, c'est-à-dire à définir dand le détail ce que l'on entend par l'un et par l'autre de ces termes, sinon aussi à constituer un mythe des origines.
Tout contenant ne peut-il être considéré comme contenu d'un ensemble plus vaste ? C'est la question de l'œuf et de la poule.
Le corps d'abord ? Ou le signifiant ? Tout dépend du point de vue.
La question principale n'est-elle pas surtout : comment les deux font lien ? Comment les deux vont faire structure pour que ça pense et que ça parle ? A quoi l'ouvrage de B.Golse, étayée par une très importante bibliographie, a le mérite d'apporter d'intéressantes hypothèses.

 

On peut trouver une autre note de lecture de cet ouvrage sur le site de Carnet Psy à l'adresse:
http://www.carnetpsy.com/Archives/Ouvrages/Items/golseL.htm