Philippe van Meerbeeck

L'infamille

(De Boeck Université, 2003)

 

L'auteur de cet essai est psychiatre et psychanalyste, professeur à la Faculté de Médecine de l'Université catholique de Louvain, chef de service associé aux Cliniques universitaires Saint Luc, responsable du Centre thérapeutique pour adolescents.

Partant d'une part du nombre actuellement très important des plaintes pour abus sexuels et pédophilie et d'autre part du fait que la perversion semblerait ne concerner que les hommes, Philippe van Meerbeeck analyse l'évolution de nos sociétés occidentales au cours de ces vingt dernières années pour établir le constat que c'est de manière globale que le lien social s'est perverti.

La recrudescence des abus sexuels et la "croisade antipédophile" seraient les symptômes d'une pathologie sociétale qui nous atteint quelques années après l'Amérique du Nord.
Libéralisme sexuel, idéalisation de l'enfant et déni de sa vie sexuelle, déclin de la fonction paternelle et toute puissance donnée à la mère, désacralisation des liens d'alliance, déni de la mort, mise à mal de la différence des sexes et des générations... Tout concourt à créer un climat général incestueux.

Rappelant la phrase de Lacan qu'"il n'y a d'inceste véritable que par rapport à la mère", Van Meerbeeck souligne le contraste entre la quantité des allégations d'abus sexuels à l'égard des pères et la quasi absence de procès où la femme est mise en cause.
Nonobstant, les conditions de la vie moderne renforcent le lien "incestuel" mère-enfant: familles monoparentales dans lesquelles l'enfant est dans la majorité des cas confié à sa mère, "saccage systématique de l'image du père", paternité biologique prenant le pas sur la paternité instituée, procréation médicalisée, fluctuance du désir, développement d'une Mère-Etat-Providence qui s'occupe de plus en plus de tout ce qui concerne les citoyens ( la "Big Mother" de Michel Schneider), "confusion des sentiments, des sexes, des générations... approche consumériste et mercantile de l'autre comme objet... virtualisation des comportements favorisée par internet..."

La psychanalyse elle-même n'a pas, selon Van Meerbeeck, échappé au lien pervers, notamment en ce qui concerne sa transmission, et ce depuis ses origines, à partir du moment où il y a souvent eu, vis-à-vis du candidat à être analyste, chevauchement des places entre l'analyste, le maître et le didacticien.

Qu'est ce qu'un lien pervers ? C'est une relation où autrui est réduit à être objet de jouissance. Le pervers désavoue le manque en l'Autre et d'abord le manque de la Mère. Celle-ci doit être "Toute". La Loi primordiale de l'interdit de l'inceste qui dit à la mère et à l'enfant qu'ils ne peuvent s'appartenir, le pervers la dénie. Ce qu'il cherche à imposer c'est sa propre loi. Ce qu'il refuse, c'est l'altérité.

Van Meerbeeck reprend la question posée par Jacques Derrida aux États Généraux de la psychanalyse de juillet 2000, celle de la cruauté. Celle-ci, trait essentiel de la perversion, est une érotisation de la haine.
Il évoque à ce sujet le terrorisme et l'après 11 septembre, la logique de la vengeance et la pensée binaire.

L'adolescent, ajoute-t-il, est aujourd'hui le plus exposé à l'influence perverse.
Comment peut-il abandonner la position infantile présentée de nos jours comme angélique ? Comment peut-il ne pas rencontrer le pervers à travers les médias, alors que cinéma, télévision, jeux vidéos, internet, diffusent à l'envie (c'est le cas de le dire) sexe et violence ? << Avec, écrit-il, ses émissions de "real TV", de "Loft Story" à "l'Île de la tentation", avec ses débats de société où les témoins déballent leur vie privée, la télévision favorise une forme de voyeurisme tout comme d'exhibitionnisme...>> << A la question anxieuse [de l'adolescent] qui est la grande question du névrosé - serais-je pervers? - il reçoit une réponse banalisée , mondialisée, avec des photos à la clé, des tuyaux sur la manière de vivre sa jouissance dans sa particularité.>>
S'étonnera-t-on que le suicide soit la grande cause de mortalité des jeunes ? <<Mourir pour être aimé>>? La mort comme limite?

Quelle solution ?
L'auteur ne pense pas qu'elle soit dans la chasse aux sorcières et dans l'emprisonnement systématique des pervers car ceux-ci jouissent autant d'être victimes que bourreaux.
Si les thérapeutes, dit-il, dépassent la peur du lien pervers, ils peuvent parfois parvenir à introduire une dimension symbolique et faire resurgir les traumatismes infantiles que tout pervers ou pédophile a subi, d'une façon ou d'une autre.
Dans l'affaire Dutroux, écrit-il, on n'a rien voulu savoir du procès que les enfants ont intenté à leur mère pour inceste. <<Toutes ces femmes qu'il saccage, c'est toujours sa mère qu'il saccage.>>
Ce qu'il faut réintroduire est une "pensée trinitaire", une triangulation, du "Nom du père" (au moment où il est question que ce Nom devienne l'objet d'un choix et perde en conséquence sa dimension strictement symbolique).
Pour combattre le lien pervers qui domine, il faut le contrer << dans sa dualité imaginaire par le "tiers", qui impose l'échange, la rencontre, le pacte, le palabre et l'altérité.>>

Résumé par M.Villard
Août 2004