Perspectives sur l'intelligence

Le Journal des psychologues
(février 2006, n° 234)

 

Six contributions constituent ce dossier.
(J'en ai fait un résumé, avec deux commentaires personnels rédigés en marron.)

Michel Huteau, professeur émérite de psychologie au Conservatoire national des arts et métiers, rappelle l'importance de l'oeuvre d'Alfred Binet (1857-1911) quant à l'analyse des fonctions intellectuelles.
Mieux reçus aux États-Unis qu'en France, ses travaux influenceront ceux de Piaget, et son échelle métrique sera assez largement utilisée durant quelques années, après sa révision par René Zazzo en 1966.

Roger Lécuyer, professeur de psychologie du développement à l'Université René Descartes, se demande si l'on pourra un jour mesurer l'intelligence des bébés.
Ce test, dit-il, n'est pas pour demain car plusieurs obstacles existent, dont: "les variations considérables et rapides dans les états du bébé", l'impossibilité d'accumuler des items successifs en une seule séance, l'optimisation des performances du nourrisson lorsqu'il est en interaction sociale (mais alors "qui teste-t-on?")...
Jusqu'à présent les "baby tests" classiques n'ont pas été prédictifs des capacités intellectuelles ultérieures.
Par ailleurs les compétences des bébés dépendent non seulement d'apprentissages antérieurs, même très précoces, mais également de la façon dont leur sont présentées les situations et de leurs occurrences.
Lécuyer pense toutefois qu'une hiérarchie des capacités de catégorisation va pouvoir se dégager d'ici quelques années.
Mais un test pour bébés est-il souhaitable? "si le test n'est pas prédictif, il ne sert à rien de le faire passer (et donc de le fabriquer), mais s'il est prédictif, c'est encore bien pire: on aura aggravé le caractère de destinée du quotient que l'on ne manquera pas de calculer."

Bertrand Troadec, Maître de conférences à l'Universitéde Toulouse-Le Mirail, présente le débat sur les relations entre culture et intelligence à travers les recherches sur l'acquisition d'un savoir scientifique sur la forme de la Terre.
La culture imprègne-t-elle les individus ou est-elle le résultat des relations sociales que ces individus entretiennent ensemble ? La connaissance du réel est-elle dépendante des structures cognitives qui la produisent (constructivisme) ou des outils culturels à disposition pour raisonner ?
Les recherches de S.Vosniadou auprès d'enfants d'âge scolaire, réalisées aux États-Unis, à Samoa, en Grèce et en Inde, essaient de répondre à ces questions.
En l'absence d'informations par les médias, le modèle le plus fréquent de la Terre est celui d'une Terre plate, rectangulaire ou ronde (en anneau aux îles Samoa), portée par quelque chose. Quant aux enfants informés, ils affirment, jusqu'à 8-9 ans, tout à la fois qu'elle est ronde et tourne autour du soleil et qu'elle a un bord.
S.Vosniadou estime, selon Troadec, que les deux perspectives, cognitivistes et socioculturalistes, doivent coexister. "Elle affirme que, si les propriétés physiques du cerveau permettent le développement cognitif et celui du langage, les catégories conceptuelles et le langage sont acquis par la participation à des contextes sociaux...
La transmission culturelle du modèle scientifique de la Terre... apparaît <<contrainte>> par des présupposés naïfs relatifs au monde physique (sol plat, gravité et nécessité s'être supporté) [et] par les théories cosmologiques locales."
D'où les modèles syncrétiques et l'acquisition lente du concept scientifique.

Jacques Grégoire, professeur à l'Université catholique de Louvain, nous parle de l'effet Flynn.
Le chercheur néo-zélandais J.R.Flynn a enquêté dans plusieurs pays occidentaux et démontré une augmentation régulière du niveau intellectuel de leurs populations au cours des cinquante dernières années.
Ce gain est un peu supérieur à 0,60 point de QI par an, et identique chez les hommes et chez les femmes. Il est particulièrement important dans les épreuves de raisonnement inductif, plus modéré dans les épreuves d'orientation spatiale, légèrement en baisse (après une certaine augmentation) dans les épreuves numériques et d'aptitude verbale.
L'effet Flynn touche donc beaucoup plus <<l'intelligence fluide>> (procédures de raisonnement et de résolution de problèmes) que <<l'intelligence cristallisée>> ( fruit de l'éducation familiale et scolaire).
J.Grégoire passe en revue différents facteurs pouvant expliquer cette évolution:
- l'impact de la scolarité;
- la fréquentation systématique de l'école maternelle;
- l'apprentissage tout au long de la vie;
- une relation au monde physique de plus en plus médiatisée par des représentations symboliques (nouvelles technologies et nouveaux équipements nécessitant l'utilisation de procédures et de représentations pictographiques).
- l'amélioration de la qualité de vie (nutrition, hygiène, surveillance médicale précoce...).
L'auteur de l'article estime toutefois que ces effets stimulants ne sont pas infinis et que l'effet Flynn atteindra sans doute un plafond.

Bernard Gibello, professeur émérite de psychopathologie, réintroduit les notions de fond et de forme de la Gestalt Theorie, pour émettre quelques hypothèses sur le développement précoce de la conscience et des représentations mentales.
Il reprend ses distinctions antérieures des représentations mentales:
- représentations de chose;
- représentations de transformation (représentations de transformation des choses);
- représentations relatives aux émotions et affects (construites à partir des perceptions internes, proprioceptives, toniques...);
- représentations symboliques complexes (verbales, musicales, mathématiques...);
- représentations culturelles (récits, mythes, oeuvres artistiques...).
Ces formes se détachent sur des fonds: visuel (projection devant soi de la rétine), auditif (silence ou bruit de fond), tactile (perception de la peau), tonico-postural,
viscéral.
<<D'une manière générale, écrit B.Gibello, la conscience du fond constitue la conscience tout court, sur laquelle viennent s'inscrire les formes des représentations mentales.>>
Il fait l'hypothèse que les perceptions tonico-posturales constituent la première ébauche de "fond", que désorganise la perception des stimuli des réflexes innés, désorganisation créant les premières formes des représentations mentales, avant les formes lumineuses, acoustiques, tactiles, olfactives, gustatives, labyrinthiques,myotatiques.
Ces représentations mentales du bébé seraient labiles, constituées de scénarios polysensoriels et moteurs, mêlés aux affects. Quant aux fonds, l'auteur les identifie aux "enveloppes psychiques".
La prise en considération des pathologies des "fonds de conscience" permettrait de mieux comprendre: états comateux, confusions mentales, bouffées délirantes, délires chroniques, démences, dysharmonies cognitives...
(J'ai trouvé intéressante cette utilisation de la distinction gestaltiste "forme/fond", sans toutefois être vraiment convaincu par l'extension que B.Gibello lui donne.
Les recherches gestaltistes avaient surtout porté sur les phénomènes perceptifs (et l'opposition "forme/fond" étaient une "loi" parmi d'autres). Peut-on les extrapoler ? Par ailleurs, dans les perceptions de structures visuelles, le fond et la forme peuvent éventuellement se renverser selon la centration du regard. Enfin, pourquoi considérer que la conscience est celle du fond ? N'apparaît-elle pas au contraire au moment où des formes se détachent, où des signifiants se constituent ?
Sur les débuts de la vie psychique, une confrontation entre les perspectives de B.Gibello et celles de Roger Lécuyer serait à mon sens passionnante.)

Claire Meljac, docteur en psychologie, pose la question du compte-rendu des résultats de l'examen intellectuel d'un enfant au moment où les demandes de tests et de QI ne cessent de s'accroître.
Elle rappelle les méprises que les chiffres et les rédactions peuvent entraîner. Il faut, selon elle, les personnaliser en fonction du destinataire et privilégier, lorsque cela est possible, la communication orale. Et surtout ne pas oublier le sujet, en l'occurrence l'enfant, ni de s'interroger sur sa demande, dans un contexte où il s'agit d'abord en général de la demande des autres (école, parents...).
Et dans un contexte professionnel peu favorable à l'adoption d'une position commune: <<Nous subissons, en ce moment, en tant que psychologues, les effets pervers de notre extrême parcellisation. C'est cet émiettement qui explique, en partie, la survenue et la permanence de conduites franchement déviantes.>>
(En effet, il fallait s'y attendre. L'extension déraisonnable, depuis une quinzaine d'années, du nombre des DESS en psychologie (actuels Masters II) aboutit à une technicisation de la profession, avec ses conséquences, dont parfois une déconsidération par certains employeurs, et/ou à une vision parcellisante par le psychologue lui-même des sujets qui lui sont adressés.
Concernant l'assimilation aux techniciens, je citerai le cas d'une consoeur, titulaire du DESS de psychologie de l'enfance et de l'adolescence et pratiquant surtout des remédiations cognitives, qui a été intégrée, dans l'un des établissements où elle travaille, à l'équipe para-médicale ayant pour chef de service une infirmière).