Le modèle Jacksonien

extrait du cours de 1967-68: "Des conduites à la Personnalité" (1)
du Professeur Georges Noizet
(à partir de notes personnelles)

 

 

    Neurologue anglais du 19ème siècle, né en 1835 et mort en 1911, Hughlings JACKSON a exercé une influence considérable sur la neurologie, la psychiatrie et la psychologie.
    Il a écrit un très grand nombre d'articles qui ont été rassemblés en 1931 en deux volumes: des articles consacrés à l'épilepsie, à l'évolution et à la dissolution du système nerveux, à l'aphasie.
    Il n'a pas été traduit en français, exceptées les conférences traduites par Noizet et Pichevin.
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    Ses objectifs

     

    Herbert Spencer (1820-1903), philosophe anglais qui étendit les conceptions évolutionnistes à la psychologie et à la sociologie.
    Il a écrit, entre autres ouvrages: la Statique sociale (1851), Principes de psychologie (1855-1862), Principes de biologie (1864), Principes de sociologie (1877-1896).

    Ses analyses se situent dans le cadre de l'évolutionnisme de Spencer.
    Il écrit en 1881: << L'hypothèse spencerrienne de l'évolution doit permettre de
    constituer une science des désordres du système nerveux.>>
    Ce terme de dissolution a été utilisé par Spencer pour désigner l'inverse de l'évolution.
    Dans le premier des grands ouvrages de Spencer ("Premiers principes",1862), un chapitre est intitulé "dissolution". Pour Spencer, l'évolution est le processus qui mène d'une homogénéité indéfinie et incohérente à une homogénéité définie et cohérente. Inversement, pour la dissolution.
    Spencer a montré que le schéma explicatif de Darwin peut être appliqué à toutes sortes de phénomènes: biologiques, moraux, psychologiques, sociologiques, etc...
    Dans ses ouvrages successifs il a passé en revue ses hypothèses sur l'évolution.

    Jackson a pensé à appliquer ce schéma à l'intégration et la désintégration du système nerveux: les maladies peuvent être conçues comme des dissolutions.
    Dès 1868, il prend cette hypothèse pour rendre compte des troubles aphasiques, de la progression de l'hémiplégie, de l'épilepsie.
    Si cette hypothèse lui paraît centrale, c'est parce qu'elle lui permet de constituer en science l'étude du système nerveux. Il veut donner à l'explication des désordres du système nerveux un statut scientifique.
    Pour Spencer, à partir de la collecte de données, on peut opérer des inférences empiriques mais l'état scientifique n'est pas atteint tant que ces inférences n'ont pas été intégrées dans des schémas interprétatifs à portée générale.
    Jackson illustre cette pensée en distinguant dans les maladies mentales leur arrangement et leur classification.
    Il précise que les divers cas d'aliénation mentale que l'on peut observer peuvent être rangés en catégories dans un but clinique, pratique.
    Par exemple, on rangera ensemble des malades où le trait dominant sera les idées suicidaires.
    Mais cet arrangement pratique n'est pas une classification théorique reposant sur un "système naturel".
    L'utilisation de la loi de dissolution établit dans la régression des paliers hiérarchiques et permet donc cette classification théorique.
    Au moyen de cette loi, Jackson vise ici ce qu'on entend aujourd'hui par "modèle d'interprétation".
    Ce dernier permet de rendre compte aussi bien du pathologique que du normal. Un même schéma permettra de rendre compte des psychoses et névroses mais aussi de l'ivresse ou du rêve.
    C'est là l'affirmation de l'absence d'une véritable solution de continuité entre le pathologique et le normal: l'étude des cas pathologiques permet d'éclairer les cas normaux.

    Sa théorie est essentiellement une théorie neurologique et il s'est toujours défendu d'être autre chose qu'un neurologue. (retour au sommaire)

     

    Le système nerveux comprend trois niveaux disposés hiérarchiquement

    Si l'on prend pour exemple les fonctions motrices:
    1. Au niveau le plus bas nous avons la forme la plus simple et la plus automatisée constituée par les structures médullaires: les réflexes.
    2. Au deuxième niveau, les ajustements sont plus étendus et plus fins; les informations sensorielles intégrées sont plus nombreuses et plus différenciées. C'est le niveau des aires motrices du cortex.
    3. Au niveau supérieur, la coordination d'ensemble des mouvements implique l'intervention d'un schéma global de l'acte à accomplir, la régulation précise des mouvements élémentaires et leur ajustement dans une structure d'ensemble. Il s'agit du niveau des aires pré-frontales.

      Ce qui est frappant, c'est que pour Jackson cette hiérarchie du système nerveux est immédiatement mise en rapport avec une hiérarchie comportementale.
      Ce qui l'intéresse, c'est donc le fait que ces structures nerveuses sont responsables de mouvements de plus en plus complexes, contrôlés, de mouvements que l'observateur peut situer sur une hiérarchie de la motricité. Il y a là conscience d'une liaison entre hiérarchie structurale d'ordre neurologique et hiérarchie fonctionnelle d'ordre comportemental.
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      Loi de l'évolution-dissolution de Jackson
      (Conférences de 1884)

L'évolution est un passage

- du plus organisé au moins organisé;

- du plus simple au plus complexe;

- du plus automatique au plus volontaire.

Il explore la loi d'après laquelle la dissolution suit l'ordre inverse de l'évolution, aussi bien au plan des structures qu'au plan des fonctions. La dissolution peut alors nous éclairer sur l'évolution.
Trois critères permettent de parler d'évolution ou de dissolution:

  1. << L'évolution est un passage du plus organisé au moins organisé>>
    Le progrès se fait depuis des centres organisés à la naissance jusqu'à ces centres supérieurs qui sont en constante organisation au cours de la vie.
    "Organisé"
    signifie que les connexions sont stables, que les circuits sont tracés, comme par exemple l'arc réflexe qui, à la limite, exclut toute possibilité de choix.
    Au contraire les centres supérieurs sont en constante structuration et montrent une plasticité qui a du point de vue adaptatif un avantage.
    Les comportements les plus organisés sont ceux des insectes.
    L'excès d'organisation, c'est la rigidité, la stéréotypie. Il n'y a de progrès que par un certain jeu possible des structures.
    Fabre admirait les merveilles de l'instinct mais cette admiration comporte une certaine contradiction car un comportement qui continue à se dérouler même quand les conditions du milieu ont changé est alors un comportement absurde.
    Le fait de pouvoir enregistrer nos apprentissages dans des structures stables permet une économie dans l'avenir, économie qui permet de résoudre d'autres problèmes.
    Le développement ascendant, même s'il est conditionné par cette capitalisation, est du côté de la souplesse comportementale.

  2. << L'évolution est un passage du plus simple au plus complexe>>
    Il n'est pas contradictoire de parler de centres très complexes et peu organisés.
    Si l'on considère un centre constitué de deux éléments sensoriels et de deux éléments moteurs qui sont bien connectés, ce centre est bien organisé et simple.
    S'il y a quatre éléments moteurs et quatre éléments sensoriels, et si les circuits présentent diverses possibilités, ce centre est deux fois plus complexe et moins organisé.
    C'est là une interprétation de type cybernétique.
    Mais un centre de huit éléments est beaucoup plus de deux fois plus complexe que celui à quatre éléments.
    Si le courant passe dans un seul sens, nous avons 16 chemins possibles: /S/x/M/ (4x4). /SM/ est le cardinal de l'ensemble produit. Le nombre de structures de chemins est l'ensemble des parties de l'ensemble produit: 2 à la puissance 16, soit: 66.236.
    On passe donc de 2 à la puissance 4 à 2 à la puissance 16.
    Au niveau du cortex, il y a un jeu de connexions qui est à la limite impossible à imaginer.

  3. <<L'évolution est un passage du plus automatique au plus volontaire>>
    Ce critère a un aspect plus clinique. Les exemples sont empruntés à l'aphasie.
    Jackson avait été influencé par le fait que dans les troubles aphasiques le langage "volontaire" (la capacité de fabriquer du discours en rapport avec les situations dans lesquelles on se trouve) est atteint, parfois gravement, alors que le langage des gestes et des attitudes est mieux conservé (parce que mieux automatisé).
    L'évolution se marque par le passage à des comportements de plus en plus différenciés, de plus en plus souples, exigeant donc du sujet un contrôle de plus en plus précis.
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    Processus de la dissolution

    Il n'y a jamais de cas étant l'inversion exacte de l'évolution. De plus, le processus de dissolution n'est jamais total. La régression n'atteint pas les structures les plus organisés, les plus simples, les plus automatiques. Si la dissolution était totale, le résultat serait la mort.

    Trois exemples de dissolution: l'hémiplégie, la paralysie agitante, le déficit aphasique.

 

Théodule Ribot

Théodule Ribot (1839-1916), fut un des fondateurs de la psychologie comme science.
Il enseigna à La Sorbonne puis au Collège de France.
Il a écrit: La psychologie anglaise contemporaine (1870), La psychologie allemande contemporaine (1876), Les maladies de la mémoire (1881), Les maladies de la volonté (1883), Les maladies de la personnalité (1885), Psychologie de l’attention (1888), Psychologie des sentiments (1896), L'évolution des idées générales (1897), Essai sur l'imagination créatrice (1900), Logique des sentiments (1905), La vie inconsciente et le mouvement (1914).

L'un de ceux qui ont le plus vite compris l'intérêt des idées de Jackson, c'est Ribot. En 1870, il écrit "La psychologie anglaise contemporaine" et en 1883 "Les maladies de la volonté" où il commente la dissolution dans l'hémiplégie.
En 1881, il donne des idées de Jackson une utilisati
on tout à fait originale.

a) Il distingue les amnésies progressives et les amnésies temporaires, s'intéressant surtout aux premières: << celles qui, par un travail de dissolution lent et continu, conduisent à l'abolition complète de la mémoire.>>
La marche de la maladie répond à un ordre dans les comportements mnémoniques. Cet ordre fait l'objet de la loi de Ribot: il y a un ordre psychologique, comportemental, dans la disparition de la mémoire (même après lésions). Cette loi est d'inspiration Jacksonienne. Et cette filiation se prolonge jusqu'à aujourd'hui. En France l'une des équipes de pointe se déclare néo-Jacksonienne.

Cette loi de Ribot est fondée sur quatre observations fondamentales:

Loi de Ribot

- Le nouveau meurt avant l'ancien;

- Les souvenirs personnels s'effacent en descendant dans le passé;

-Les souvenirs affectif s'éteignent plus difficilement que les souvenirs intellectuels;

-Les automatismes moteurs résistent le plus longtemps.

  1. Le nouveau meurt avant l'ancien.
    Dans la mesure où l'origine de la maladie est organique, la mémorisation et la rétention du souvenir deviennent de plus en plus difficiles. Le malade n'est plus capable de conserver les impressions nouvelles (ceci est net dans l'amnésie sénile).
    Les souvenirs depuis longtemps conservés, souvent répétés, automatisés, demeurent.
    L'effort de mémoire est effort de mémoration et de remémoration. La remémoration de souvenirs anciens répétitifs demande moins d'efforts.

  2. Les souvenirs personnels s'effacent en descendant dans le passé.
    Ceci concerne la remémoration. Le déficit concerne ici le rappel de souvenirs déjà constitués. Les souvenirs les plus éloignés disparaissent les derniers.

  3. Les souvenirs d'ordre affectif s'éteignent plus difficilement que les souvenirs d'ordre intellectuel.
    Les souvenirs affectifs sont l'expression immédiate et permanente de notre organisation. Ils sont ce qu'il y a de plus intime, de plus tenace. Les savoirs intellectuels sont en quelque sorte plus extérieurs à nous et donc plus fragiles.

  4. Ce sont les automatismes les plus anciennement installés dans l'organisme, les automatismes moteurs, qui résistent le plus longtemps à la détérioration pathologique.

Ces observations le conduisent à affirmer que ces amnésies suivent une loi: << la destruction descend progressivement de l'instable au stable...>>
On ne peut vraiment comprendre le texte de Ribot si on n'a pas lu Jackson.

b) Cette loi de Ribot à propos des amnésies progressives (lesquelles constituent selon lui, avec les amnésies temporaires, les amnésies générales), on la retrouve à propos des amnésies partielles.
L'oubli des signes.
Ribot ne parle pas d'oubli des mots parce que ceux-ci ne sont qu'un sous-ensemble des signes. La linguistique n'est qu'une partie de la sémiologie.
Cette fonction de fabrication des signes que l'on a longtemps appelée la fonction symbolique, on l'appelle aujourd'hui la fonction sémiotique. Fonction qui déborde la fonction du langage et qui intervient dans l'imitation, l'image mentale, la communication émotionnelle et gestuelle.(2)
Toute régression de cette fonction est oubli des signes.
Pourquoi ne pas parler de troubles aphasiques ? Parce que, comme le dit Ribot, dans les troubles aphasiques il y a des déficits qui sont plus que d'ordre mnémonique.
Il constate trois grandes étapes: le niveau des mots, le niveau du langage émotionnel, le niveau des gestes.
Pour chaque phase, il y a un ordre entre les sous phases. Par exemple, au niveau des mots, la marche de l'amnésie se fait du particulier au général: noms propres, noms de choses, puis adjectifs et verbes.
La perception des signes verbaux est d'autant plus facile que ces signes sont fréquents dans le discours. Lorsqu'un signe est d'avantage utilisé, il demande pour être perçu une moindre information transmise (dans le cadre de la théorie de l'information).

c) Pour Ribot, si l'étiologie est au départ somatique, la maladie suit quant à elle un ordre psychologique. L'oubli des signes apparaît comme une atteinte qui est surtout motrice, et il retrouve sur ce point Jackson.
Si la loi de régression peut se vérifier dans les amnésies générales et partielles, on doit pouvoir trouver une contre-épreuve de cette affirmation en étudiant le processus de récupération.
Il analyse des exemples et une observation qu'il emprunte à Kempfen sur un cas de récupération à la suite d'une commotion crânienne. Lorsque les souvenirs réapparaissent peu à peu, cette réapparition retrouve en miroir l'ordre de la dissolution.
Jackson, de son côté, rend hommage aux analyses de Ribot.
Ribot a tenté d'établir un rapport entre le niveau neurologique et le niveau psychologique dans l'adaptation.
Il affirme qu'on trouve dans la mémoire un fait biologique, qu'elle est une fonction générale du système nerveux, que << la mémoire est par essence un fait biologique, par accident un fait psychologique >> (formule restée trop célèbre). Phrase qui a été isolée de son contexte et utilisée comme l'argument principal de la psychologie philosophique contre Ribot.
Mais Ribot veut dire que le fait de mémoire se manifeste d'abord au niveau biologique. Il n'y a de fait de mémoire que s'appuyant sur une infrastructure biologique, mais l'adaptation biologique elle-même ne peut se réaliser sans une capitalisation d'un certain nombre de liaisons, d'associations.
Cela étant dit, Ribot est profondément évolutionniste: la mémoire présente des paliers, des organisations de plus en plus complexes. La mémoire psychologique se présente comme la forme la plus haute et la plus complexe de la mémoire biologique.(3)
L'aspect psychologique n'intervient qu'àun certain niveau.

d) A l'époque de Ribot, ce qui caractérise la mentalité d'un réductionniste, c'est l'acceptation de la théorie des localisations.
A ce propos, Ribot émet des réserves. Quand il oppose deux types d'amnésies, générales et partielles, il refuse les termes d'amnésie locale, les remplaçant par "amnésie partielle". << Il n'y a que des mémoires spéciales ou locales mais il s'agit d'une localisation disséminée >>. Il n'accepte pas une dépendance stricte entre une atteinte localisée et le trouble psychologique.
La neurophysiologie actuelle montre que les localisations concernent surtout les comportements les plus élémentaires et que des atteintes locales peuvent entraîner des dissolutions globales.
Dans ses travaux, Teuber ("Les modifications du comportement consécutives à des atteintes cérébrales") cite quatre propositions qu'il considère comme fausses. La seconde est: << Les altérations du comportement sont soit spécifiques et liées à une région déterminée du cerveau, ou bien générales et impliquant une altération diffuse du mode de fonctionnement >>. D'après lui, cette dichotomie est fausse. Les deux types d'effets, spécifiques et généraux, se produisent en même temps, même si l'un prédomine sur l'autre.
L'atteinte est toujours au niveau du fonctionnement et ne peut jamais être complètement localisée.

e) C'est dans la source spencérienne qu'il faut voir la parenté de pensée de Ribot et de Jackson.
Ribot souscrivait à l'idée que pour la psychologie la maladie est le substitut de l'expérimentation (référence à Claude Bernard). Fondateur de la psychologie scientifique en France, Ribot n'a jamais expérimenté lui-même. Il n'avait pas de formation médicale et pensait que l'observation de la pathologie pouvait tenir lieu d'expérimentation.
Il a incité ses élèves, Janet et Georges Dumas, à faire leurs études de médecine en même temps que de psychologie, ce qu'il n'avait pu réaliser lui-même.
En 1885, la chaire de psychologie expérimentale de La Sorbonne est confiée à Ribot qui enseigne ensuite au Collège de France où vinrent Janet et Piéron, ce dernier étant le premier qui fit un travail d'expérimentaliste en psychologie sans avoir la formation médicale.
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Dissolutions générales et dissolutions locales

Cette distinction reste au centre de certaines discussions contemporaines.

a) Pour Jackson, dans la dissolution générale, << le système nerveux est soumis aux mêmes conditions et se trouve sous la même influence nocive >>. C'est le système nerveux entier qui est en régression.
Par exemple, dans l'intoxication par l'alcool, ce dernier se répand dans l'organisme mais ce sont les centres supérieurs qui sont les plus atteints. Les centres intermédiaires résistent plus longtemps (l'équilibre perceptivo-moteur); les centres inférieurs résistent encore plus (respiration, circulation...).

b) La dissolution locale a un effet sur un domaine du comportement. Il y a régression locale de l'évolution dans la seule région malade.
Cette dissolution peut être locale en plusieurs sens:
- de manière uni ou bi-latérale;
- affecter le système sensoriel ou le système moteur;
- provoquer des troubles névrotiques ou psychiatriques (avec différents degrés de folie).

c) Il y a des degrés dans l'involution, une profondeur variable se manifestant dans les deux types de dissolution.
Une dissolution, générale ou locale, suit un ordre composé. Si on symbolise les trois étages du système nerveux par: H, M, L, le premier stade de dissolution est H, le second H à la puissance 2 + M, le troisième H à la puissance 3 + M à la puissance 2 + L. Cela signifie que la dissolution gagne d'abord en extension mais aussi en accentuation. Au second degré, les centres supérieurs sont plus atteints qu'au premier, et ainsi de suite.
Il le montre à propos de l'hémiplégie, avec trois degrés, selon une division arbitraire. au premier: paralysie de la face, du bras et de la jambe;
au deuxième: paralysie accrue de ces régions;
au troisième: paralysie totale et perte de conscience.
Dans les crise épileptoïdes: bras légèrement atteint, puis un peu plus et la face légèrement, etc...

d) Cette distinction (générale/locale), comment a-t-elle été et est-elle utilisée ?

Jean Delay (1907­1987) fut médecin, psychiatre et romancier.
Il entre à l'Académie française en 1959.
Il utilisa le premier la chlorpromazine pour le traitement de certaines maladies mentales.
Il a écrit de nombreux ouvrages, dont: les Ondes cérébrales et la psychologie (1941), Les dissolutions de la mémoire (1942), Les dérèglements de l'humeur (1950), Études de psychologie médicale (1956), La Jeunesse d’André Gide (1957), Avant mémoire (4 volumes: 1979-1986).

Jean Delay, qui se réclame du Jacksonisme, oppose dans ses travaux amnésies neurologiques et amnésies psychiatriques.
Il s'appuie sur deux observations cliniques: celle d'un malade (Modeste) qui a une agnosie tactile unilatérale gauche, et celle d'une autre malade (Noémie) atteinte de presbiophrénie.(4)
- Modeste ne parvient plus à reconnaître, les yeux fermés, les objets placés dans sa main gauche. Elle ne présente aucun trouble au niveau de la mémoire supérieure. C'est une perte extrêmement localisée de la perception tactile de la main gauche (incapacité à identifier l'objet sans atteinte corrélative des capacités sensorielles: agnosie). Atteinte très localisée qui par ailleurs se situe, dans la fonction perceptive, à un haut niveau (différenciation par l'intermédiaire d'un signe représentant d'un concept).
- Dans le cas de Noémie, il s'agit d'une malade qui a perdu la mémoire, incapable de dire son nom, son âge, son adresse, qui ne fixe aucun souvenir, qui a oublié toute connaissance intellectuelle... Elle est atteinte d'ecmnésie (elle revit des scènes de son enfance).
Dans le premier cas, Delay parle d'amnésie neurologique parce que c'est une fonction isolée, parce que le déficit demeure extrinsèque à la personnalité. C'est une amnésie instrumentale (une dissolution locale au sens Jacksonnien).
Dans le deuxième cas, c'est la fonction mnémonique dans son ensemble qui est altérée. Altération profonde du comportement social de la malade. C'est une dissolution générale, une amnésie psychiatrique.
Delay se réfère explicitement à Jackson: amnésie sociale ou psychiatrique parce que la psychiatrie étudie les troubles psychiques généraux. Cette distinction fondamentale est strictement Jacksonienne.
Existe une autre distinction, entre les amnésies et les délires.
L'affirmation de la possibilité d'une dissolution purement locale qui peut être soit sensorielle soit motrice (distinction entre agnosie et apraxie) est également très Jacksonienne. Dans l'apraxie, le malade ne peut effectuer sur commande des gestes. Dans le domaine visuel, on distingue des agnosies pures (par exemple sur les couleurs) et des agnosies portant par exemple sur la lecture des mots écrits.
Dans l'apraxie, on peut noter le fait que le malade incapable d'accomplir un certain geste sur commande peut l'effectuer spontanément dans un contexte émotionnel.

e) Critiques de cette distinction Jacksonnienne.

- On peut faire valoir que ces distinctions ne sont jamais parfaitement nettes du point de vue clinique, remarque Teuber.
Les deux types d'altération se produisent toujours en même temps. Ceci ne conteste pas le principe Jacksonien de la distinction mais précise que, si l'on ne simplifie pas trop le tableau clinique, on est conduit à toujours rencontrer les deux altérations liées.
- Teuber indique aussi qu'il est délicat de prétendre qu'un trouble se situe exclusivement à un certain niveau hiérarchique. Les altérations des fonctions élémentaires ont cessé d'apparaître toutes aussi élémentaires qu'on le pensait.
Il est difficile que l'atteinte porte simplement sur l'identification des objets sans qu'il y ait des troubles d'autres qualités sensorielles telles que le dur, le rugueux, le pointu (cas de Modeste). L'objet dans sa totalité paraît moins complexe que l'identification d'une qualité sensorielle plus élémentaire. L'enfant arrive à distinguer les objets et c'est ultérieurement qu'il parvient à en analyser les éléments, les qualités.
- Est-il permis de parler de dissolutions exclusivement générales ?
On peut mettre en question certains points de vue de Henri Ey pour lequel les dissolutions psychiatriques sont des dissolutions générales (conception organo-dynamique). Ceux qui ont contesté ces points de vue ont insisté sur le fait qu'une dissolution a toujours un terrain d'élection: toute perturbation globale s'inscrit toujours dans un certain secteur du comportement. A l'aspect général se trouverait toujours attaché un aspect local.
C'est la conclusion où on arrive pour l'aphasie.
Même si le déficit est global, il y a toujours un ancrage sur un aspect plus local et inversement toute dissolution locale finit par entraîner des conséquences d'ordre général.
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Symptômes négatifs et symptômes positifs

Cette distinction est peut-être la plus riche, en tout cas celle qui a donné lieu aux analyses ultérieures les plus poussées. Et il est difficile de faire le partage entre ce que Jackson a dit et ce qu'ont ajouté ses successeurs.

Henri Ey (1900-1977). Psychiatre, médecin chef de l'hôpital psychiatrique de Bonneval. A organisé les colloques de Bonneval auxquels ont participé nombre de psychiatres célèbres (Ajuriaguerra, Bonnafé, Lacan, Green, Leclaire, Perrier, Racamier, Lébovici, Diatkine, etc...)
Principaux ouvrages: Traité des Hallucinations (1973) Des idées de Jackson à une conception organodynamique (1975).
Le site de l'Association pour la fondation Henri Ey lui est consacré.

Henri Ey se réclame du néo-Jacksonisme mais ajoute qu'il va au-delà de ce queJackson a dit, la psychiatrie ayant depuis progressé.

La distinction entre symptômes négatifs et positifs se base sur le fait que << la régression n'ayant pas parcouru la totalité de l'évolution, un certain niveau d'évolution subsiste. Donc, dire subir la dissolution équivaut à être réduit à un niveau inférieur de l'évolution>> (Jackson).

La dissolution atteint d'abord les fonctions et les structures des plus hauts niveaux mais elle ne descend pas le chemin jusqu'au bout, elle s'arrête à un palier où les structures et fonctions sont conservées (d'un moins haut niveau que celles dissoutes).
Les symptômes négatifs consistent en la disparition des conduites d'adaptation les plus fines et les plus efficaces.
Les symptômes positifs sont le surgissement de processus d'adaptation moins complexes, moins fins, plus rigides.
Ces formes inférieures cessent d'être contrôlées par les formes supérieures et cessent donc de se présenter de la même façon.
Le fait que structures et fonctions les plus complexes sont les premières atteintes montre qu'elles sont plus fragiles, ce qui est à l'origine de l'idée que, lorsqu'on passe d'un palier à un autre plus élevé, on gagne naturellement en efficience mais on perd en solidité. La conduite devient plus souple, plus fine, plus complexe, mais plus fragile.
On peut se demander parfois s'il y a avantage à adopter un comportement de type plus élaboré. Une plus grande efficience se paie par une fragilité plus grande, si bien qu'il y a là un risque à évaluer. Par exemple la prestation du conférencier sera peut-être meilleure s'il laisse ses notes de côté mais il est d'avantage menacé par un accident.

Cette distinction des symptômes positifs et négatifs peut être illustrée par un exemple de Jackson, celui du délire dans une maladie aiguë sans lésion cérébrale. Le sujet est coupé de son environnement, avec perte de conscience, le terme conscience étant ici décrit en tant que qualification d'une conduite. Jackson ne considère pas la conscience (comme à son époque) comme une fonction psychologique mais comme caractérisant un certain style de conduite, ce qui était une idée assez nouvelle.
Au début du vingtième siècle, pour introduire en psychologie la rigueur scientifique, les spécialistes de la psychologie du comportement ont voulu mettre la conscience entre parenthèses, ne plus s'en préoccuper, voire la récuser (Watson) comme moyen d'investigation et comme principe d'explication.
Depuis, on a compris que la conscience pouvait être réintégrée dans le champ de l'analyse psychologique à condition de la considérer comme une certaine qualité de la conduite. Il n'y a pas une fonction dotée d'un privilège mais des conduites plus ou moins conscientes.
Cette idée est à l'état d'ébauche chez Jackson: << C'est le fait de ne plus savoir où il est qui est un trouble de la conscience... Il ne sait pas où il est non parce qu'il n'est plus conscient.>>
Le malade, que Jackson prend pour exemple, a perdu la connaissance de l'entourage (aspect négatif) mais se croit chez lui, agit comme s'il étai chez lui (aspect positif).
<< Son délire est la survivance des états les mieux adaptés à ce qui est alors son niveau d'évolution.>>
Certaines des expressions de Jackson sont empruntées à Darwin. "Survivance des états les mieux adaptés" signifie qu'à chaque niveau d'organisation il y a une pluralité de comportements possibles et le tri entre ces comportements est opéré par la loi de sélection (selon Darwin). Les comportements qui subsistent sont ceux qui se révèlent les plus efficaces dans l'adaptation, d'où l'idée de survivance.
Lorsque l'organisme est intact, ces comportements correspondent aux structures nerveuses les plus élevées. S'il y a dissolution, le tri sélectif s'opère au niveau inférieur.
On ne peut plus dire alors que la maladie est la cause des symptômes de la folie, ou tout au moins sans apporter des nuances. << La maladie ne fait que produire des symptômes mentaux négatifs. Tous les symptômes mentaux positifs complexes sont le résultat d'activités d'éléments nerveux qu'aucun processus pathologique n'a atteint.>> Il y a une levée d'inhibition sur les struct
ures inférieures.

Pierre Janet (1859-1947), Philosophe et psychiatre.
Principales oeuvres: L'automatisme psychologique (1889); Principes de métaphysique et de psychologie (1897); Névroses et idées fixes (1898); Les obsessions et la psychasthénie (1902); De l’angoisse à l’extase (1928).

Dans une optique différente, on trouve une idée un peu analogue chez Janet dans"L'automatisme mental".


<< Les comportements les plus absurdes sont les survivances des comportements les mieux adaptés. Les illusions du malade sont ce qui lui reste, sont son esprit, sont ses perceptions.>>

Ribot interprète comme symptôme négatif l'incapacité de constituer de nouveaux souvenirs et comme symptômes positifs la résurgence de souvenirs plus anciens, plus automatisés. Pour lui, la réapparition de souvenirs anciens constitue une hypermnésie qui doit être considérée comme un trouble.

La distinction amnésie (lacunes, pertes)/délire (aspect positif) de Delay est la même.

Cette distinction entre symptômes négatifs et positifs a été appliquée par Henri Ey à l'étude du rêve.
Le rêve est le symptôme positif correspondant au symptôme négatif qu'est la perte de vigilance.
Il y a convergence avec la conception de Freud.
L'idée que le rêve est un symptôme positif lié à la dissolution hypnique sera éclairée par les études psycho-physiologiques actuelles sur le rêve. Ces travaux essaient de mettre en rapport l'apparition du rêve et les degrés de sommeil. On a le moyen de préciser le moment d'apparition du rêve et sa durée en enregistrant de micro-mouvements oculaires.
Freud considère comme essentiel le travail du rêve, les opérations par lesquelles les matériaux du rêve sont transformés pour aboutir au rêve manifeste: condensation, déplacement, figuration,élaboration secondaire.
Le travail du rêve transforme trois matériaux: les restes diurnes, les stimulus extéro ou intéroceptifs, le contenu latent.
Le sommeil est la disparition de ce que Janet appelait la fonction du réel, de la capacité d'attribuer à l'environnement ou au corps les informations reçues. Si la réceptivité sensorielle est abaissée, elle demeure cependant et des informations atteignent l'organisme. Le processus perceptif ne parvient plus à se réaliser et les informations sont alors intégrées dans une structure d'un autre ordre, la structure onirique. C'est là l'aspect positif.
L'idée de Freud est que le rêve est le protecteur du sommeil: les informations étant intégrées dans une structure onirique, c'est une issue à ce qui pourrait provoquer le réveil. Cette formation de compromis est un symptôme positif au sens Jacksonnien.
La construction onirique, dans la mesure où elle a une portée fonctionnelle, réalise une certaine forme d'adaptation.

Il ne suffit pas de dire que les symptômes positifs sont le résultat d'une levée d'inhibition; il faut aussi se demander si, au niveau de ces symptômes, une certaine forme de structuration ne se manifeste pas qui serait une forme d'adaptation.
Sur ce terrain, Jackson n'est pas allé très loin.
Les symptômes positifs ont en fait une structure à un niveau inférieur. Cette restructuration peut réaliser une certaine forme d'adaptation (la névrose est une forme d'adaptation).
Anzieu se demande ce que signifie le problème de l'adaptation du point de vue de la psychologie clinique et pathologique. Le schizophrène est adapté par exemple à une mère qui l'a rendu schizophrène. De même l'obsessionnel.
Il y a des formes d'adaptation qui dépendent du niveau de comportement auquel le sujet peut prétendre, du niveau de tension psychologique (Janet).
Lorsqu'il y a dissolution, une forme d'adaptation se manifeste. La tâche à accomplir du point de vue thérapeutique est alors de rendre la possibilité de se hisser à un niveau d'adaptation supérieur.
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Georges Noizet
1967-68
(à partir des notes de M.Villard)

 

 

 

Notes

1- Dans ce cours de 1967-68 G. Noizet avait fait un exposé préliminaire sur des notions fondamentales ( comportements et conduites; traits; personnalité; individu et individualité; moi; caractère et tempérament; attitudes, statuts et rôles ). Il avait ensuite présenté: le modèle Jacksonien, le modèle de Lewin, le modèle factoriel. Étaient aussi prévus: les modèles de Janet, béhavioriste, freudien. Mais le temps manqua, d'autant qu'en Mai et Juin de cette année là il y eut quelques bouleversements...(retour au texte)

2- On retrouve ici en partie la position de Piaget. (retour au texte)

3- Même position que celle d'Edgar Morin quant à la question de la relation du psychique et du biologique, anciennement: de l'esprit et de la matière; les premiers (psychisme, esprit) étant envisagés comme le résultat de l'extrême complexification des seconds (biologique, matière).
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4- Démence sénile où dominent les troubles de la mémoire.
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