KAFKA : "LA METAMORPHOSE"

 

Le 7décembre 1912 Franz Kafka terminait "La Métamorphose". Cette nouvelle - dans laquelle le héros, Grégor Samsa, s'éveille un matin transformé en un insecte repoussant et meurt des suites de la blessure provoquée par son père autant que de son propre jeûne - suscita à l'infini les interprétations: sociologiques, métaphysiques, psychanalytiques.

Tout peut y être trouvé en effet: transformation de l'image du corps, perte du langage et de l'identité, rivalité père-fils, désirs incestueux, incommunicabilité, culpabilité, voire prémonition par Kafka de sa propre mort par tuberculose pulmonaire ( la pomme pourrie rongeant le dos de Grégor ) et du génocide du peuple juif.

Mais l'alchimie de certains commentaires a parfois de cette mine transformé l'or en plomb. Réduire "La Métamorphose" à un rapport sado-masochiste de Kafka à son père ou au désir incestueux pour la mère et la sœur, l'aplatir à cette banalité, justifie le propos humoristique de Vladimir Nabokov : "notre sujet peut bien avoir quelque rapport avec les hannetons, il n'en a aucun avec les âneries". (1)

Ayant eu connaissance de quelques lignes écrites par le psychanalyste Wilhelm Stekel (2) sur "La Métamorphose", Kafka lui-même dira de leur auteur qu'il " fait de la petite monnaie avec l'œuvre de Freud ".
Néanmoins, lorsque Grégor grimpe avec effort à la fenêtre de sa chambre, Nabokov peut dire (ironiquement?) qu'il s'agit là "d'une réaction typique de l'insecte à la lumière", ce n'est pas pour autant par tropisme que Kafka, au cours de cette année l912, eut l'intention réitérée de se défénestrer, mais pour échapper à la pression familiale, aux reproches paternels, à ses obligations professionnelles qui l'empêchaient de se consacrer totalement à l'écriture. "Je les hais tous à tour de rôle, écrit-il à Max Brod à propos de sa famille, mais la haine - et de nouveau cela se retourne contre moi - est évidemment mieux à sa place de l'autre côté de la fenêtre que tranquillement couchée sur un lit."

Grégor Samsa se découvre insecte sur son lit, mais une fois mort et les parents sortis de la chambre, "la servante ferma la porte derrière eux et ouvrit la fenêtre en grand..." puis, avant de partir, leur dit: "vous n'avez pas besoin de vous inquiéter pour savoir comment vous débarrasser du machin d'à côté. C'est déjà réglé." Elle a donc fait le ménage!

Dans "Le Verdict", écrit dans la nuit du 22 au 23 septembre 1912 (peu de temps, donc, avant "La Métamorphose") Georg exécute lui-même la sentence de son père et va se noyer...On connaît également la fin de K. dans "Le Procès".
"La Métamorphose", c'est ce qui parle en Kafka et qu'il découvre par l'écriture, qu'il découvre notamment, en cette année charnière, dans sa relation transférentielle à Felice Bauer dont il a fait la connaissance le 13 août 1912 et à laquelle il écrira en novembre qu'une petite histoire ( qui deviendra "La Métamorphose" ) s'impose à lui et 1'"obsède au plus profond de lui-même."

Grégor se métamorphosa en quoi, au juste?
Traducteurs et commentateurs hésitent. D'aucuns parlent de vermine, d'autres de cafard ou de cancrelat pour la répulsion qu'il inspire, en raison aussi de l'idée d'écrasement évoquée par les gigantesques semelles des bottes du père lorsque celui-ci marche vers lui. On pourrait également penser à une punaise, étant donnée l'odeur nauséabonde. Nabokov, d'après la description faite dans le texte, avait opté pour un scarabée, reconnaissant cependant que celui-ci n'aurait alors aucune "conscience" de ses ailes.
En fait, Kafka l'a bien précisé à son éditeur, l'insecte ne doit pas être dessiné, représenté…Car il est voué à n'être que "ça": "devant ce monstre, dit la sœur, je n'ai pas l'intention de prononcer le nom de mon frère." Et un peu plus loin, la femme de service découvrant son cadavre s'écrit : "Venez voir un peu, c'est crevé; c'est là, par terre, complètement crevé."

Ce déchet à balayer, cette chose inhumaine, innommable, irreprésentable ou seulement ébauchée, ne serait-ce pas alors, par delà l'auto dévalorisation de l'auteur, ce qui vient rappeler la vanité de ceux qui l'entourent ?... Où la métamorphose viendrait rejoindre alors l'anamorphose (3) du célèbre tableau du peintre Hans Holbein le jeune.
Au bas de ce tableau intitulé "Les Ambassadeurs", l'énigmatique forme allongée se révèle être, par changement de perspective, une tête de mort...

C'est en sortant de la nouvelle de Kafka, à la lecture des derniers mots, que nous sommes incités à revenir sur ce tableau noir de famille et sur cette Chose en perte d'humanité; à retourner, par exemple, sur ce passage où Grégor, voyant sa mère et sa sœur enlever les meubles de sa chambre, va se coller à "la gravure de la dame entièrement vêtue de fourrure, qui restait seule au milieu du mur nu" afin qu'on ne la lui enlève pas.

"La Métamorphose" finit ainsi: le corps sec de Grégor ayant été balayé…les parents s'aperçoivent que leur fille s'est épanouie et voient s'étirer, se déployer son jeune corps.
Restons dans l'allégorie entomologique en disant que, la dépouille abandonnée, la nymphe devient Image.
Pour ces parents, fallait-il que "ça" meure pour que vive leur fille? Ou bien, de façon plus générale, qu'est-ce qui doit mourir pour que "ça" vive ?

Kafka, de son histoire de famille, s'est élevé à l'universel. A l'instar d'Oedipe et d'Antigone (mais malgré lui, sans héroïsme aucun, et peut-être plus radicalement encore) le héros kafkaïen s'écarte du "service des Biens" pour atteindre cet "être pour la mort" dont parlait Lacan. "Il n'y a ici rien d'autre, disait ce dernier, que la véritable et invisible disparition qui est la sienne [celle du héros]. L'entrée dans cette zone est faite pour lui de ce renoncement aux biens et au pouvoir en quoi consiste la punition, qui n'en est pas une..."(4)

La mort et l'anéantissement ( jusqu'à la suppression des signes d'un passage, l'absence de toute sépulture pour Grégor ), pour que vivent le Désir et l'Espoir ? Est-ce la paradoxale vérité de l'œuvre de Kafka, lui qui n'était pas satisfait de la fin de "La Métamorphose" mais qui l'a pourtant conservée, lui qui demanda à Max Brod de brûler tous ses écrits alors même que ce dernier l'avait prévenu qu'il n'exécuterait pas un tel testament ? (5)

"Le thème de "La Métamorphose", dit Maurice Blanchot, est une illustration de ce tourment de la littérature qui a son manque pour objet et qui entraîne le lecteur dans une giration où espoir et détresse se répondent sans fin…L'œuvre de Kafka, c'est ce tableau qui est la mort, et c'est aussi l'acte de le rendre obscur et de l'effacer. Mais, comme la mort, elle n'a pu s'obscurcir, et au contraire elle brille admirablement de ce vain effort qu'elle a fait pour s'éteindre…" (6)


Maurice Villard

 

(1) Etude de "La Métamorphose" par Vladimir Nabokov, in: F.Kafka, La Métamorphose. Le Livre de Poche, n° 6633, Ed.1991. (retour au texte)

(2) Médecin et psychanalyste autrichien ( 1868-1940 ). (retour au texte)


(3) Image déformée d'un objet. Sur l'anamorphose, cf. J. Lacan: "L'Ethique de la psychanalyse" (éditions du Seuil) chapitres X et XI; et "Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse" (ed. du Seuil) chapitre VII.
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(4) J.Lacan, " L'Ethique de la psychanalyse ", chapitre XXIII. L'ensemble de ce séminaire est particulièrement intéressant comme éclairage possible de l'œuvre de Kafka puisqu'il articule les questions de la Chose, de la Loi et de la culpabilité, des fonctions du Bien et du Beau.
Remarquons au passage que si, dans la pièce de Sophocle, Antigone sacrifie sa vie pour que son frère ait une sépulture, dans "La Métamorphose" Grégor est reniée par sa sœur qui, de plus, lui porte le coup fatal en l'enfermant définitivement dans sa chambre.
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(5) Max Brod: post-scriptum de la première édition du "Procès" in: " Le Procès ", Le Livre de Poche, éd.1963.
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(6) Maurice Blanchot, " La lecture de Kafka " in: " De Kafka à Kafka " (collection idées).
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