Jean-Claude Quentel

Le parent
responsabilité et culpabilité en question

( De Boeck Université, 2001)

 

Je remercie tout d'abord Alain Dehaene, psychologue diplômé de L'Université de Louvain en Belgique, de m'avoir communiqué la référence de ce livre.

On doit à cet ouvrage de J.Cl.Quentel: d'une part de différencier clairement un certain nombre de termes souvent confondus ou abusivement amalgamés, notamment ceux de responsabilité et de culpabilité, et d'autre part d'expliciter la notion de parentalité.
La situation des parents d'un enfant handicapé est à plusieurs reprises présentée comme paradigme et comme loupe de ce qui se trouve en jeu dans le "métier" de parent.
Il faut dire que l'auteur, professeur à l'Université de Rennes 2, a longtemps travaillé comme psychologue clinicien auprès d'enfants déficients mentaux.

Sont d'abord distingués: la sexualité qui << régit l'ensemble des rapports naturels fondés sur l'articulation des sexes >>, la génitalité qui << vise...la reproduction de l'espèce >>, et enfin la parentalité qui, affaire de culture, est éducation de l'enfant.
Le statut de dépendance de ce dernier, son impossibilité à se prendre en charge, à relativiser et à répondre de ses actes, nécessitent que l'adulte assume pour lui la responsabilité.
Quels que soient les usages particuliers que prend l'éducation de l'enfant, le parent inscrit celui-ci dans un lignage et une histoire, fait revivre en lui sa propre enfance tout en essayant paradoxalement de le porter plus loin, de l'introduire à la dimension sociale, de lui permettre de devenir à terme une personne responsable.
Que le parent soit ou non le géniteur n'est donc pas l'essentiel. Le plus important est la "paternité", fonction pouvant être assumée par un père ou par la mère ou par toute autre personne venant concrétiser ce principe qui << installe de l'absence (du non-présent) au coeur de toute présence sociale et du médiat (du "non-immédiat", si l'on peut risquer l'expression) au fondement même de n'importe quel rapport à autrui.>> Il s'agit donc de la fonction tierce qui interdit que l'enfant soit tout à l'adulte et l'adulte tout à l'enfant. En ce sens, dans toute société il y a du Père.

La clinique révèle les risques pathologiques d'une parentalité contrariée (handicap de l'enfant, par exemple) ou impossible (cas d'une psychose du parent).
Notre époque montre par ailleurs combien le principe de paternité peut se trouver fragilisé par les changements axiologiques, techniques, économiques et sociaux, une nouvelle parentalité étant à construire.
L'augmentation considérable du nombre de divorces et de recompositions familiales, l'absence de statut juridique du beau-parent, les moyens artificiels de procréation et les possibilités qu'ils ouvrent, les demandes de recherche du géniteur, tout cela met profondément en question le lien de filiation.
Citant entre autres le travail de la sociologue Irène Théry, l'auteur souligne combien l'enfant est devenu une valeur-refuge, l'enjeu d'un discours culpabilisant où ses pseudo-droits et l'étendue de la notion de maltraitance laissent nombre de parents dans la plus grande confusion quant à leur rôle et avec cette question récurrente: comment être un bon parent ? (voir à ce sujet ma note de lecture sur le texte du Professeur Marcelli: " L'infantile : une perfection critique… " ).
Crise morale qui atteint de même enseignants et médecins dont l'autorité antérieure est largement mise à mal.
Cette crise d'autorité et cette culpabilité entraînent démission éducative et protection exagérée de l'enfant.
Les situations de handicap, de maladie de l'enfant, de mort subite du nourrisson, amplifieront la culpabilité, le parent cherchant quelle faute a pu être commise, par lui ou par d'autres, et comment la réparer.
Renforcé dans ces cas, le sentiment de culpabilité est cependant, J.CL.Quentel insiste, un sentiment humain général qui, paradoxalement, n'est en rien lié à la responsabilité.

Après avoir rappelé les positions de Platon, Saint Augustin, Kant, Freud et celle des culturalistes, J.Cl.Quentel soutient (à la suite de Jean Gagnepain) que la "capacité éthique" ne trouve son origine ni dans le physiologique ni chez autrui dans le social. C'est à sa "conscience", dit-il, que l'homme moral est confronté.
Sa culpabilité se mesurera à l'écart qu'il ressentira entre son comportement effectif et celui que la règle qu'il s'est lui-même donnée lui commanderait d'avoir. Chacun, de manière différente, estime le prix à payer pour obtenir le bien visé.
Estimant n'avoir jamais assez payé, le névrosé obsessionnel ne se donne pas le droit à la satisfaction alors que l'hystérique cultive l'insatisfaction et se trouve en permanence déçu.
Ces deux exemples illustrent le fait que le désir humain est nécessairement réglementé, fondé sur le processus d'abstinence, << ce "ne pas" que nous mettons en oeuvre, implicitement, à tous les niveaux de notre comportement: "ne pas" dire tout et n'importe quoi; "ne pas" tout manger..."ne pas" se comporter socialement de n'importe quelle façon...>>
<<Toute éducation, quelle qu'elle soit,
ajoute-t-il, a pour fondement premier ce "ne pas".>> La toute-puissance est à l'humain à la fois interdite et impossible. Il ne peut ni avoir tout ni être tout.

Il doit dès lors déléguer une part de sa responsabilité et, en tant que parent, déléguer une part de l'éducation de son enfant à des professionnels qui, de leur côté, ne peuvent se prétendre tout-puissants et sans comptes à rendre.
Jean-Claude Quentel évoque ici les deux dérives qui se sont succédées dans le secteur de l'enfance inadaptée: certains professionnels qui, rabattant une notion sur l'autre et prenant au pied de la lettre ce qui n'était que construction psychique, ont cru responsables des difficultés de leur enfant des parents qui se vivaient coupables; puis certains parents, au travers d'associations, déniant la compétence des professionnels et se transformant en formateurs.
<< Dans un cas comme dans l'autre, dit-il, non seulement on dénie la position d'autrui, mais on s'en empare véritablement !>>
Au passage, l'auteur met en garde contre l'élargissement et la banalisation que prennent certains termes comme "autisme", "hyperactivité", "dysphasie", "dyslexie"...qui, échappant aux spécialistes, finissent par recouvrir tout et n'importe quoi. Il est vrai, précise-t-il, que le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), en se voulant athéorique et ne répondant qu'à des impératifs économiques, a fait le lit de ce confusionnisme. DSM qu'il qualifie d'escroquerie scientifique car <<corrélatif d'une absence totale de conceptualisation (c'est-à-dire, ni plus ni moins d'un refus de penser!) qui est contraire à toute démarche scientifique...>>

En quoi consistera, pour une équipe, pour un professionnel, l'accompagnement des parents ?
D'abord à ne pas comprendre trop vite, à relativiser ses certitudes, à se garder d'un trop de pouvoir... mais sans renoncer à sa compétence.
Ensuite à "instituer" l'enfant, autrement dit à le "faire être", à parler de lui, à montrer (notamment lorsqu'il y a un handicap) les changements dont il est capable, à contribuer << à faire se rencontrer l'enfant imaginaitre...et l'enfant réel >>, à restaurer la responsabilité de parents empêchés, du fait des difficultés de leur enfant, de régler leur dette au social.

A tout professionnel de l'enfance je conseille cet ouvrage qui éclaire bien à mon sens les enjeux de la parentalité.
Le seul point qui m'a posé question est l'affirmation selon laquelle l'éthique et la culpabilité ne doivent rien au social et à la relation à autrui. Tout dépend peut-être de la définition que l'on donne du "social". La norme que le sujet se donne, inconsciemment le plus souvent, la réglementation qu'il impose à son désir, d'où viennent-elles ? La position de l'auteur ne m'a pas paru claire: auto-engendrement ? innéisme ? ou imposition par l'Autre du "ne pas" ?

M.Villard
Mai 2003

Pour d'autres commentaires de cet ouvrage: http://www.uhb.fr/sc_humaines/lirl/livres/parent.html