Les maladies du libéralisme


(Cliniques méditerranéennes, n°75, érès 2007)



La plus grande partie de ce numéro de la revue Cliniques méditerranéennes, coordonné par Serge Lesourd, est consacrée aux effets du libéralisme et de la technologisation sur les modifications des relations interhumaines et la construction subjective.

Pour Serge Lesourd ("La mélancolisation du sujet postmoderne ou la disparition de l'Autre"), nos sociétés ayant de moins en moins de références externes à l'homme (on pourrait dire: de références transcendantes ou d'Autre) et le libéralisme économique faisant croire qu'il est possible de trouver l'objet de complétude, le sujet est amené à attribuer ses impossibilités soit à son impuissance personnelle soit à la malveillance d'autrui.
Tout ou presque devenant soit disant possible, la plainte fait retour sur le sujet qui alors se mélancolise.

Pierre Ebtinger, psychiatre et psychanalyste ("Portrait de l'individu en marchandise"), va dans le même sens. La nouvelle économie de marché tend à éliminer l'obstacle de l'interlocuteur. L'Autre n'a pas vraiment disparu mais ne parle plus; il est au sein de la machine, anonyme. Avec le commerce sur le net, il n'y a plus de médiation incarnée, le responsable est introuvable. A qui formule-t-on notre demande ?

Philippe Breton, chercheur au CNRS ("Interactivité, intériorité et lien social démocratique") souligne combien le modèle de l'interactivité, issu de la cybernétique, est devenu omniprésent: les messages sont des réponses à des réponses, dans l'immédiateté et la spontanéité; la communication devient une fin en soi, la transparence la norme... Modèle oratoire où il s'agit d'affirmer son opinion, de s'exprimer, aux dépends de l'écoute, de l'argumentation, de l'alternance parole-silence.
Or ce modèle met à mal l'intériorité, laquelle est indispensable à la démocratie car elle permet une parole intérieure, la liberté de pensée et la formation d'opinions réfléchies.

Ingrid France, Maître de conférences en économie ("le discours capitaliste libéral: fondements et portée sociale"), explique que dans la théorie libérale << le comportement des individus est déterminé par la recherche de l'intérêt particulier et l'interaction sociale marchande (ajustement par les prix) conduit spontanément à la réalisation de l'intérêt général...>>
En cas de défaillance du marché, le contrat interindividuel serait une solution.
Ce recours aux contrats individuels contribue à une désinstitutionalisation, renforce les revendications d'intérêts privés et la judiciarisation, ainsi que la victimisation comme moyen de reconnaissance.
L'auteur rappelle l'expression de Le Goff, la "barbarie douce", avec ses injonctions d'autocontrôle et d'autoévaluation, sa flexibilité, son savoir réduit à une compétence marchandisable, son assimilation du discours des sciences dures à la "vérité", son mouvement de naturalisation et de déculturation des sciences humaines...
Il faudrait, dit I.France, réactiver le paradigme institutionnaliste pour lequel l'économique n'est qu'une dimension de la société, réintroduire l'altérité, l'expérience de l'intersubjectivité, les dimensions de la signification et du symbolique.

Dans "le coaching:main basse sur le marché de la souffrance psychique", Roland Gori (professeur de psychopathologie clinique) et Pierre Le Coz (Maître de conférences en philosophie) expliquent qu'après le sportif, devenu à partir des années 80 un stock de ressources à optimiser, c'est aujourd'hui tout un chacun qui peut être la cible des coachs en raison de <<la dissolution néolibérale de la frontière entre les aspirations personnelles et l'intérêt collectif.>>
Le coaching a de plus en plus en plus de place dans les programmes sanitaires. La santé se dilue dans << l'univers des biens et des services.>> Le schéma managérial des entreprises entre à l'hôpital. Par ailleurs, le contrôle sanitaire des individus se développe. << En assurant ce double objectif social de productivité économique et d'hygiène sanitaire, le coaching s'ouvre un champ d'investissement indéfini.>>
Pour l'idéologie du coaching, écrivent les auteurs, << les objectifs existentiels de l'individu coïncident avec les exigences productivistes de l'entreprise.>> Les problèmes sociaux sont psychologisés; le capital sympathie sera augmenté; les émotions seront gérées; le développement personnel sera recherché... Symptôme d'une civilisation de "soumission librement consentie", le coaching << joue comme révélateur de la crise du lien social. Chacun est renvoyé à la solitude de son destin et à la responsabilité des événements de sa vie.>>

Dany-Robert Dufour, professeur en sciences de l'éducation, énumère "dix lignes d'effondrement du sujet moderne."
- développement d'une société-troupeau, promise à la jouissance d'objets;
- prétention à la libre détermination, à l'intervention dans le réel du sexe et de la génération;
- effritement de l'Autre, de l'altérité transcendante, entraînant l'accroissement du nombre des états-limites, des sectes, intégrismes, addictions, << l'ultime rempart [restant] d'autant plus facilement la perversion que celle-ci est bien adaptée à l'utilitarisme ultralibéral...>>
- désuétude du sujet critique, celui-ci ne constituant plus l'idéal éducatif;
- mutation de l'Etat-Nation en Société Civile généralisée, le gouvernement devenant gouvernance et ne cherchant que << la meilleure adaptation possible à une conjoncture et à une évolution qui le dépassent.>>
- exigence d'une langue pleine et uniquement référentielle;
- négation du dénivelé entre le maître et l'élève;
- mise en réseau généralisée et disparition du Tiers;
- supposée authenticité immédiate de l'expression et monstration d'un petit sujet "libéré";
- passage du capitalisme industriel au capitalisme financier et extension sans précédent du modèle de l'échange marchand, avec contestation du poids du symbolique dans les échanges humains.

Après avoir décrit les différentes fonctions paternelles, Patrick de Neuter, psychanalyste, s'interroge sur l'idée de déclin du père et estime qu'il s'agit plutôt d'une mutation et du passage "du père oedipien aux tiers symboligènes".

Sylvain Bouyer et Manuel Rodrigues-Martins, tous deux psychologues et psychanalystes, avancent que "sous les effets de la crise émerge le sujet". Violences adolescentes et crises des banlieues ne sont-elles pas << l'expression de résistances individuelles à la violence de la société ?... à l'envahissement de Moi idéaux libéraux ? >>

Pascal Hintermeyer
, professeur des universités, réfléchit sur l'idéal contemporain d' "une mort sans souffrance". Soins palliatifs et euthanasie volontaire ne sont pas, selon lui, si opposées qu'on le dit, car elles placent toutes deux << la personne en fin de vie au coeur de leur réflexion.>>

Dans "liquidité des liens sociaux et résistance de l'enfant", Jean-Pierre Durif-Varembont, Maître de conférences en psychologie, entend l'hyperactivité, l'inhibition ou l'angoisse de l'enfant comme résistances au déliement des liens, notamment des liens parentaux, lesquels traduisent "l'amour liquide" actuel, la formalisation des relations courtes, la confusion entre engagement durable et oppression, la prédominance du pacte narcissique sur la promesse d'alliance.
L'enfant devient celui qui fait lien et qui fonde la famille. Lourde et parfois impossible tâche. L'enfant hyperactif manifeste-t-il par cette agitation sa recherche d'une place ? L'enfant passif attend-il de voir ?

Jean-Michel Vives, professeur de psychologie clinique, et Jacques Cabassut, Maître de conférences, analysent "les enjeux vocaux de la dynamique subjective rencontrée à l'occasion du rassemblement adolescent techno."
La musique techno, expliquent-ils, est une structure répétitive résidant dans le travail du timbre, avec des moments d'effraction dans le continuum sonore soit par arrêt brutal de la musique soit par l'introduction de sons électroniques perçants.
On est au plus près, selon eux, de la Chose sonore, c'est-à-dire de la voix comme appel non symbolisable, équivalent au chant des Sirènes auxquels il est vital de se rendre sourd. Comme il y a un point aveugle, il faut un "point sourd" permettant au sujet d'advenir comme parlant. << Pour devenir parlant, le sujet doit acquérir une surdité spécifique envers cet autrui qu'est le réel du son de la voix...>>, surdité envers le timbre primordial, surdité protégeant de l'hallucination auditive.
C'est à partir de la bouffée délirante d'un jeune homme au lendemain d'une soirée techno que les auteurs font cette hypothèse d'une "pulsion aurale", d'une incorporation par l'oreille.
Un Nom toutefois fait tenir symboliquement la fête techno, c'est celui du DJ qui occuperait la place d'un père dispensateur de jouissance, intermédiaire entre le père de la horde et celui de la Loi.

Florence Gautier, psychologue clinicienne, nous parle des "figures sociales désubjectivantes de l'enfant sous le joug de la norme et de l'évaluation".
L'enfant croule sous la prolifération des diagnostics, des "dys" en tous genres. Il faut évaluer et repérer les enfants porteurs de troubles. Il est réduit à des compétences, des manques et des comportements, désubjectivé. Mais aucune réflexion sur l'impact de ces diagnostics.
<< L'enfant n'a pas le temps de souffrir, d'échouer, d'être triste ou en retard...>>

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L'ensemble de ces articles est bien sûr très orienté mais il faut reconnaître qu'ils mettent en évidence et en correspondance des faits qui nous sont souvent présentés dans les médias comme épars et sans lien structurel.
Que le modèle managérial et marchand soit en train de s'introduire dans le sanitaire et le médico-social paraît à certains comme une bonne chose, mais quelles en seront les conséquences ?
En ce qui concerne l'esprit critique, par qui sera-t-il transmis si l'école et l'université n'ont plus cet objectif ?
Malgré le nombre de chaînes de télévision, à quel nombre s'élèvent les émissions donnant aux téléspectateurs une information fouillée et des débats amenant à réflexion ? Et à quelle heure passent-elles ? Où sont passées les émissions culturelles aux heures de grande écoute ?
Quand Philippe Breton parle (à partir, d'ailleurs, d'un débat organisé avec des jeunes de seconde) d'un modèle oratoire privilégiant le spontané et l'opinion personnelle aux dépends du débat argumenté, comment ne pas penser à ces émissions (type celles de Fogiel ou Delarue) ou l'on assiste à un véritable zapping de la parole et où l'animateur tient la place principale ? Fini le temps des interviews faites par un Pierre Dumayet peu visible et laissant parler son interlocuteur.
Il n'y a pas, dans le numéro, d'article sur les violences filmées sur téléphone portable, mais, là aussi, comment ne pas faire le parallèle avec ce qui est présenté dans la "TV réalité" et certains jeux vidéos ?
Les addictions multiples, l'hyperactivité, les replis identitaires, ne sont pas là par hasard et, si maladies on veut les nommer, elles ne sont pas à saisir comme internes à des individus qui seraient uniquement à médiquer mais comme conséquences des formes que nos sociétés ont prises.
Ceci n'est pas nouveau, d'autres époques ayant produit d'autres pathologies. Mais, comme le fait cet ouvrage, il est bon de le rappeler, car la pression est grande pour faire attribuer au seul individu ses maux qui lui viendraient de ses gènes ou d'une mauvaise gestion personnelle de son "capital" émotionnel et cognitif, les "coachs" ayant alors en effet matière à oeuvrer.

 

Maurice Villard


Novembre 2007