Perspectives de Maud MANNONI (1923-1998)
sur la déficience intellectuelle et la psychose de l'enfant

 

Dans son premier ouvrage, "L'enfant arriéré et sa mère", édité en 1964, Mannoni indique que c'est à partir du cas d'un enfant traité par Françoise Dolto malgrè l'homogénéité de ses résultats aux tests qu'elle se mit à étudier les "Réactions de la famille à la débilité", rapport qu'elle présenta en 1954 au Congrès des Centres psycho-pédagogiques à Paris.
Elle y proposa une mise en question de la débilité.

L'important n'est pas pour elle le QI mais le sens que la déficience prend pour le sujet et sa famille.
Elle décide donc d'entendre ces derniers dans une perspective psychanalytique, d'écouter le discours inconscient et de repérer la place que l'enfant occupe dans la fantasmatique familiale et notamment maternelle.
Elle dégage trois éléments essentiels:
  1. situation duelle à la mère;
  2. refus de la castration symbolique (l'enfant est positionné comme objet partiel);
  3. difficulté d'accéder aux symboles.

Et elle pose la question: <<le débile n'a-t-il pas plus à gagner à être traité comme malade mental (avec un espoir de récupération) que figé dans une orientation basée sur un déficit capacitaire?>>

Certains lui reprocheront de nier les origines organiques de la déficience, de faire de la débilité le résultat d'une relation pathogène à la mère et donc de culpabiliser celle-ci.
Ce n'est pourtant pas ce qu'elle expose.

Le premier chapitre de "l'enfant arriéré et sa mère" traite précisément de l'atteinte organique et des enfants trisomiques.
Qu'y dit-elle ? Que l'infirmité de l'enfant atteint la mère au plus profond d'elle-même et que cette mère va réagir en fonction de sa propre histoire et de ses repères identificatoires. Cette infirmité va très souvent l'empêcher d'introduire un tiers entre elle et son enfant qui devient "objet à soigner".

Exposant toute une série de cas, Mannoni étudiera la relation fantasmatique entre la mère et l'enfant "déficient", dans ce premier ouvrage, dans "L'enfant, sa maladie et les autres", dans bien d'autres aussi.

 

La question de la résistance, tant de l'analyste que des parents, n'est pas des moindres.

Du côté de l'analyste, c'est l'impatience, l'ennui, la tentation d'une attitude réadaptatrice, le refus d'entendre l'angoisse maternelle en l'envoyant chez un confrère...

Du côté des parents ce sont surtout:
la démission fréquente du père, voire sa mise à l'écart par la mère;
et le voeu inconscient que l'enfant ne change pas puisque son accès à un désir qui lui soit propre, son accès à plus d'autonomie, rique de laisser béant chez l'un ou l'autre des parents ce qu'il avait pour fonction de colmater.
M.Mannoni soulignera combien sont fréquents les arrêts de cure dès que l'enfant commence à sortir de son statut d'objet.

En ce qui concerne la psychothérapie des psychoses infantiles, elle dira que le pronostic d'amélioration dépend en grande partie du discours parental:

Le discours clos est un récit construit présenté comme réalité objective devant l'analyste et qui ne laisse pas place au doute, au questionnement.
Le discours de drame est présenté à (et non plus devant) l'analyste qui se sent atteint par l'angoisse qui lui est exprimée: << "Que devenir dans tout cela, et puis-je compter sur vous?" La haine, la révolte, le refus, la dérobade, auront ici le sens qu'ils prennent dans toute analyse. Le drame auquel nous sommes renvoyés n'est pas celui de la maladie de l'enfant, mais bien le drame d'exister pour les parents.>> ( L'enfant, sa maladie et les autres. p.117).
Ceci dit, Mannoni se pose immédiatement la question de savoir si cette distinction qu'elle a opérée entre ces deux types de discours ne vient pas chez elle << en écho à des échecs mal supportés .>>

Ce qui est fondamental pour elle, c'est de recevoir l'angoisse et les messages des deux parents, de ne pas les adresser ailleurs car l'on court à ce moment là le risque de les voir faire irruption dans le réel. Il ne peuvent entreprendre une thérapie "à leur compte" tant que c'est l'enfant qui est "leur compte à eux".

 

Sur le plan théorique, Maud Mannoni se réfère essentiellement à Lacan d'abord, à Winnicott ensuite, non sans rappeler combien furent également important pour elle les apports de l'anti-psychiatrie et de l'école de Palo Alto.
Elle parlera de son parcours théorique et le développera dans plusieurs de ses ouvrages et notamment dans "Le psychiatre, son fou et la psychanalyse" (1970), "La théorie comme fiction" (1979), "Ce qui manque à la vérité pour être dite" (1988)...

[ Dès 1967, aux journées qu'elle organise sur les psychoses de l'enfant, une communication de Winnicott est présentée et, dans son discours de clôture, Lacan précise; << Nous fûmes les premiers à situer exactement l'importance théorique de l'objet dit transitionnel, isolé comme trait clinique par Winnicott... L'important pourtant n'est pas que l'objet transitionnel préserve l'autonomie de l'enfant mais que l'enfant serve ou non d'objet transitionnel à la mère.>> ("Enfance aliénée", 1967).]

Référence à Lacan:
1) Il y a nécessité de distinguer les trois registres du Symbolique, du Réel et de l'Imaginaire.
2) Le Moi est de l'ordre de l'Imaginaire. Le psychotique, en l'absence de métaphore paternelle, est piégé dans ce registre.
3) Ce n'est pas le relationnel qui compte dans la cure, c'est la parole. Il s'agit donc d'entendre la place inconsciente tenue par l'enfant au travers du discours parental, de comprendre le fantasme comme "parole perdue" et le symptôme comme ce qui vient à la place de cette parole qui manque.

Référence à Winnicott:
1) La possibilité de régresser est nécessaire.
2) La psychose a moins besoin d'être soignée que d'être reçue.
3) << La part du jeu est la condition de la vérité du sujet >>, c'est dans cet espace de jeu, de fantaisie, dans cet aire transitionnelle, que le sujet peut entrer dans une dynamique de création et accéder au désir.

Mannoni appuie sa pratique sur ces deux corpus théoriques et rapproche la notion lacanienne de "forclusion" du concept winnicottien de "breakdown": << Il s'agit d'un effondrement (souvenir perdu du moment où a surgi l'angoisse impensable) qui a eu lieu dans le passé, sans trouver le lieu (psychique) pour le recevoir. Ce passé forclos ne peut alors réapparaître que dans le réel. Et pour que le patient "guérisse" il lui faut passer à nouveau par une sorte "d'effondrement", trouver un lieu pour recevoir "l'effondrement">> ("La théorie comme fiction", page 57-58).

 

S'il faut un lieu pour recevoir la psychose, se pose la question de l'institution.

Très critique à l'égard des institutions habituelles ( entièrement centrées sur l'enfant, hiérarchiques, recherchant la maîtrise et ayant pour fonction, comme toute institution, la conservation d'un acquis ) Maud Mannoni crée en 1969 l'Ecole expérimentale de Bonneuil-sur-Marne.

Dans "Education impossible"(1973) et "Un lieu pour vivre"(1976) elle décrira cette "intitution éclatée": << La notion d'institution éclatée...vise à tirer parti de tout insolite qui surgit...Au lieu d'offrir la permanence, le cadre de l'institution offre... sur fond de permanence, des ouvertures sur l'extérieur...(par exemple, des séjours hors de l'institution). Ce qui demeure: un lieu de repli... A travers cette oscillation d'un lieu à l'autre, peut émerger un sujet s'interrogeant sur ce qu'il veut.>> ("Education imposible", page 77).

Séjours dans des familles d'accueil en province ou en Angleterre... Stages chez des artisans... Aide aux parents pour accepter la séparation... Absence de thérapies ou de rééducations au sein de l'institution... Ouverture à de nombreux stagiaires (éducateurs et psy)... Parole libre et possibilité pour l'enfant de refuser les activités proposées ou la compagnie des autres... Réflexion permanente de l'équipe... Absence de ségrégation d'âge... Absence de diagnostic ou pronostic psychiatrique...

Entre autres idées principales:
- l'assurance pour l'enfant << de trouver un adulte qui ne vous demande pas de changer...mais une abstention dans un cadre qui ne soit pas celui de l'abandon >>;
- allers et retours entre l'institution et un autre lieu: << Dans cette oscillation entre un ici et un là-bas, se trouve introduit un espace signifiant où l'enfant est amené à se perdre (et à perdre la mère) pour se donner l'illusion de renaître... A l'occasion d'une séparation réussie, l'enfant devient sujet en tant qu'il est l'objet absent. Et il en joue dans le choix ou le refus d'un retour au lieu antérieur...[ arrivant ] alors à occuper une place dans un espace imaginaire, jusque là inhabité par lui >> ("Un lieu pour vivre", page 300).

 

On comprend que Mannoni ait eu de nombreuses difficultés avec l'administration.
Relisant en diagonale son oeuvre pour écrire ces lignes, je me demandais si nous ne sommes pas encore plus loin aujourd'hui que dans les années soixante de ce qu'elle proposait. Je ne citerai pour exemple que cette phrase qu'elle écrivait dans "Un lieu pour vivre" et qui, à l'heure de la traçabilité obligée, prend un relief particulier: << Plus les dossiers médicaux accumulent des renseignements, plus ils confisquent aux sujets la vérité de leur histoire.>>(page 295).

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L'internaute pourra trouver en ligne:


une bibliographie de M.Mannoni

un panorama de ses principaux apports

une intervention de Jean Oury lors d'un hommage M.Mannoni

un hommage sur "le web de l'Humanité"

Maurice Villard
Mai 2002

 

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