Que nous disent les rêves?
Entre neurosciences et psychanalyse

(Le Journal des psychologues, n° 325, mars 2015)


Le dossier de ce numéro était consacré aux recherches sur les rêves, sans essai d’articulation ou de confrontation entre les approches neuroscientifiques et psychanalytiques, malgré ce que pourrait laisser entendre le sous titre.
Je consacrerai mon résumé aux articles traitant de l’approche neuroscientifique.

Précisons tout d’abord que les rêves ne sont accessibles qu’à travers les récits qu’en font les rêveurs une fois éveillés. Il n’y a donc pas accès au contenu du rêve pendant son déroulement.
Les chercheurs utilisent les tracés électroencéphalographiques et l'imagerie cérébrale, et décident de réveiller le dormeur durant telle ou telle phase de sommeil, par exemple peu de temps après l’endormissement, pendant le sommeil lent, ou en sommeil paradoxal, afin de constater si un rêve est alors exprimé ou non, et quel type de rêve.


Maryse Siksou, maître de conférences.
Les récits sont influencés par:
le lieu du recueil; la méthode de réveil; le moment du réveil; le type de recueil; la méthode de rapport; le type de consigne; l’examen du contenu; la situation interpersonnelle; le délai entre le moment du rêve et le récit; les caractéristiques des sujets.
Cauchemars et contenus sexuels se produisent rarement en laboratoire.
Tenir un journal des rêves augmente le rappel, mais ceci s’estompe la seconde semaine.
Les aveugles atteints de cécité avant l’âge de 5 ans n’ont pas d’images visuelles (mais olfactives, tactiles, gustatives); ceux qui sont devenus aveugles après l’âge de 5 ans ont des images visuelles.
Les émotions négatives sont plus fréquentes que les positives.
Les rêves dits “typiques” sont : voler et tomber, nager, passer un examen, perdre des objets, rater un train, être perdu, nu, blessé, en danger, mort, perdre des dents.
Il y a cohérence des contenus, de l’adolescence à la vieillesse.

Jean-Baptiste Eichenlaub, postdoctorant en neurosciences à l’Hôpital général du Massachussetts.
En REM (rapid-eye movements) - phase de sommeil appelée également “paradoxale” car le tracé EEG se rapproche de celui de veille alors que le corps est en hypotonie - 80% des réveils sont suivis d’un récit de rêve.
Mais les rêves se produisent aussi en non REM.
Pendant les phases de rêves, il y a activation des structures limbiques et para-limbiques, des aires visuelles, des structures hippocampiques, des aires motrices;
et une baisse d’activité du cortex pré-frontal latéral et du cortex pariétal inférieur.
On constate en moyenne une plus grande quantité d’éveils chez les grands rapporteurs de rêves.
L’activité dans les cortex sensorimoteurs et visuels corrèle avec les mouvements des mains et la nature des représentations visuelles dans le contenu des rêves.


Sophie Schwartz, professeur de neuro-imagerie du sommeil et de la cognition, Genève.
Les rêves rapportés en sommeil lent sont moins riches en imagerie sensorielle et en émotions, moins narratifs, ressemblent davantage à des pensées.
L’hypoactivation de la partie latérale du cortex préfrontal peut empêcher le contrôle et la mémoire de travail, et provoquer des pensées illogiques, des discontinuités temporelles, une désorientation.
Le rêve semble bien avoir un rôle dans la mémoire: les réseaux de neurones associés à un comportement récemment appris sont remis en jeu; mais on ne sait quels facteurs déterminent la sélection.
Le manque de sommeil peut exacerber les troubles du comportements.
Selon une théorie neuroscientifique, le rêve aiderait à réagir aux situations dangereuses.
Selon une autre théorie, les rêves atténueraient la connotation négative des évènements inquiétants ou traumatisants en les réactivant dans un autre contexte.
Cet article insiste sur le retraitement de l’information émotionnelle durant le rêve.
La chercheuse pense que fournir des preuves de l’impact du sommeil et des rêves sur la régulation de l’apprentissage et des états émotionnels permet d’alerter sur les conséquences du manque de sommeil, notamment chez les enfants, adolescents et les personnes présentant des troubles psychiatriques.

Perrine Ruby, professeur d’université au Royaume Unis.
La fréquence des rapports de rêve diminue avec l’âge; elle augmente avec le stress; elle est un peu plus grande chez les femmes.
Les grands rêveurs sont en moyenne plus créatifs, plus ouverts, plus anxieux que les petits rêveurs. Les scores de l’alexithymie sont plus élevés chez les PR (petits rêveurs).
Il y a en général une baisse des rapports de rêve dans la dépression; une augmentation dans les syndromes de stress post-traumatique.
Pour les personnes souffrant d’insomnie primaire, de narcolepsie et de cauchemars, la fréquence des rapports de rêve est supérieure.
L’ “Imagery Rehearsal therapy” est une thérapie cognitivo-comportementale contre les cauchemars: elle aurait des effets bénéfiques qui se prolongeraient sur le long terme.
Les antidépresseurs diminuent la fréquence des rapports de rêve, ce qui peut être dû au fait qu'ils diminuent les réveils, lesquels facilitent l’encodage des rêves.

Catherine Desprat-Péquignot, psychologue clinicienne, Maître de conférences.
Résume la théorie des rêves chez S. Freud.

Daniel Sybony, psychanalyste.
Il utilise l’image d’un faisceau de fibres pour représenter le rêve (une comparaison plus commune est celle de multiples fils qui peuvent être déroulés par le jeu des associations).
Le cauchemar est un appel à retravailler le trauma.
Le contenu manifeste change mais pas le contenu latent.
Grâce aux rêves, patient et analyste prennent connaissance d’un certain savoir.

Mes remarques.
Tous ces résultats me paraissent intéressants mais
beaucoup confirment ce qui avait pu être observé empiriquement, par exemple que ce qui est appris le soir est souvent davantage mémorisé, ou qu’un réveil après un rêve durant la nuit permet de mieux s’en souvenir au matin…
L’activation des zones correspondant à ce que l’on fait dans le rêve (voir, bouger, éprouver une émotion…) n’était-elle pas prévisible?
Que rêver permette une ré-élaboration de ce qui a été vécu pendant la veille, notamment sur le plan émotionnel, est soutenu depuis longtemps.
Que l’alexithymie (la difficulté à exprimer des émotions) soit plus fréquente chez les personnes rapportant très peu de rêves, cela ne rejoint-il pas ce qui été dit à propos de la pensée opératoire?
Quant à la proposition de madame Sophie Schwartz de s’appuyer sur les études de laboratoire montrant les impacts négatifs du manque de sommeil sur l’humeur et les apprentissages, pour renforcer les messages de prévention auprès du grand public, de la jeunesse en particulier, j’ai quelque doute sur son efficacité. Je me demande même si cette idée n’entre pas dans la tendance hygiéniste actuelle, avec multiplication des conseils, voire des interdits, pour le bien des populations. Injonction à bien dormir, comme à bien manger, à bien bouger, à bien consommer...
En tout cas, l’approche neuroscientifique du rêve (qui a bien sûr toute sa légitimité et son intérêt) n’a pas grand chose à voir avec celle de la psychanalyse, leurs logiques respectives étant tout à fait différentes. C’est de ne pas avoir souligné et explicité cet aspect qui pourrait éventuellement être reproché à ce dossier.
A la question du titre “que nous disent les rêves?”, je ne vois guère que les recherches en laboratoire y répondent, dans la mesure où leur question serait plutôt: “à quoi ils servent?
Et du côté de la psychanalyse, la question n'est-elle pas: “qu’est-ce que “je” dis par le rêve?”, puisque qu’elle concerne le sujet de l’inconscient et le langage.
Peuvent être consultés, en ce qui concerne les rapports entre neurosciences et psychanalyse, le livre de Gérard Pommier “En quoi les neurosciences démontrent la psychanalyse?” (2004) et celui d’Arlette Pellé “Le cerveau et l’inconscient” (2015).