Arlette Pellé


Le cerveau et l’inconscient
Neurosciences et psychanalyse


(Armand Colin, 2015)


En 2004 paraissait le livre de Gérard Pommier “Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse” (auquel l’auteur fait plusieurs fois référence).
Mais dans la décennie qui a suivi, les attaques contre cette dernière se sont multipliées, depuis le livre noir jusqu’au pamphlet de Michel Onfray sur Freud, en passant par l’implication de la Haute Autorité de Santé dans les “traitements” des autismes.
Par ailleurs, dans les médias, et particulièrement dans les revues de vulgarisation scientifique, le sujet, la personne, l’individu disparaissaient au profit du "cerveau". Hyperactivité, troubles de toutes sortes, vie affective… c’est vers lui qu’il faudrait maintenant se tourner pour trouver l’explication et c’est son fonctionnement qu’il faut modifier pour changer et adapter les comportements.
Comparativement aux avancées des neurosciences, l’approche psychanalytique ferait figure de théorie obsolète.


Pourtant, dit Arlette Pellé, la psychanalyse, science du sujet, n’est pas opposée mais complémentaire aux sciences du cerveau. Car les faits psychiques ne peuvent être saisis par le seul recours à ces dernières.
Elle rappelle d’ailleurs que c’est après avoir travaillé 20 ans comme neurophysiologiste que Freud, sans jamais renier le support matériel qu’est le cerveau pour la psyché, s’est rendu compte qu’on ne pouvait confondre localisation et fonction, et a dû prendre une autre direction et créer de nouveaux concepts.
Car le fonctionnement de la psyché ne peut s’étudier en ne se centrant que sur le “mécanisme”, et la question se pose de ce qui active la machine cérébrale.
Or, celle-ci étant à la naissance (chez l’humain en particulier) prématurée et en défaut total d’autonomie, cette activation provient d’une instance extérieure, instance que Freud avait appelé “Nebenmensch” (littéralement: l’être humain à côté), c’est-à-dire le “prochain”, ce que Winnicott nommera “la mère suffisamment bonne” et que le terme lacanien “Autre” étend sur le plan sémantique en tant que représentant d’autrui, du langage, du Symbolique.
Ce cerveau ne fonctionnera et un sujet ne se constituera que si un autre sujet s’occupe de lui, que si une parole lui est adressée, que si l’altérité forme son intimité.(1)
Les travaux neuroscientifiques ont démontré d’ailleurs depuis longtemps déjà combien le “relationnel”, l’apprentissage, les émotions (Damasio)...influencent le fonctionnement cérébral, voire son architecture, oubliant cependant en général le rôle fondamental du langage.


Arlette Pellé fait un historique du développement des neurosciences, depuis la cybernétique jusqu’à la prise en compte de l’expérience subjective. Elle souligne que de nombreux chercheurs ont rendu hommage à l’oeuvre de Freud et que certains commencent à se poser la question de la singularité. Mais si la notion d’inconscient cognitif est reconnue, celle d’inconscient au sens psychanalytique ne leur est guère accessible, la “neuropsychanalyse” étant venue au passage brouiller les pistes.


Elle se demande si cette “guerre” entre neurosciences et psychanalyse n’est pas en fait idéologique (avec l’influence notamment d’intérêts économiques) et en partie le résultat d’une ignorance. A quoi s’ajoute le scientisme ambiant et les projets transhumanistes (financés par les Etats-Unis et l’Europe) de transformer la condition humaine, de réaliser un humain “augmenté” par la machine et l’informatique, “qui ne manquerait de rien”, qui pourrait repousser indéfiniment la limite de la mort. Cette utopie supposant, dit l’auteure, que les lois du langage soient remplacées par les lois biotechnologiques.
Religion primitive et discours de la Science, écrit-elle, se rejoignent sur au moins un point, la neutralisation de la subjectivité, ce qui amène cette question, vivons-nous dans une époque de mutation ou de régression?


En pointant l’importance du manque et de la parole, et en rappelant que chacun n’est pas aussi maître de lui qu’il le croît, la psychanalyse n’est-elle pas alors perçue comme un obstacle dans cette course vers “le meilleur de mondes”?


Maurice Villard
Mai 2015

note- En ce sens Lacan avait parlé d'"extimité". Sans cerveau, évidemment pas de vie psychique, mais ce cerveau est le réceptacle-support de ce que l'extérieur lui transmet, via les différents sens. Chez l'humain, c'est toute une histoire, une culture, un imaginaire, qui vont être assimilés et, en fonction des conditions, auxquels l'enfant va plus ou moins s'accomoder (pour reprendre les concepts, chers à Piaget, d'accomodation et d'assimilation). Pour le nouveau né, les Signifiants sont d'abord extérieurs et c'est par l'intrication de ceux-ci avec le réel du corps qu'un sujet va se construire, un sujet signifié par l'Autre.
On pourrait reprendre l'exemple des hiéroglyphes (donné par Lacan, si je ne me trompe): ces signifiants sont restés sans signifiés (insensés, incompréhensibles) pendant des siècles, jusqu'à Champolion dont le travail permit en quelques sorte qu'ils reprennent chair et que l'on ait enfin accès aux sujets qu'étaient les égyptiens d'alors. Le sujet, par le fait d'être représenté, signifié, ne peut être compris par la seule étude de son cerveau. Il est excentré.
retour au texte.

 

Quatrième de couverture

D’un côté, les neurosciences et le cerveau, et, de l’autre, la psychanalyse et le sujet. Deux disciplines, habituellement fermées l’une à l’autre, voire antagonistes, deux logiques qui s’affrontent, celle de la rationalité scientifique et celle des lois du langage, et deux visions de l’humain ?
Les réserves émises par les neuroscientifiques eux-mêmes quant à leurs avancées et leur reconnaissance de la complexité du cerveau passent inaperçues car les effets d’annonce largement médiatisés de ces travaux font émerger la figure d’un humain « neuro-enchanté ». Ce scientisme exerce une telle fascination que l’inconscient freudien passe alors pour un obscurantisme.
Pourtant la science du cerveau (neurosciences) et la science du sujet (psychanalyse) ne peuvent pas s’ignorer. De Kandel à Damasio, de Edelman et Tononi à Naccache, la reconnaissance de l’œuvre freudienne est unanime.
Les savoirs et les technologies peuvent-ils fabriquer un nouvel humain, ni homme ni machine, hybride de systèmes électroniques et de corps biologique ? L’expérience subjective, les faits psychiques sont-ils rapportables à l’activité cérébrale, à la vie de la matière ?
Cet ouvrage montre que la psychanalyse joue le rôle de limite à la tentative d’objectivation de l’humain mais que des chemins s’ouvrent pour trouver des connexions entre la science du cerveau et la science du sujet sans que l’un ou l’autre champ de savoir y perde sa spécificité.


Arlette Pellé, psychanalyste, exerce à Paris. Elle est membre de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse et a dirigé l’Association SAPP (Supervision et Analyse Psychanalytique des Pratiques Professionnelles).