Educatrice spécialisée en IME depuis 1981
( Hauts de Seine)


Communication reçue le 22 Mai 2002 de: Anne-Marie Gougeon

 

Je travaille comme éducatrice spécialisée dans un IME depuis mai 1981 auprès
d'enfants déficients intellectuels moyens et légers de 6 à 14 ans.


1) Ce qui est observé, c'est une demande de plus en plus pressante de justifier tous ses actes: comptes rendus de réunions, projets individuels, projets institutionnels, projets d'activité, projets de séjour, écrire ce qui s'est dit pendant la rencontre avec une famille, rapports éducatifs, prolongations, notes de synthèses, etc...
Nous avions il y a quelques années 3 heures de temps de préparation en dehors de la présence des enfants.
Maintenant plus rien et une demande d'écrits considérable... Lorsque je rédige un rapport éducatif, cela me prend au moins deux heures; alors, je travaille le soir en rentrant... Car je suis convaincue que l'écrit est un excellent complément au travail de terrain. Il met de la distance entre la situation et soi, et il force à l'élaboration. Et si nous avions à nouveau du temps pour écrire...

2) l'intégration a été très à la mode et maintenant, elle se parle mais ne se vit plus. Lorsque nous pensons qu'un enfant peut être réintégré en segpa les portes se ferment.... Il est nécessaire qu'il soit capable d'obtenir un CAP... Alors forcément, il n'a pas le niveau... Et puis la Segpa, est-ce la panacée ?
Mieux vaut peut être encore un IME, lieu protégé et d'écoute...
Nous recevons une population de plus en plus hétérogène. Parfois je considère l'IME comme une station d'épuration... Nous croulons sous les demandes d'admission et nous avons si peu de places à proposer....
Changements :
les enfants arrivent d'hôpitaux de jours (l'hôpital psychiatrique est si coûteux), et beaucoup de l'école... Ils multiplient les problèmes: traumatismes psychologiques divers (viol, violence), enfants d'alcooliques, enfants de parents déficients, désinserrés, carencés, hors la loi, nés en prison, sans domicile fixe, étrangers, carences éducatives et affectives, se multiplient... Et parfois s'ajoutent à la maladie génétique. Mais qu'est devenu le bon débile, à la maladie génétique reconnue ? L'origine de la déficience n'est plus si évidente...

3) Que dire de l'envahissement de l'éducation nationale qui nous impose des règles inadaptées aux difficultés rencontrées...
Elle ne reconnaît pas la différence et nous demande de faire semblant comme à l'école... Et nous éducateurs nous devons nous plier... Ex : impossibilité d'organiser un séjour tout éducatif, sans emmener un enseignant... sous peine de voir le séjour annulé... Impossibilité de se faire entendre d'un point de vue du soin au niveau de cette instance... Il en va de la personnalité, de l'écoute et de la compréhension de l'inspection... Et toujours nous avons l'espoir de partager nos convictions.
Il en faut du courage pour travailler, instituteurs et éducateurs, dans une même direction en utilisant des techniques différentes... Une complémentarité peut-être, mais l'exercice est de plus en plus difficile... Le sujet, cet acteur principal a le mérite d'exister et de nous faire exister... Et si un jour nous quittions nos casquettes pour mieux nous adapter à lui... ?
Mais que vise t - on, à qui va-t-il ressembler ? Quels sont les modèles ? De quoi a t - il besoin ?

4) Depuis septembre 2000, Les enseignants qui jusqu'à présent pouvaient conduire les véhicules de l'IME n'ont plus eu cette possibilité. Cette interdiction prononcée par l'Inspection académique non relayée par l'association a modifié notre fonctionnement, ouvert sur l'extérieur, le terrain, les visites etc... Là ou instituteurs et éducateurs ensemble prenaient le volant pour emmener toute leur petite troupe, quelque part, vers un ailleurs...
Le plan vigipirate n'a rien arrangé, alors nos choix de sortie se sont restreints ... L'accès à la culture pour tous en a pris un coup... L'apprentissage de la vie aussi...
Comment permettre aux enfants de s'adapter à de l'imprévisible, de rêver, en sillonnant le quartier ? Alors il faut réinventer sans cesse.... et nous adapter. Tant pis pour les convictions... Les projets.... La fantaisie n'a plus de place...
Du sérieux, du concret, de l'évaluation..., du projet, sous-tendu sans cesse par du "on n'a plus le droit"...
Alors faire avec le "on n'a plus le droit", l'instit prend le train, l'éducateur conduit, chacun avec quelques enfants, espérant pouvoir se retrouver, là bas quelque part, où le rêve va enrichir la connaissance...

 

Anne-Marie GOUGEON
e-mail: gougeon.anne-marie@wanadoo.fr