Témoignage d'un éducateur
travaillant dans une structure d'hébergement
pour ouvriers de CAT

reçu le 6 janvier 2003

 

Brièvement, voici mes observations :
Une prégnance du modèle " entreprise " avec les modalités de management qui vont avec ; si je considère positif l'apport de clarté dans les rôles et fonctions de chacun, l'organisation est en général imposée sans se préoccuper du sens et des effets sur l'action éducative.
En l'absence d'action éducative explicite et d'affirmation et de maîtrise de méthodes de travail spécifiques au secteur, l'association me semble dépassée par les évènements. Je fais référence aux 35 heures, à la loi du 2 janvier 2002, à la démarche qualité.

On se doit aujourd'hui faire de la qualité, du résultat. Je n'y suis pas opposé, mais au préalable il était bon de réfléchir sur ce qu'est la qualité et le résultat dans une structure d'hébergement. Je parle à l'imparfait, car cette réflexion n'a pas eu lieu. Nous allons devoir adopter une "démarche qualité" conçue en "haut lieu".
Nous devions changer d'organisation, de planning, nous l'avons fait sans se préoccuper des effets sur l'accompagnement éducatif ; on se rend compte par exemple aujourd'hui que les transferts ne sont plus possibles, sauf à la condition d'accepter de faire du bénévolat. Dans ces conditions, la direction a réservé un local pour effectuer un transfert au printemps prochain. Elle nous dira qui des résidants et des éducateurs participeront, cela en temps voulu… Quand seront travaillés les finalités et les objectifs éducatifs de chaque résidant ? A ce jour, personne ne le sait.

Les plannings sont aujourd'hui illisibles pour les résidants, il n'y a aucune régularité dans les interventions, mais il faut tout de même entretenir des références. On affirme qu'elles existent, dans la réalité elles sont administratives. Le roulement d'éducateurs sur les différents services est tellement important, qu'il est extrêmement difficile pour le résidant et sa famille de joindre le soi-disant référent.
On nous somme dorénavant de faire du projet individuel, en laissant entendre que l'équipe éducative est sur ce point défaillante. Comment peut-il en être autrement en l'absence de projet d'établissement et de projet associatif ? Grâce aux injonctions de la loi du 2 janvier 2002, ils sont en cours d'élaboration ! Les échéances font que tout se fait dans l'urgence et rien n'est discuté en profondeur. Pour exemple, le conseil à la vie sociale qui est dorénavant obligatoire ; il va certainement être mis en place, mais comment allons nous nous y prendre pour obtenir une participation effective de résidants handicapés mentaux ? Personne ne le sait.

Il y a, à mon sens, une carence en matière de techniques maîtrisées et un déficit en temps pour permettre une élaboration efficiente de ces nouveaux outils. A tel point que l'on pourrait penser que c'est une intention volontaire, car une mise en place réelle d'un projet, d'un conseil à la vie sociale pour ne prendre que ces exemples, peuvent remettre fondamentalement en question l'accompagnement éducatif et l'organisation de l'institution. Et l'association n'est pas dans une dynamique de changement, ni dans la perspective d'adopter un fonctionnement démocratique, elle cherche plutôt à figer des pratiques, encore une fois lisibles.
Puisqu'en plus de l'urgence, il y a la panique. L'ensemble de ces nouvelles mesures est interprété uniquement sous l'angle du contrôle. Là n'est pourtant pas la seule finalité, c'est aussi une formidable occasion de repenser une action éducative, la faire évoluer.

Mon sentiment est que nous traversons une crise. Comme toute crise elle est, en tout cas pour moi, très difficile à surmonter. Il ne me paraît plus possible d'exercer ma spécificité d'éducateur spécialisé, de pratiquer entre autre l'analyse de pratique. Toute interrogation est vécue comme une attaque du "système" qu'il ne faut pas questionner, mais mettre en place.
A chacun de s'adapter, les résidants y compris.
Cependant, certains disent qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter. En effet, chaque résidant a un toit, est en sécurité et mange à sa faim…
Voilà ce que je peux dire à propos du changement sur mon lieu de travail.