Alexis Garino

Pour une psychanalyse de la psychose

Ed. publibook (mars 2010)

 

L’auteur se centre dans cet ouvrage sur le concept d’hallucination et commence par recenser les définitions qui en ont été données en psychiatrie.


Esquirol a comparé les hallucinations aux rêves et les a distinguées de l’imagination et du délire, en précisant qu’elles pouvaient être présentes sans qu’il y ait délire.
Pour Baillarger (théorie de l’automatisme, 1845) elles ont leur point de départ “dans l’exercice involontaire de la mémoire et de l’imagination”.
Falret met l’accent sur la nature intellectuelle et non sensorielle de l’hallucination, et donne cette précision importante: l’image, projetée au dehors, revient par les différents sens, avec croyance dans cette réalité extérieure.
Seglas distingue plusieurs sortes d’hallucinations et rapproche leur évolution de l’apprentissage de la langue, l’halluciné entendant <<d’abord des sons indistincts, puis des voix différenciées et enfin des voix intérieures>>
De Clérambault affirme que l’automatisme mental est antérieur au délire et que ce dernier resubjectivise un sujet objectivé par ses voix.
Pour H.Ey, l’hallucination est une erreur du jugement perceptif, une perception sans objet, provenant d’une altération de l’être conscient. La conscience (mémoire, attention, intelligence, réflexion, conscience de soi...) ayant un effet anti-hallucinatoire. Son modèle organo-dynamique s’inspire des thèses de Jackson sur les processus de dissolution qui suivent le chemin inverse de celui de l’évolution (voir sur le présent site le cours de Georges Noizet sur H.Jackson).
Pour Damasio, c’est l’altération de la conscience noyau (conscience de l’ici et maintenant, basée sur le “sentir”) qui causerait l’hallucination.
Dans une perspective cognitiviste, Christopher D.Frith l’attribue à “une perturbation de la production des activités volontaires” et du système de monitoring central des émotions, et ,de façon plus générale, à un trouble de la conscience de soi, à un trouble de la métareprésentation.
Pour le psychiatre américain Hoffman, les voix sont vécues comme involontaires si l’image verbale ne correspond pas au but de communication conscient du sujet.

Alexis Garino remarque que ces trois derniers auteurs contemporains cités font de l’être conscient, comme H.Ey, <<le gardien de la réalité>>.
Puis il examine le concept de perception en philosophie.

Leibniz (pour qui image, rêve et hallucination sont des perceptions sans objet) et Berkeley (qui estime que les objets sont des images signifiantes, le modèle de la perception devenant ainsi linguistique), <<s’orientent vers la perception du sujet et ne peuvent éviter d’anticiper le concept de signifiant qu’élaborera F.De Saussure>>.
D’autres philosophes (Spinoza, Bergson...) accentuent l’importance de l’objet perçu.
Un troisième groupe (Descartes, Kant, Merleau-Ponty) <<tient compte d’emblée du dualisme du sujet percevant et de l’objet perçu.>>

Alexis Garino aborde ensuite les conceptions de la perception et de l’objet chez Freud et Lacan.

Pour Freud, la perception est extérieure si l’action corporelle peut la faire disparaître; elle est intérieure dans le cas contraire. Mais il introduit d’une part la notion de projection et d’autre part <<il nous fait entendre que grâce aux mots des perceptions extérieures se transforment en perceptions extérieures>>.
L’hallucination est vécue comme perception parce que les traces mnésiques manquent.
Quant à l’objet, Freud introduit la notion de “moi comme objet” et celle d’”objet partiel”.
Le report de la libido de l’objet vers le moi signe selon lui l’entrée dans la psychose.

Lacan développera la fonction de l’objet phobique et de l’objet fétiche, la structure de l’objet “regard”, reliera la notion d’objet à celle du manque, notamment par les successives réflexions sur ce qu’il a appelé “l’objet a”.

A.Garino expose enfin longuement la position lacanienne sur la psychose, et la question de l’hallucination, en particulier.
Le résumer est particulièrement difficile, étant donné la complexité de son texte, les références à l’analyse de Jean Hyppolite sur la négation, aux écrits de Damourette et Pichon sur les faits linguistiques, au texte de Freud sur le président Schreber, et bien sûr aux graphes lacaniens.

Lacan, dit Garino, inverse la perspective habituelle: ce n’est pas sur celui qui perçoit, le percipiens, qu’il faut s’interroger mais sur le perceptum. C’est dans celui-ci qu’il y a un trou provoquant la structure psychotique.
On sait que Lacan a fait de la forclusion d’un signifiant clé, le “Nom-du-Père” (mieux appelé: “métaphore paternelle”) le ressort de la psychose.
Comme aux premiers temps de la symbolisation il n’y a pas eu de jugement d’attribution mais rejet, symbolique et réel se lient sans intermédiaire imaginaire.
C’est lorsque le psychotique rencontre, dans la chaîne signifiante, cet “objet” qui ne peut être signifié, que cette chaîne se brise et que l’hallucination apparaît. <<Lorsque le sujet ne peut faire fonctionner ce signifiant être père, ça se met à parler autour de lui comme des écriteaux au bord du chemin.>>
L’hallucination, insiste Garino, n’est donc pas une perception sans objet. Elle est une perception avec objet, mais un objet qui n’est pas séparé du sujet, qui fait corps avec lui, une <<perception d’un objet non séparé du signifiant.>>
Non séparé du "signifiant unaire". Ce qui veut dire que le sujet psychotique est identifié à un signifiant qui ne le représente pas pour un autre signifiant, disons, pour aller vite, pour un Autre. Ce signifiant unaire, dit l’auteur, c’est en particulier, en l'occurence, le “tu” injonctif et persécuteur du Surmoi archaïque. Chez l'enfant, c'est le phonème “o-o-o” du fort-da (dans l'exemple donné par Freud du jeu de la bobine) avant que le “da”, dans ce jeu, vienne lui donner sens; c’est aussi, par exemple, le “oua-oua” accolé au chien avant que l’enfant puisse dire “le chien faire oua-oua”, c’est-à-dire puisse déconnecter l’animal de son cri.
Sans le passage par les identifications imaginaires et le renversement du “tu” en “je”, sans le “jeu” de la présence et de l’absence, du sens et du non-sens, sans le renvoi d’un signifiant à l’autre, il ne reste que le “tu” du surmoi tyrannique, comme corps étranger, qui insulte, ordonne ou commente les actes du sujet, celui-ci étant parlé par un autre.
Dans l’hallucination, le sujet est concerné intimement par les voix et regards qui l’assaillent mais il ne peut les intégrer dans un fantasme ou en jouer. Ils ne sont que “ça” et lui, le sujet, leur cible.
Le délire est alors la tentative d’introduire du signifiant binaire, de la métaphore, un essai de guérison, comme l’avait remarqué Freud.

A propos de cet ouvrage très dense, deux regrets de ma part:
d’abord l’absence de tout renseignement sur son auteur;
ensuite le manque d’exemples cliniques (à une exception près et mises à part les références plutôt classiques au président Schreber d'une part, et aux écrits de Donna Williams et T.Grandin d'autre part.).
La lecture s’en trouve de ce fait, à mon avis, d’autant plus ardue, risquant de rebuter, surtout dans sa partie lacanienne.

Maurice Villard

Janvier 2011

 


Quatrième de couverture

Peut-on être halluciné sans être fou ? Quelle part doit-être faite à la sensation, à la perception, au souvenir, à limagination, et à la représentation dans la compréhension du phénomène ? L'hallucination, le rêve, l'extase et le délire ont-ils des explications communes ou hétérogènes ? Quelles sont les conditions de séparation du signifiant et de l'objet ? Quest-ce que la représentation du sujet par le signifiant ? Tout en sappuyant sur les champ linguistique et philosophique, Alexis Garino rouvre le débat autour de l'hallucination en comparant les thèses psychiatriques les plus singulières et les plus propices. Théories, cas concrets, nouvelles pistes de réflexion : un ouvrage qui sadresse idéalement aux praticiens et étudiants en psychiatrie.