Alain Rouby

Éduquer et soigner l'enfant psychotique

(Ed Dunod, 2002, 2007)



Psychologue clinicien et formateur auprès de travailleurs sociaux après avoir été éducateur spécialisé en Hôpital de jour, Alain Rouby aborde, en termes simples et avec le concret de son expérience, les questions que pose le travail quotidien avec les enfants et adolescents psychotiques.
Cet ouvrage sera donc utilement consulté par éducateurs et enseignants ayant à s'occuper de ce type de population.
Après avoir rappelé, à partir des apports psychanalytiques, les principales étapes psychoaffectives de ce qu'il appelle la maturation de l'enfant, et que d'autres préféreront nommer développement, il explique que l'enfant psychotique s'est trouvé sans réponse face aux questions essentielles et premières de l'humain: celles de la distinction vivant/non-vivant, de la différence des sexes, de l'accès à la Loi et à la temporalité.
N'ayant pu accéder à la phase oedipienne, le psychotique ne peut être "compris", a priori, avec le raisonnement névrotique ou, dit autrement, avec le raisonnement que la plupart d'entre nous avons tendance à tenir.
C'est là, je pense, le point essentiel de ce que nous communique Alain Rouby: Le monde psychotique ne nous est pas, ou plus, accessible, tout au moins de façon spontanée, et il est nécessaire, pour qui veut essayer d'aider ces enfants et adolescents, de chercher comment ils ressentent et perçoivent. Démarche phénoménologique, peut-on dire.

Il résume ce qui les caractérise:
· la crainte d'être détruit;
· l'indistinction entre ce qui est vivant et ce qui ne l'est pas (éventuellement, le flou de cette distinction);
· la fragilité du sentiment de sa propre existence;
· l'incertitude de l'identification de leur nom avec leur image;
· l'incertitude quant à l'existence d'autrui;
· l'incompréhension de la différence des sexes;
· la confusion dans le temps;
· l'incapacité à saisir le sens de la loi.

Sur tous ces points, l'auteur donne tout au long de l'ouvrage des exemples concrets des malentendus engendrés par ce qu'ils vivent et ce que nous interprétons.
En voici quelques uns:

- Les insultes et gros mots que l'enfant psychotique nous dits ne nous sont pas adressés; ils peuvent être la répétition de ce qu'il a entendu ou l'expression d'une agressivité dont il se sent en fait la cible, ou avoir d'autres déterminants. Mais mieux vaut lui demander qui il a entendu dire cela, ou que ce sont des paroles qui font mal, que de s'énerver, sévir ou lui retourner ces injures car, insulté, << le psychotique perd son identité, il devient l'insulte, il se réduit au déchet...>>

- L'impossibilité ou la difficulté de s'identifier à son prénom, ou encore le poids de signifiants que supporte ce prénom, peuvent le mettre dans la confusion lorsqu'il lui est demandé comment il s'appelle, question qui << reste en [lui] comme un objet étrange, impossible à intégrer>> et qu'il peut avoir tendance à reposer inlassablement à toute personne qu'il rencontre.

- Les questions répétitives telles que "t'habites où?", "où elle est ta maman?", ne sont généralement pas interrompues par nos réponses car c'est, à travers elles, de lui qu'il s'agit la plupart du temps, du lieu où il habite, de sa maman. Représentations qu'il lui faut indéfiniment réactiver lorsque la permanence de l'objet interne fait défaut.

- N'ayant pas accès à la métaphore, l'enfant psychotique prend les mots au pied de la lettre. Alain Rouby dit le temps qu'il lui a bien souvent fallu avant de saisir le sens d'une question ou d'un comportement. C'est lorsqu'un enfant demande - un jour où l'auteur expliquait le contenu d'un poster représentant plusieurs prises de judo - "le judo n'est pas mouillé?", qu'il a pu faire le lien entre ce "jus d'eau" et certaines conduites énigmatiques jusqu'à ce jour.
A la question "comment tu t'appelles?", une petite fille donnait en réponse une gifle aux éducatrices... jusqu'au moment où l'équipe comprit qu'elle entendait "comment tu tapes elle?". En modifiant la forme de la question, cette réaction disparut.
Après qu'on eut dit à un autre "tu seras puni", celui-ci répéta sans cesse "je suis pas puni"... Il entendait "puni" en tant que prénom ou marque de son identité: il ne s'appelait effectivement pas "puni".
<< Les confusions de signifiants des psychotiques, écrit Rouby, ne sont pas anodines: elles sont "orientées" par leurs préoccupations, mises au service de leurs craintes archaïques.>> Il conseille donc d'avoir avec eux un langage évitant, autant qu'il est possible, les métaphores; un langage "univoque". Tâche bien difficile puisque le langage est jeux de signifiants et toujours polysémique.
Pour preuve cet autre enfant qui demandait avec anxiété si le verre n'était pas en verre, s'il était vert, s'il y avait des vers dans le verre ou si on pouvait le lire. Qu'un même phonème (ver) puisse renvoyer à tant de signifiés le déroutait, le déstabilisait.
Ce que l'auteur soutient, en tous cas, c'est que les psychotiques ont une logique, qu'il faut tenter d'entendre leurs dires comme des rébus et qu'une réponse qui ne donne aucun résultat est une réponse inadaptée à leur préoccupation.

- << Pour éviter de tourner en rond, il vaut mieux ne pas donner une réponse de "névrosé" à une question de psychotique.>>
Le même enfant qui posait des questions autour du son "ver", explique A.Rouby, se mit un jour à attraper les personnes à bras le corps en disant "tu mets ton zizi sur...(prénom de la personne qu'il étreignait)". Il lui fut répondu qu'il ne fallait pas le faire, que c'était interdit, qu'il allait avoir une punition... Il fut raisonné...
L'auteur comprit enfin, en reliant cette attitude de l'enfant à ses interrogations sur les divers sens d'un même mot, que son soucis était de s'assurer de la concordance entre le dit et la chose ou entre le dit et le faire. S'il avait exprimé "tu mets ta main sur Alain", précise A.Rouby, je lui aurais répondu "oui tu mets ta main sur moi", je lui aurais confirmé que ce qu'il faisait était ce qu'il disait. Mais, avec notre vision de "névrosés", son attitude ne pouvait être pour nous que sexuelle. <<...la question (typiquement psychotique), posée par ce garçon, ne relevait en fait ni de la séduction, ni de l'éveil de la sexualité, et encore moins du désir sexuel: il s'agissait simplement pour lui de s'assurer de la bonne correspondance entre un geste qu'il faisait, et les mots convenables pour désigner ce geste!>>

- La question de la loi et des interdits est délicate, nécessitant de bien distinguer les registres.
L'interdit peut concerner:
· la sécurité (soit du sujet lui-même, soit des autres);
· la vie commune qui nécessite le respect d'un certain nombre de règles de société définies par la loi, s'appliquant à tous et dont la transgression est jugée par un tiers;
· le règlement intérieur qui est généralement défini par l'instance dirigeante et qui n'est donc pas triangulée;
· les coutumes familiales, culturelles, religieuses;
· les limites de chacun, la tolérance individuelle que nous avons face à tel ou tel comportement.
On voit qu'Alain Rouby établit ainsi un ordre décroissant quant à l'impératif d'intervenir, d'interdire, éventuellement de sanctionner. La sécurité impose de ne pas tergiverser, alors que les différences de coutumes demandent de la souplesse.
La grande difficulté avec les enfants et adolescents psychotiques étant leur non internalisation des limites et des lois, il y a nécessité d'adapter l'intervention; de mettre des mots sur, par exemple, ce qui les a mis en colère et rendu agressifs; de les isoler si nécessaire le temps de leur apaisement, mais avec le maintien de la présence de l'adulte qui peut essayer de réduire leur angoisse; de leur demander une réparation, si cela est possible. Mais, par contre, éviter l'agressivité en miroir, la privation d'un objet de "besoin" et surtout de leur objet psychotique (lequel est un appui essentiel pour eux, un support de leur existence psychique). Et, si nécessaire, passer la main à un collègue, lorsque le professionnel se sent débordé.

Concernant les parents, A.Rouby rappelle qu'ils sont la plupart du temps très démunis devant les attitudes de leur enfant et qu'il n'ont pas toujours d'espace pour décompresser et réfléchir. Il est donc important qu'ils soient accompagnés, tout en évitant de trop insister sur les éventuels progrès de leur fils ou de leur fille dans l'établissement, ce qu'ils peuvent entendre comme une incompétence de leur part.
Il souligne aussi combien "l'incestuel" (la trop grande proximité d'un des parents avec l'enfant) est fréquent et pose au professionnel une question délicate car il s'agit pour lui d'aider l'enfant à s'autonomiser, à prendre une certaine distance, sans que le parent se sente attaqué. Il est toutefois <<important, dit-il, de dire l'interdit de l'inceste, et de prescrire des séparations et des limitations quand les parents ne savent pas les mettre...>> [car] ceux-ci <<ont parfois été tellement abîmés qu'ils sont devenus aveugles aux dangers dans lesquels ils mettent leur enfant.>>

Alain Rouby souligne enfin que les éducateurs ne sont pas des psychothérapeutes, en ce sens qu'ils sont sur le terrain, qu'ils partagent la "réalité" quotidienne des psychotiques, qu'ils doivent composer avec elle. Leur tâche est, selon lui, de rester dans le champ de cette réalité, d'en rendre compte par des mots, de dire ce que leurs actes peuvent produire, les sentiments et sensations qu'ils peuvent ressentir eux-mêmes ou générer chez autrui, et de veiller sur ces personnes qui sont encore très vulnérables.

Maurice Villard
Septembre 2007