Xavier Canonge, Jean-Louis Pedinielli


Le Regard de travers. Adolescence et délinquance


(Armand Colin, 2014)

 

L’ouvrage s’appuie, précisent les auteurs, sur des années de travail en Centre Educatif Renforcé, et de pratique d’expertises judiciaires auprès des juges pour enfants.

Un historique de l’abord psychopathologique de la délinquance est présenté, depuis le concept de “dégénérescence” au 19ème siècle, ceux de “déséquilibre psychique”, de “constitution perverse” et de “personnalité psychopathique” au début du 20ème, jusqu’aux conceptions actuelles du DSM et de la Classification Internationale des Maladies (“personnalité antisociale”, “trouble des conduites”, “trouble oppositionnel avec provocation”...), en passant par les abords psychologiques (Mucchielli, Pinatel, Leblanc et Fréchette…).


La critique principale faite à l’ensemble de ces perspectives porte sur le fait qu’elles font appel d'une part au vocabulaire de la morale (“mensonge”, “transgression”, “provocation”, “désobéissance”, etc… relèvent-ils, entre autres termes, dans le DSM) davantage qu’à celui de la pathologie, et d'autre part à la notion simplificatrice de “personnalité”, sans référence aux vécus des sujets concernés et à leur relation au monde.
La position de l’Ecole criminologique de Louvain (pour laquelle prime la compréhension de la trajectoire du sujet) leur paraît par contre une alternative.
Parmi les propositions psychanalytiques relatives à la délinquance, ils relèvent que Lagache a donné au criminel une densité et une logique, que Balier a établi une distinction intéressante entre “passage à l’acte” et “recours à l’acte”; mais ils résument également les apports de Freud, Aichorn, M.Klein, Greenacre, Lebovici, Male et Pasche, Lacan, Amal Hachet et P.L.Assoun, Chartier.

Convoquant tour à tour discours d’adolescents, références littéraires, les approches de Michel Foucault, Sartre, Pierre Legendre, et surtout les concepts lacaniens, Canonge et Pedinielli développent l’importance de l’imaginaire et du regard de l’Autre dans l’acte de délinquance. Ce dernier est essentiellement, disent-ils, un essai de se rendre visible, d’être reconnu, voire de se reconnaître. “...si je me fais attraper, leur dit un adolescent, à ce moment là on me dit qui je suis”. Et un autre: “je suis délinquant, donc je suis un homme”.
Le problème, et le cercle dans lequel le sujet entre alors, c’est de se réduire (et d’être réduit par autrui) à cette image, celle du délinquant, d’être aliéné à l’Insigne, c’est-à-dire à un signe distinctif (l’acte du délit, le mot “délinquant”, le tatouage, la “marque” vestimentaire…) qui, certes, ne les coupe pas complètement de la Loi du signifiant mais leur évite la perte que cette Loi implique. “L’image devient vérité”.
Genet est ici cité: “Pendant le vol, mon corps est exposé. Je le sais de mes gestes scintiller. Le monde est attentif à ma réussite s’il désire ma culbute.

Comme explication à la violence qu’ils ont exercé à l’égard d’une personne, nombre d’adolescents expriment le fait que celle-ci les a regardés “de travers”, et qu’ils ont perçu ce regard comme leur attribuant une place de déchet: “tu n’es rien, tu n’existes pas, tu es une merde…” A ce qui est donc entendu-vu comme insulte, à ce “tu n’es que ça”, ils tentent d’échapper… mais par l’agression, donc par un acte qui les ramène à l’insigne délinquant.
Les auteurs soulignent que ce regard de l’autre n’est pas fixe, mais bien "de travers", autrement dit un regard qui ne les fige pas et auquel ils peuvent s’opposer, cette opposition par les voies de la violence refermant cependant sur eux le piège.

Et pourtant, précisent-ils en se référant au tableau du peintre Magritte “Ceci n’est pas une pipe”, l’assignation du mot à l’image peut être rompue: ce sujet n’est pas un délinquant.
Pour sortir de la prison de l’image, il faut accepter “de ne pas tout voir et de ne pas être tout vu”, accepter donc le manque.
Cette acceptation ne peut se faire que si le Tiers (la Justice en l’occurrence) est entendu comme interprétant et non comme “omnivoyant”.
Si, par exemple, comme l’avait développé Michel Foucault, la prison, l’expertise, le regard social, ne sont que des appareils de savoir sur l’individu catalogué “délinquant”, ce dernier se voit confirmé dans ce statut et demeure dans un rapport d’équivalence entre lui et l’image.
La justice a une fonction institutionalisante à condition que son représentant se réfère explicitement à la loi et n’entre pas dans une forme de séduction ou de négociation. L’exemple est à ce propos présenté d’une juge qui, après avoir menacé plusieurs fois un adolescent de la prison, lui dit que selon elle la prison n’est pas la place où doit se trouver un adolescent et essaie de négocier un choix entre prison et Centre Educatif.

Le rappel à la loi est donc nécessaire, accompagné d’une reconnaissance de ce que le sujet est au-delà de l’Insigne, par une écoute (où l’écriture peut avoir un grand intérêt) qui lui permette de sortir de la “jouissance” de l’image, de sortir du “semblant”.

En référence aux concepts lacaniens et en particulier aux registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire (RSI), Canonge et Pedinielli, proposent, dans la problématique de la délinquance adolescente, un type de nouage qui ne serait pas borroméen (les 3 cercles reliés de telle sorte que la coupure de l’un d’entre eux entraîne la déliaison de l’ensemble) mais olympique, le cercle de l’Imaginaire étant situé entre les deux autres et leur permettant d’être reliés (ordre RIS mais linéaire).
Laissant le débat ouvert, ils veulent signifier ainsi que la dépendance de l’adolescent dit “délinquant” à l’Imaginaire n’est pas une exclusion du Symbolique mais un refus de la perte et de la division.

Maurice Villard
Mai 2014

 

Quatrième de couverture

Le « regard de travers », telle est la raison donnée par certains adolescents délinquants pour rendre compte de leur déchaînement de violence. À partir de cette question du regard, les auteurs, cliniciens, s’interrogent sur les rapports entre adolescence et délinquance, entre regard et passage à l’acte, entre image et aliénation, entre symbole et insigne.
La reprise des théories psychanalytiques des changements de la puberté, l’interrogation des théories de la délinquance ouvrent la voie à une analyse des rapports de l’adolescent à son image et à sa tentative de résoudre l’impasse adolescente par une identification au personnage et aux insignes de la délinquance. Condamné à montrer ce qu’il est devant un regard qui le vise « de travers », l’adolescent se fourvoie dans le conformisme des images. Il devient alors le héros d’un nouveau cogito selon lequel il montre pour déduire ce qu’il est. Le regard, souvent celui de la justice, se referme pour le réduire à ce qu’il voit. Devant ce piège, le « délinquant » pourrait citer ce que Jean Genet affirmait en son temps : « Je sentais le besoin de devenir ce qu’on m’avait accusé d’être. »
Illustré de cas cliniques, cet ouvrage constitue une véritable aide aux professionnels concernés par la délinquance, en proposant une meilleure compréhension des passages à l’acte et de la mise en jeu incessante du pouvoir et de l’autorité.

Xavier Canonge est docteur en psychologie clinique, psychanalyste. Il est expert auprès du tribunal pour enfants de Nîmes, formateur et superviseur.
Jean-Louis Pedinielli, professeur émérite de psychologie clinique à l'université d'Aix-Marseille, est psycholgue clinicien.