Claude Allione

La part du rêve dans les institutions
Régulation, supervision, analyse des pratiques

Ed. Encre Marine (2005)

 

Les pathologies des personnes reçues dans les institutions médico-sociales, se traduisant par des symptomatologies lourdes, dont les débordements violents et les passages à l'acte, usent les soignants (terme que l'auteur prend dans un sens global pour qualifier toute personne s'occupant de ce que l'on appelle aujourd'hui les "usagers").
Cette usure et cet épuisement, qui ne sont pas seulement physiques mais qui peuvent atteindre le désir lui-même - le désir d'éduquer, d'aider, de soigner - devraient normalement être compensés par l'intérêt pour le métier, les résultats, l'évolution des patients, le salaire, la reconnaissance de la Société, etc...
L'usure doit se compenser par un "plus de plaisir", ce que Lacan appelait un "plus-de-jouir".
Cette compensation est toutefois loin de se produire, et particulièrement à l'heure actuelle où l'individualisme a pris le pas sur le collectif, où les théories sont décriées, où la reconnaissance n'est plus évidente, où les salaires stagnent et les budgets diminuent.
Pour que le soignant puisse continuer à soutenir les patients, puisse assumer vis-à-vis de ces derniers sa fonction alpha (fonction, selon Bion, consistant à transformer les éléments psychiques archaïques et vécus comme destructeurs en éléments "détoxiqués" susceptibles d'être assimilés par la psyché), il est indispensable qu'il trouve pour lui-même une autre fonction alpha (que C.Allione appelle "fonction alpha au carré"), que devraient lui apporter l'institution, ses cadres, l'administration... chaque instance devant trouver elle-même une fonction alpha supérieure.
Parmi ces fonctions alpha au carré pour les personnels, la supervision, la régulation, l'analyse des pratiques, ont une place essentielle.
L'auteur tente de différencier ces termes malgrè leur fréquente synonymie et en fait l'historique (de la notion de contrôle en psychanalyse jusqu'à la psychothérapie institutionnelle, en passant par le groupe Balint, les apports de Kurt Lewin, du centre de Chesnut Lodge aux Etats-Unis, etc...) .


On sait que Bion attribuait à la capacité de rêverie maternelle l'efficace de cette fonction alpha sur le nourrisson, fonction qui se concrétise par la sensiblité de la mère (ou son substitut) aux vécus émotionnels de l'infans (la "préoccupation maternelle primaire" de Winnicott), par les gestes et paroles qu'elle lui adresse, l'anticipation de ses besoins ou malaises, la mise en récit de ce vécu entre elle et son bébé pour un tiers.
La mère en effet ne peut assurer la fonction alpha que si elle se sent portée par ce tiers: père, parents, communauté, tradition, religion, etc...

"Portée"... Claude Allione consacre plusieurs pages à examiner tout ce que comporte la notion winnicottienne de "holding", trop souvent réduite au "maternage"; à examiner, plus précisément, ce minimum indispensable au "suffisamment bon", au "juste bon" maternel.

"To hold", rappelle C.Allione, signifie tout à fois, selon les expressions dans lesquelles le verbe se trouve: porter, tenir, contenir, maintenir, serrer, résister, persister, supporter, posséder. Il ajoute que "to hold together", faire tenir ensemble, indique <<que l'on empêche l'effondrement ou la dislocation d'une chose>> et que "holding" est un portefeuilles d'actions ainsi qu'une "propriété", une "jouissance", une "possession".
<<C'est dire, écrit-il, qu'à cette triade sémantique: soutenir, maintenir, contenir, s'ajoute le sens de posséder, voire de jouissance. Voilà l'ensemble des images portées par le terme "holding" quand Winnicott l'emploie.>>

Le passage de la vie intra-utérine à la vie aérienne s'accompagnant de la disparition de ce qui constituait la première (rythmes, enveloppement...) et de la découverte de la pesanteur, nécessite, pour éviter ou réduire l'effroi de la chute et de l'effondrement, des bras qui soutiennent, maintiennent et contiennent, prolongés par le regard et la voix, puis par la pensée.

Fonction phorique, donc, qui nécessite elle-même de celui qui l'exerce qu'il soit lui aussi soutenu par un Autre, au risque, dans le cas contraire, de vivre la peur de "laisser tomber" et la difficulté ou l'impossibilité d'assurer le "holding".

C.Allione illustre ce "holding du holding" par le tableau de Léonard de Vinci (présenté en couverture du livre): "La Vierge à l'Enfant avec Sainte-Anne", où l'on voit l'enfant Jésus tenant les oreilles de l'agneau tout en regardant sa mère qui elle-même le regarde, assise sur les genoux de Sainte-Anne. <<Le regard de Sainte-Anne porte le regard de Marie qui porte le regard de Jésus.>>
<<Marie,
écrit l'auteur, peut s'autoriser à ne pas maintenir étroitement Jésus, voire même à admettre l'image du futur sacrifice sous les traits de l'agneau, représentation de la castration maternelle, dans la mesure où le regard porte et est lui-même porté; ou plus exactement où l'enfant se tient à la chaîne des regards de la lignée maternelle d'un côté, et à la mort sous la forme de l'agneau de l'autre.>>

Fonction phorique nécessitant la fonction métaphorique, que Winnicott n'a pas oubliée, dit C.Allione, quand il inclut dans le minimum nécessaire à la "mère suffisamment bonne", non seulement le "holding" et le "handling" (la façon de traiter l'enfant, de s'en occuper), mais aussi l'"object-presenting", la présentation des objets, c'est-à-dire la référence au tiers.

En ce qui concerne les équipes, il faut également un "holding de holding" qui permette que se poursuive ou se reconstitue la capacité de rêver les patients, "la part du rêve" au sein de l'institution.
S'appuyant sur les travaux de Paul Ricoeur sur "l'identité narrative" et ceux de Jacques Hochman sur l'utilisation des contes avec les enfants psychotiques, Claude Allione définit la supervision comme une mise en récit assistée ou accompagnée, mise en récit constituant l'essentiel de la capacité de rêverie et donnant à ce qui a été vécu sa temporalité; autrement dit, permettant à ce vécu de sortir de l'immédiateté.

En fin d'ouvrage, l'auteur analyse les conditions pratiques et les éventuels obstacles à la régulation: les transferts individuels et groupaux, les divergences d'attentes, la question du leader, le risque pour le superviseur de se situer en Idéal-du-Moi, l'acting out individuel ou groupal, les modalités du choix du régulateur...

Il donne en conclusion un certain nombre de règles qu'il estime souhaitables, tout en sachant qu'elles dépendent à la fois de l'intervenant et de l'institution:
- instauration de deux ou trois séances préliminaires afin que l'équipe donne ou non son approbation;
- engagement pour une certaine durée;
- régularité et rythme des séances, préétablis;
- tout peut se dire mais rien s'y faire;
- interdiction des jugements personnels et de faire taire un participant;
- confidentialité (ce que disent les participants n'est pas répété hors des séances), ce qui ne signifie pas que les thèmes abordés ne puissent pas être repris dans les réunions institutionnelles;
- aucune décision prise;
- unité de temps, unité de lieu, unité d'action (on ne fait rien d'autre pendant la séance);
- unité de personnes (groupe constitué, sans irruption);
- absence des cadres hiérarchiques (la parole étant libre, ceux-ci pourraient se trouver en porte-à-faux face par exemple à des actions rapportées qui pourraient poser question sur le plan disciplinaire) et absence de stagiaires qui ne resteraient que peu de temps dans l'établissement.

 

Maurice Villard
Décembre 2010

 

Quatrième de couverture

Dans tous les pays du monde, lorsque le vigneron élève son vin dans une barrique, la porosité du bois qui en constitue les parois laisse s'évaporer une partie des liquides dans une proportion que l'on ne saurait négliger. On appelle cette évaporation : " la part des anges ". Jour après jour, le paysan compense cette part des anges en ajoutant du vin. On appelle cette compensation : l'" ouillage". La plupart des grands vins qui réjouissent nos cœurs sont nés dans ces conditions. Une institution de soin, médico-sociale ou d'éducation, c'est un être vivant comme l'est aussi un vin. Ici les anges sont les rêves, et si les institutions écartent cette part du rêve, cette part offerte au rêve, elles s'étiolent, se referment, et ne produisent plus les effets escomptés. Ce rêve, c'est la régulation qui le fournit ou plutôt qui l'entretient. Si aucun régulateur ne vient plus accomplir cet ouillage dans le tonneau institutionnel, alors la pratique s'évente, s'aigrit, et finalement se mue en vinaigre. Pour vivre, une institution a besoin de cette part du rêve qui semble être une perte de prime abord ; mais cette perte est indispensable, à l'instar des vins les plus précieux, pour lui assurer structure et qualité. Cette perte est en définitive un gain. Voilà l'état d'esprit qui m'a guidé pour écrire ce livre. J'ai voulu analyser les rouages de ce que l'on appelle régulation, supervision, ou encore analyse des pratiques selon deux points de vue différents : rendre compte d'une pratique d'une part, sans toutefois tomber dans la banalité du simple témoignage ; et proposer des supports théoriques pour en éclairer les bases, pour tenter d'écrire les prémisses d'une théorie de la régulation.


Biographie de l'auteur.
Claude Allione est psychanalyste membre d'Espace Analytique, fondateur et directeur de l'Institut de Formation Audit où il met en œuvre depuis 20 années une conception originale de la régulation psychanalytique dans les institutions de Santé Mentale et de Travail Social.