Sandrine Le Sourn-Bissaoui, M.H. Plumet

L'enfant psychologue: développement des connaissances sur les phénomènes mentaux

( Psychologie et Éducation, n°52, mars 2003 )

 

Maîtres de conférences à l'Université de Reims, les auteurs de cet article soulignent l'importance de l'enculturation dans le développement, chez l'enfant, de l'attribution d'états mentaux à autrui ( ce qui est communément appelé "théorie de l'esprit" ).
L'enfant de 3 ans est en effet capable d'attribuer des désirs aux autres et de comprendre que ces désirs peuvent commander leurs actions. Vers la fin de la quatrième année, il peut attribuer à cet autre un état d'ignorance, et à 5 ans une fausse croyance.
Il va, par exemple, pouvoir prédire (et expliquer) qu'une personne qui a vu un objet rangé dans le placard A va aller l'y chercher à son retour alors qu'en son absence cet objet a été placé dans le placard B.

S'appuyant sur diverses recherches récentes, Le Sourn-Bissaoui et Plumet indiquent que l'enfant apprend la "psychologie populaire" de la culture dans laquelle il baigne et que son accès aux concepts mentaux représentationnels est médiatisé par le discours. Ils citent les recherches montrant que la taille de la fratrie ou que le nombre de partenaires sociaux plus âgés favorisent la compréhension des croyances par l'enfant entre 3 et 5 ans. Dunn et Brown, rapportent-ils, montrent que << les enfants réussissant le mieux les tâches de fausse croyance sont ceux pour lesquels, sept mois plus tôt, la famille a le plus de conversation à propos des émotions.>> Ce qui importe << n'est pas tant la quantité de discours maternel... que le type de contextes d'échanges discursifs dans lesquels les états mentaux et leur relation à la conduite sont présentés.>>

Ils donnent enfin l'exemple de l'autisme et de la surdité.
L'absence - ou la quasi absence - de "théorie de l'esprit" chez un grand nombre d'enfants autistes étant considérée par certains chercheurs comme élément essentiel du phénomène autistique et par d'autres comme la conséquence d'autres troubles, l'exemple des enfants sourds m'a paru plus concluant.
Très souvent, ceux-ci réussissent en effet beaucoup plus tardivement les épreuves de théorie de l'esprit ( fin de l'enfance, voire adolescence ). Mais si les enfants sourds partagent dès le plus jeune âge, avec l'un au moins des parents, la langue des signes, les compétences en théorie de l'esprit se développent au même rythme que chez les enfants entendants.
<< Ces résultats confirment, disent les auteurs, l'importance d'un environnement linguistique (et culturel) partagé pour développer des connaissances intersubjectives...>> Ils ajoutent que les aspects formels du code, les règles syntaxiques, par l'emboîtement d'attitudes propositionnelles, permettent de << manipuler les représentations récursives des pensées, croyances, désirs ou intentions des personnes.>>

Présenté dans une perspective plutôt "cognitiviste", s'appuyant sur des recherches expérimentales, sans référence aucune aux travaux cliniques et psychanalytiques, cet article m'a paru toutefois en accord avec ce que nombre de ces derniers avancent, à savoir l'importance pour l'infans du lien instauré par l'Autre entre l'affect et le langage. Je renvoie, sur ce site, à mes notes de lecture relatives aux ouvrages de Balbo et Bergès: Jeu des places de la mère et de l’enfant. Essai sur le transitivisme et Psychose, autisme et défaillance cognitive chez l'enfant.

Sans doute, en effet, faut-il voir les prémisses de la "théorie de l'esprit" dans ce qui se déroule au cours des deux premières années. Le Sourn-Bissaoui et Plumet rappellent d'ailleurs que l'on peut observer dès la première année: l'attention conjointe, des comportements communicatifs intentionnels et des conduites de référenciation sociale ( lorsque par exemple l'enfant regarde l'adulte avant de toucher un objet inconnu ).
Prémisses de la "théorie de l'esprit" dans ce que traduisent les notions de mimétisme affectif et de sympathie (Wallon), d'empathie (Théodor Lipps) et d'identification (Freud).
Dans le dossier des Cahiers de l'Actif consacré à l'autisme (été 1999), Jacques Hochmann rappelait que Freud avait privilégié la conception de Lipps sur l'empathie ( processus imitatif spontané de l'émotion d'autrui ). << Une piste, écrivait Freud, conduit de l'identification à l'empathie, c'est-à-dire à la compréhension du mécanisme grâce auquel nous avons la capacité de nous situer par rapport à une autre vie mentale.>> ("Psychologie collective et analyse du Moi", 1921).

Il n'est peut-être pas inutile ici de citer également Henri Wallon:
<< L'ambiance humaine infiltre le milieu physique et s'y substitue en grande partie, surtout pour l'enfant. Or il appartient précisément aux émotions, par leur orientation psychogénétique, de réaliser ces liens qui anticipent sur l'intention et le discernement. Les attitudes qui les composent, les effets sonores et visuels qui en résultent sont pour autrui des stimulations d'un intérêt extrême, qui ont le pouvoir de mobiliser des réactions semblables, complémentaires ou réciproques, c'est-à-dire en rapport avec la situation dont elles sont l'effet et l'indice. Une sorte de consonance, et d'accord ou d'opposition, s'institue très primitivement entre les attitudes émotionnelles des sujets qui se rencontrent dans un même champ de perception et d'action. Le contact s'établit entre eux par mimétisme ou contraste affectifs. C'est par là que s'instaure un premier mode concret et pragmatique de compréhension ou, mieux, de participationnisme mutuels. La contagion des émotions est un fait qui a été souvent signalé. Elle tient à leur pouvoir expressif, sur lequel se sont fondées les premières coopérations de type grégaire, et que d'incessants échanges et, sans doute, des rites collectifs ont transformé de moyens naturels en mimique plus ou moins conventionnelle.>> ( "L'évolution psychologique de l'enfant", 1941 ).

Émotions partagées, dont Wallon avait détaillé les ancrages toniques et posturaux, mais dans une relation dissymétrique et signifiante pour l'un des protagoniste: émotions anticipées, projetées, interprétées, parlées, prises dans le réseau des signifiants de l'Autre.
Dit en d'autres termes par C. Bursztejm et A. Gras-Vincendon: << Le fait que la mère ou son substitut attribue un état mental à l'enfant, le traite comme agent de ses actions, contribue à la création de modèles de mentalisation. C'est, écrit [Fonagy], par "l'exploration de l'état mental d'une personne maternante intuitive que l'enfant devient capable de trouver, dans son esprit, une image de lui-même en tant qu'être motivé par des croyances, des sentiments et des intentions".>> ( Bursztejm, Gras-Vincendon, "La théorie de l'esprit: un modèle de développement de l'intersubjectivité?", Neuropsychiatrie de l'Enfance et de l'adolescence, 2001;49).

M.Villard
Avril 2003