Jean-David Nasio

L’inconscient de Vallotton

(Ed du Musée d’Orsay, 2013)

 

A l’occasion de l’exposition des oeuvres picturales et xylographiques de Félix Vallotton au Grand Palais à Paris (octobre 2013-janvier 2014), le psychanalyste Jean-David Nasio a rédigé ce court ouvrage afin, écrit-il, de nous faire <<revivre une ancienne émotion enfouie que [le peintre] a su, avec tant de talent, transformer en image>>.


Les tentatives de psychanalyse appliquée aux oeuvres artistiques sont toujours risquées, même si, comme dans le cas présent, elles s’appuient sur des écrits de l’auteur (son journal et ses romans en l’occurence, et notamment, parmi ceux-ci, “La vie meurtrière” qui serait partiellement autobiographique). L’analyste, en effet, ne peut éviter, dans ce type d’exercice, de faire à son tour oeuvre projective.
J’ai toutefois trouvé intéressant de revoir certaines peintures avec l’oeil de J.D.Nasio.

Ce dernier souligne que Félix Vallotton s’était imaginé coupable, au moment de la préadolescence, d’accidents tragiques ayant touché certains de ses proches (personne admirée et amis). Cette culpabilité aurait entraîné chez lui une amertume permanente et une distance par rapport à la réalité, se traduisant fréquemment dans son oeuvre par la froideur, l’ironie, le pessimisme (en ce qui concerne les relations homme femme, en particulier) et une violence contenue. D’où le titre de l’exposition: “Le feu sous la glace”.
Fantasme d’une violence exercée à son endroit davantage qu’à l’égard d’autrui. J.D. Nasio renvoie à ce sujet à la xylographie L’assassinat (1893), et aux peintures Orphée dépecé (1914), Poivrons rouges (1915), L’homme poignardé (1916).

Pour Vallotton, écrit le psychanalyste, il y a deux types de femmes:
d’une part la mère, aimante et protectrice, sans fards, endormie, au bain, ou occupée à sa toilette, indifférente au regard que l’on pourrait porter sur elle; nue mais ne suscitant pas le désir: Le bain au soir d’été (1892-1893), La maîtresse et la servante (1896-1897), Femme au bain se coiffant (1897), Femmes à leur toilette (1897)...
d’autre part la femme séductrice et désirable, mais intéressée, menteuse, infidèle, menaçante, dangereuse, avec laquelle la relation ne peut être que guerrière: La chambre rouge (1898), Le mensonge (1898), Femme nue lutinant un silène (1907), La haine (1908), Homme et femme ou le viol (1913), Orphée dépecé (1914)... J.D.Nasio rappelle cette phrase de Vallotton, souvent citée: <<Qu’est-ce que l’homme a donc fait de si grave qu’il lui faille subir cette terrifiante ”associée" qu’est la femme. Il semble qu’il ne doive y avoir de possibilité entre les sexes que comme vainqueur et vaincu.>> Nasio d’ajouter qu’un homme qui tient de tels propos ne peut se ranger que dans le camp des vaincus.

Félix Vallotton, selon son propre aveux, préféra regarder vivre que de vivre lui-même. Il serait donc resté, dans sa peinture, à une place de voyeur, situant du même coup le spectateur à cette même place.

Si l’on suit ce que nous suggère J.D.Nasio quant à l'angoisse suscitée par le désir féminin, les oeuvres où Vallotton montre des couples enlaçés (mais habillés) dans une antichambre (La chambre rouge, Le mensonge, La visite, Cinq heure ou intimité), ou une femme regardant vers la chambre (Intérieur avec femme en rouge de dos), ou encore un chapeau et une canne posés sur une chaise devant une porte entrebâillée (Le haut de forme, intérieur)... ces oeuvres, donc, qui suggèrent un après, un avant ou un au-delà, ne pourrait-on les appréhender par cette formulation: restons dans l’antichambre car au delà est le péril ?
Le rouge, si omniprésent, ne nous l’indique-t-il pas ?
Le nom de la pièce où est situé le couple pourrait alors être pris au pied de la lettre: l’anti-chambre.
Mais n’y a-t-il pas aussi une jouissance à rester sur le pas de la porte ?

Toutes ces pièces en enfilades, ces portes à demi ouvertes, ces femmes de dos devant un placard ou une armoire (Femme fouillant dans un placard; Intérieur, femme en bleu fouillant dans une armoire) ne peuvent qu’intriguer et susciter le questionnement. Que cherchent elles? Qu’y a-t-il dedans? Que se passe-t-il là-bas? Que va-t-il se passer?

Si l’on peut percevoir en Vallotton, selon J.D Nasio, un peintre angoissé, on trouve aussi en d’autres toiles, comme il le précise aussi, un peintre serein: celui des paysages, des femmes à leur toilette, celui qui peint l’enfant insouciant qui joue sous les yeux de sa mère (La chambre rouge, Etretat; Le ballon).
Commentant Le ballon, où une petite fille court après un petit ballon rouge alors que l’on perçoit au loin deux femmes qui paraissent bavarder, J.D Nasio fait référence à la notion winnicottienne de “capacité d’être seul en présence de l’adulte”. L’enfant peut être sans angoisse, jouer en toute tranquillité, car il sait l’adulte tutélaire à proximité, adulte protecteur qui, dans ce moment de jeu, ne lui demande rien.

Jean-David Nasio nous propose ainsi des pistes pour tenter de saisir quelques éléments inconscients de l’oeuvre de l’artiste.
La démarche est à mon sens enrichissante, à condition de la considérer comme un éclairage partiel, comme rencontre entre deux sensibilités, celle du peintre et celle du commentateur, comme approche ouvrant à d’autres questions.
Questions par exemple sur le passage de la sérénité à l’angoisse, de la femme-mère aimante à la femme-séduisante dangereuse; questions sur un homme qui dit avoir évité la vraie vie mais qui essaya de s'engager dans l'armée afin d’aller au front lors de la grande guerre...
Questions sur cette diversité de styles, cette alternance et ce mélange d'ironie, de distance, de froideur et d'érotisme dans ses toiles.

Maurice Villard
Novembre 2013

 

Voir le site du Grand Palais, au sujet de cette exposition.
A l'occasion de celle-ci, des ouvrages sont parus et plusieurs revues lui ont consacré un numéro spécial.