Jules Verne (1828-1905)

Puisque partout, à l'occasion de l'anniversaire de sa mort, on célèbre Jules Verne, je m'associerai à cet hommage en soulignant que si "les Voyages extraordinaires" ne sont en rien des romans psychologiques ils sont par contre d'un grand intérêt quant aux questions du fantasme et du jeu des signifiants.

Pour ce qui est du fantasme, qu'il s'agisse de rêverie ou d'inconscient, on conviendra volontiers de la richesse des récits verniens renforcée par les magnifiques reliures et les illustrations des éditions Hetzel.


Avant même de les lire, ces couvertures que je voyais, enfant, derrière les vitres de la bibliothèque paternelle eurent sur moi leur effet de séduction.

Pour le contenu fantasmatique, relevons entre autres: l'osmose entre l'espace et le temps, la plongée dans les profondeurs, le refuge insulaire, la toute puissance, le double... L'imaginaire y trouve largement son compte.

Il se lie même au comptes, comptes à rebours ou mauvais décomptes qui seront toutefois réajustés à temps pour que soient saufs les héros.
Ainsi Philéas Phogg dans son tour du monde en 80 jours.

Je n'insisterai pas sur "Vingt mille lieues sous les mers" où le misanthrope Nemo est protégé du maléfique monde externe par les deux enveloppes somptueuses du Nautilus et de l'océan. Un capitaine "personne", nommé sans nom, remarquablement interprété au cinéma par un James Mason que l'on voit aux claviers de l'orgue, le visage en sueur, essayer de couvrir d'une autre enveloppe, sonore celle-là, les mises en acte de ses pulsions destructrices. La beauté musicale accompagnant l'horreur, l'éventration des navires, la mort par le feu et la noyade des passagers et des équipages.

Je m'arrêterai un peu plus, exemple parmi d'autres, sur "Les Indes noires" qui, à l'instar du "Voyage au centre de la terre", décrivent un monde souterrain d'une telle immensité qu'une ville semblable à celle d'Édimbourg peut y être construite et que le malfaisant Silfax peut y vivre caché quinze années durant avec sa petite fille - dans ses galeries obscures, labyrinthiques et abyssales - sans qu'aucun mineur ne les découvrent.
Ces profondeurs terrestres portent la même ambivalence que la matrice maternelle: elles sont paradisiaques et mortifères.
En leur sein certains voudraient rester. Simon Ford, l'ancien contremaître des mines de houille désaffectées, dit à l'ingénieur James Starr:
<<Monsieur James..., vous voyez cette caverne immense, cette grève que les eaux viennent baigner à nos pieds? Eh bien, c'est ici que je veux transporter ma demeure, c'est ici que je bâtirai un nouveau cottage...>>
<<
Qu'y aurait-il d'étonnant, dit plus loin Simon Ford, à ce que sous le climat de la Nouvelle Aberfoyle, dans ce milieu qui ne connaît pas les intempéries du dehors, on devînt deux fois centenaires?>>
Le récit montre toutefois que la caverne peut se trouver privée d'issue et qu'elle pourrait devenir cimetière, qu'elle peut être envahie par les eaux ou exploser par un coup de grisou.
La comparaison du monde souterrain avec la vie intra utérine apparaît nettement avec la "délivrance" de l'adolescente Nell.
Harry, le fils de Simon Ford, va retirer Nell, petite fille du vieux Silfax, du puits au fond duquel celui-ci l'avait emprisonnée, avant de la monter progressivement vers le monde aérien et lui faire découvrir la brise, les étoiles, le rayon vert de l'aube, l'éclat de l'astre solaire... Il l'amène en quelque sorte à la vie, la sort des entrailles telluriques, lui fait voir le jour et trouver l'amour.

Relevons un autre type de fantasme, celui de la perte de la femme aimée, enlevée d'une manière ou d'une autre à son jeune et méritoire fiancé par un rival au désir impérieux, exclusif et maléfique.
C'est le thème du "Château des Carpathes" et du "Secret de Wilhelm Storitz".
Dans "le Château des Carpathes", le comte Franz de Telek croit retrouver vivante - mais prisonnière du seigneur Rodolphe de Gortz (et de son complice Orfanik) au sein de son terrifiant Château - sa chère et belle Stilla, cantatrice décédée sur scène quelques années auparavant. Mais au terme de ses errances dans les souterrains de la forteresse, Franz de Telek découvre que Rodolphe de Gortz n'est en possession que des apparences de Stilla: sa voix enregistrée et son image. Par un artifice d'optique inventé par Orfanik, le baron de Gortz <<...non seulement... entendait la Stilla; comme s'il eut été dans sa loge, mais... il la voyait comme si elle eut été vivante, devant ses yeux.>>
" Le Secret de Wilhelm Storitz", ouvrage posthume, donne une issue inverse de celle du précédent. L'héroïne, Myra Roderich, reste vivante mais devient imperceptible à la vue après que Wilhelm Storitz lui eut administré un breuvage dont il emporte avec lui dans la mort le secret de sa composition chimique.
Alors que De Gortz n'avait conservé que les apparences de la Stilla défunte, Marc Vidal épousera une Myra vivante mais invisible.

Mais le fantasme est chez Jules Verne indéfectiblement lié au jeu des signifiants: à l'énigme chiffrée ou à l'anagramme, qu'il affectionnait particulièrement.

D'anagrammes et de recherches sur la symbolique des mots, l'oeuvre est truffée.
Michel Ardan, c'est le photographe Nadar.
Hector Servadac donne, pour le prénom, "torche", et pour le nom, en lecture droite-gauche: cadavres.
Dans les Indes noires, le nom de la mine, Aberfoyle, peut se décomposer en: Abe(rfo)yle, c'est-à-dire en "ruche" et en "For(d)".
Dans le même ouvrage, le nom de l'ingénieur James Starr (qui revient dans la mine, appelé par Simon Ford) est particulièrement signifiant: une étoile en sous-sol, pourrait-on dire.
Et
Philéas Fogg! Porter comme patronyme "brouillard" quant on est un homme aussi "mathématique" !

Sur sa page internet relative à "L'île mystérieuse", Gilles Carpentier fait l'analyse suivante à propos du héros Cyrus Smith: << le mot "CHRIST" se trouve entièrement dans les lettres du nom de l'ingénieur. Il nous reste alors les lettres "YMSU". Un simple quart de tour et la lettre "M" devient "E" et donne "YESU". CYRUS SMITH -> YESU CHRIST >>

 

Pour ce qui est des énigmes, citons seulement celle du "Voyage au centre de la terre".
C'est le décodage du cryptogramme trouvé sur un vieux parchemin qui sera à l'origine de l'expédition du professeur Lindenbrock.
Après de longues recherches de la part du professeur et de son neveu pour en comprendre le sens, c'est ce dernier qui, en s'éventant avec la feuille et voyant alors brièvement le texte par le verso, saisit la clef: il suffisait de lire le texte en commençant par la fin !

Mais l'anagramme de Verne... n'est-il pas précisément "enver(s)" ?

 

 

________

 

Je recommande les sites

Centre international Jules Verne
(où se trouve de nombreux liens)

Le site de Lionel Dupuy
(qui fait l'analyse littéraire de quelques romans de Jules Verne
)

Le site de Gilles Carpentier

___________

Voir aussi les numéros spéciaux des magazines Géo et Le Figaro

 


Les copies totales ou partielles des textes présentés sur ce site ne peuvent être réalisées que pour un usage personnel ou n'être transmises à des tiers que sous forme de photocopies devant mentionner mon nom et mon adresse Web.
Maurice Villard © tous droits réservés