La violence

On trouvera ci-dessous

Quelques réflexions personnelles sur la notion de violence

La violence existe dans tout phénomène vivant.

Elle sert, dans le monde animal, à la survie de l'individu et de l'espèce, à la défense du territoire.
Chez l'humain, elle est présente à toutes les phases du développement.

La naissance peut être, d'une certaine façon, considérée comme processus violent, d'où certaines méthodes d'accouchement qui furent préconisées par les partisans d'une "naissance sans violence" (Leboyer).

Le nourrisson est l'objet, au cours des premiers mois, d'agressions externes et internes par rapport auxquelles il se trouve sans défense, en raison de son immaturité neuro-motrice qui nécessite la présence protectrice, filtrante, sécurisante de l'adulte (ce que Freud avait appelé la fonction de"pare-excitations").
Mais l'éducation, en tant que telle, est en partie violente; d'une violence nécessaire à l'autonomisation et à l'humanisation progressive de l'infans: interprétation des cris du nourrisson et de ses attitudes, sevrage, apprentissage de la marche, de la propreté, etc .... Autant de "castrations", comme disait Françoise DOLTO, c'est-à-dire de coupures par rapport aux formes de dépendance antérieures, coupures "symboligènes" dans la mesure où elles permettent à l'enfant d'accéder à plus d'abstraction et de symbolisation ( à condition toutefois, que ces coupures soient promotionnantes et débouchent sur des bénéfices secondaires).
Il s'agit là de violences symboliques et positives subies par l'enfant.
Mais il faut également considérer les violences venant de l'enfant lui-même, dans sa recherche de toute puissance, d'emprise sur les choses et les autres, de maîtrise.

L'agressivité est en effet défensive, auto-conservatrice ; utilisée aussi pour mettre à l'épreuve, pour vérifier la solidité de l'environnement, et particulièrement des adultes.
Elle s'exprime enfin dans toute situation de rivalité, pour garder sa place ou occuper celle d'autrui, pour ne pas perdre la face (s'agissant alors de la question de "l'amour propre" et de la recherche du "désir de l'autre").
La violence peut être dirigée vers l'extérieur ou vers soi-même, étant entendu qu'entre les deux (le soi et le non-soi, le dedans et le dehors) les confusions ne sont pas rares ; sujet et objet, moi et autre, n'étant pas distingués dans les premiers temps de la vie.
Joueront dans ces confusions, à tout âge d'ailleurs, les mécanismes de projection et d'identification.

Au cours de la phase oedipienne, on sait combien prévaut l'ambivalence (liée à la rivalité et à la culpabilité).
Les contes pour enfants (comme les mythes pour les sociétés) illustrent toutes les formes fantasmatiques de la violence (morcellement, dévoration, meurtre, abandon ; loups, ogres, sorcières, etc ...). Et les jeux de l'enfant la mettent en scène abondamment.
Les sociétés se sont constituées comme telles en canalisant cette violence, en la limitant par des interdits fondamentaux (du meurtre, du cannibalisme, de l'inceste), en la ritualisant, en la sublimant, en la dérivant vers d'autres objets et d'autres buts (rites, sacrifices, boucs émissaires, ennemis, compétitions, etc...).

Néanmoins, la violence négative ne cesse de ressurgir et de s'actualiser chaque fois qu'il y a faillite (provisoire ou durable) des mécanismes de défense, des instances surmoïques, de la fonction tierce (dite fonction paternelle) ; chaque fois que le sujet ou le groupe se sent menacé dans son intégrité, dans son identité, son amour-propre, à propos de tout ce à quoi il tient et qui le fait tenir.

L'adolescence est en l'occurrence une période sensible puisque l'individu est fragilisé, aux prises avec une multitude de réaménagements (physiologiques et anatomiques, de son image du corps, de ses relations familiales, de son statut et de ses rôles au sein de la société).
Cette période est violente, critique.
Violence que l'on trouvait dans les "rites de passage" des sociétés anciennes. Violence que l'on peut voir aujourd'hui, dans certain cas, exprimée par les adolescents eux-mêmes, dans diverses conduites à risques ou anti-sociales, par manque de repères.

On peut citer, comme facteurs déstabilisateurs actuels: la rapidité des changements socio-économiques, des normes et des valeurs ; la relativisation des modèles ; l'affaiblissement des traditions ; la fragilisation des liens généalogiques et familiaux.

Certaines enquêtes récentes effectuées auprès de collégiens de milieux défavorisés soulignent plusieurs éléments susceptibles de favoriser les passages à l'acte violents: l'échec scolaire, l'image dévalorisée de soi, l'absence de perspective extra-scolaire et de projet réalisable, la contradiction entre modèles culturels.

Certains auteurs attirent également l'attention sur l'impact de l'image, notamment des images télévisuelles et des jeux vidéos.
Les avis sont divergents quant à l'influence de la violence présentée sur les écrans; cette influence n'étant pas directe et dépendant de l'âge de l'enfant d'une part, du milieu environnant d'autre part qui permettra ou non de métaboliser ce qui est perçu.
L'hypothèse souvent faite cependant est que la prééminence du visuel renforce l'imagerie (c'est-à-dire la mémorisation d'images restituées comme telles) et la réémergence des fantasmes agressifs archaïques, aux dépens de l'imaginaire et des fantaisies agressives (c'est-à-dire de constructions psychiques s'exprimant par exemple dans le jeu).
L'audiovisuel, par son importance actuelle et par manque de confrontation compensatoire à la réalité, renforcerait l'illusoire, réduirait les capacités d'attente dans la réalisation des désirs, aurait des effets de déshinibition et d'insensibilisation.

Ces questions restent ouvertes, l'humain n'ayant pas attendu les boîtes à images pour cultiver la violence, s'en abreuver , la mêler à la jouissance, la projeter sur l'étranger, afin sans doute de la mieux méconnaître en lui-même et l'exorciser.

Maurice VILLARD
novembre 1996

Haut de page

Courriel de Maurice Villard adressé en novembre 2002 à Régis Henry
à propos de "Pourquoi ils tuent" de Richard Rhodes

<< En première impression, après lecture de ton très gros travail, je serais assez d'accord avec ce qu'avance Athens, sur le fait principal que la "violentisation" est un processus qui se transmet, se construit. On sait d'ailleurs que les nazis avaient "éduqué" leurs futurs tortionnaires.
Il me semble toutefois que l'approche est surtout psycho-sociologique et que le sujet peut être aussi abordé (mais Rhodes le fait un peu, semble-t-il) à un niveau macroscopique (conditions économiques et sociales) et "microscopique" (mécanismes psychiques internes de chaque individu). Ce dernier point est abordé avec les notions de "modification du moi" et de "communauté fantôme" (laquelle m'évoque les notions d'internalisation et d'identification).
Mais il m'a semblé que l'analyse prenait en compte essentiellement des processus conscients et pré-conscients, notamment avec ces expressions de "soliloque" ou de "monologue intérieur avec la communauté fantôme".
Il y a là peut-être l'influence du courant "psy" nord-américain qui, autant que je sache, ne prend pas en compte de la même façon qu'en Europe (surtout en France et en Allemagne ) et en Amérique latine, les questions de l'inconscient et des processus psychiques précoces (tout au moins par certains courants).
En France, plusieurs psychanalystes ont publié sur les différentes formes de violence (violence fondamentale, violence symbolique nécessaire au processus d'humanisation, pulsions agressives et leur sublimation, sensibilisation à la violence et aux passages à l'acte au moment des bouleversements de l'adolescence, impact ou non des images télévisuelles, etc...).
En ce qui concerne la "responsabilté" des criminels, Athens et Rhodes paraissent clairs, d'après ce que tu dis: ils sont conscients et responsables.
La question me paraît cependant être de celles qui relèvent du paradoxe (et de la réflexion philosophique). Leurs actes, dans la majorité des cas, ne sont pas insensés, sont volontaires... mais ils ont été déterminés par le processus développemental de "violentisation". On tombe là sur les problèmes - insolubles à mon avis - de la liberté, du déterminisme, du libre-arbitre, et autres notions assimilées. La société ne peut bien sûr "déresponsabiliser" les individus... mais la question reste...>>


Haut de page

La violence vue par les meurtriers psychopathes

article de la revue "Nature", traduit et transmis par Régis Henry

N. S. Gray, et al. "Violence viewed by psychopathic murderes". Nature, vol 423, May 2003, pages 497-498.

Les meurtriers psychopathes sont souvent dépeints comme ayant le sang froid, sans émotion, et manquant de remords, mais ils sont aussi des adeptes pour mentir et pour feindre les émotions pour lesquelles ils sont déficients.
Des chercheurs ont adapté le test connu sous le nom de Implicit Association Test (IAT), qui a été utilisé auparavant pour évaluer les préjudices cachés, pour démontrer que les meurtriers psychopathes possèdent des associations cognitives anormales quant à la violence qui peuvent étayer leurs actions. De telles mesures implicites peuvent nous procurer un important aperçu (insight) sur le mode de penser du criminel.
L'habileté des psychopathes à tromper, mentir, manipuler, signifie que leur danger potentiel vis-à-vis d'autrui peut ne pas être apprécié correctement par les diverses agences du système judiciaire, que leur réponse aux évaluations cliniques est souvent truquée, et que les chercheurs sont aveugles quant aux motifs qui les sous-tendent.
Face au probleme de la détection des croyance sociales stigmatiques, les psychologues ont développé des tâches qui mesurent les attitudes implicites.
Le IAT a quantifié avec succès des croyances que les gens pouvaient vouloir dissimuler, tels que des vues négatives à propos de groupes raciaux, de l'homosexualité, de l'obésité.
Les chercheurs de l'université de Cardiff ont adapté le IAT pour révéler les croyances implicites au sujet de la violence chez les meurtriers psychopathes.
Ils ont suivi la méthodologie générale du IAT.
Brièvement, des mots en majuscules comme "LAID", sont classifiés comme étant "plaisant" ou "pas plaisant", et des mots en minuscules, par exemple : "tue", sont classifiés comme "violent", ou "paisible", en pressant sur les boutons correspondants.
Quand le même bouton est assigné à la fois pour les mots pas plaisants et violents (qui est appelée la condition congrue) la plupart des sujets trouvent la tâche facile. Mais quand les mots plaisants et violents partagent le même bouton de réponse (la condition incongrue), la plupart des gens trouvent cela confus.
L'association entre "plaisant-pas plaisant" et "violent-paisible" est indexée au moyen de l'effet de l'IAT (temps de réaction pour la situation incongrue moins le temps de réaction pour la situation congrue).
Un échantillon de 121 sujets a été recruté a partir d'admissions répétées à un centre de thérapie sécurisé pour des hommes délinquants, présentant des troubles de la personnalité. Aucun des participants ne souffrait d'une autre maladie mentale morbide, ou prenait des drogues illégales.
La psychopathie a été mesurée à l'aide du test : Psychopathic Checklist-Revised. Ceux qui ont eu un score de plus de 25 ont été étiquetés psychopathes. Ils ont sélectionné les meurtriers de façon à cibler le groupe le plus sérieusement violent. Les groupes étaient formés de 13 meurtriers psychopathes, de 17 meurtriers non-psychopathes, de 39 psychopathes ayant commis d'autres actes criminels, et de 52 non-psychopathes ayant commis d'autres actes criminels.
Il n'y avait pas de différence significative entre les quotients d'intelligence parmi les groupes
L'analyse statistique des résultats démontre qu'il n'y a pas un effet significatif lié au groupe : meurtrier-non-meurtrier, même quand on tient compte de l'âge et du QI.
Comme les chercheurs s'y attendaient, ils ont trouvé que les meurtriers psychopathes démontraient un effet IAT beaucoup plus bas que les meurtriers non-psychopathes. Il n'y avait pas de différence significative en ce qui concerne la fréquence des erreurs par rapport aux types d'actes de délinquance, de la psychopathie, ou de l'interaction entre ces variables.. Un IAT de contrôle (fleur-insecte : plaisant-pas plaisant) n'a révélé aucun effet pour la psychopathie ou pour les autres types.
Les résultats indiquent que l'effet réduit du violent IAT, observé chez les meurtriers psychopathes, est vraisemblablement dû à leurs croyances anormales au sujet de la violence, plutôt qu'à quelques autres effets non spécifiques, tel que le mauvais contrôle des impulsions et / ou des déficits dans le processus de décision. Les meurtriers psychopathes ont des réactions négatives diminuées quant à la violence, comparativement aux meurtriers non-psychopathes, et autres délinquants.
Selon les auteurs, à leur connaissance, c'est la première démonstration cognitive des croyances sociales anormales des meurtriers psychopathes. L'interaction entre psychopathie et meurtre suggère que c'est la combinaison de ces deux facteurs qui est cruciale pour identifier les croyances implicitement déficientes au sujet de la violence. Résultant en une subpopulation relativement rare de psychopathes très violents.
Évidemment, tous les meurtriers n'ont pas des motivations ou des croyances similaires à propos de la violence. Pas tous les psychopathes commettent des meurtres (comme cela est illustré par le phénomène des psychopathes "en col blanc" : les employés).
Les résultats de cette étude ont des implications qui peuvent être testées. Par exemple, les non-psychopathes peuvent être sensibilisés à la violence après avoir commis un meurtre (par conséquent, de plus haut scores à l'IAT). La différence entre les groupes de psychopathes peut refléter deux populations séparées, stables, de délinquants psychopathes. Une avec des croyances sociales déficientes (et donc avec une disposition croissante vers l'extrême violence). L'autre où de telles croyances négatives sont absentes.
Si cette différence peut-être révélée par le "violent" IAT avant qu'un crime soit commis, ce test peut devenir un outil important pour distinguer entre les psychopathes qui ont plus de chance de commettre des actes extrêmement violents, de ceux qui ne le feront pas.

Note du traducteur.
On peut rêver d'un IAT adapté qui permettrait de détecter à l'avance, parmi les policitiens, ceux qui seraient potentiellement dangereux pour la population. Les futurs : dictateurs, tyrans, responsables de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, sans oublier les éventuels mahonnêtes, les corrompus...
De même, vu les nombreux scandales, pour les PDG de sociétés, les conseils d'administration fantoches, les financiers en tous genres et de tous poils, s'illustrant par leur manque d'éthique, de conscience sociale,..
Autant de psychopathes "en col blanc", de par leurs décisions de véritables meurtriers en série par personnes interposées. Crimes en général qui demeurent impunis... si peu, si rarement.
Du pain sur la planche...

Régis Henry
Décembre 2003

Haut de page

Voici quelques sites traitant de la question de la violence

Dossier sur la violence à l'école, sur le site du Café pédagogique

Dossier sur la violence, sur le site de Jacques Nimier

Les racines de la violence, sur le site d'Alice Miller

Les articles du site "Regard conscient"

 

Haut de page

Quelques ouvrages en français
(par ordre alphabétique des auteurs)

Piera Aulagnier: "La violence de l'interprétation" (PUF)

Jean Baudrillard, Edgar Morin: "La violence du monde" (éd. Le Félin)

Jean Bergeret: "La Violence fondamentale" (éd. Dunod)

Lucienne Bui Trong: "Les racines de la violence : de l'émeute au communautarisme"
(éd. Louis Audibert)

Jean Cluzel et al.: "Jeunes, éducation et violence à la télévision" (PUF)

Erich Fromm, Théo Carlier: "La passion de détruire : Anatomie de la destructivité humaine"
(Robert Laffont)

René Girard, Jean-Michel Oughourlian, Guy Lefort: " Des choses cachées depuis la fondation du monde" (éd. LGF)

Pierre Karli: "Les racines de la violence : Réflexions d'un neurobiologiste" (Odile Jacob)

Christiane Olivier: "L'ogre intérieur" (Fayard)

Joseph-Antoine d'Ornano: "Essai sur l'origine de la violence contemporaine"
(éd. François-Xavier de Guibert )

Serge Raymond: "Crimes de sang et faits de violence" (éd. Hommes et Perspectives)

Daniel Royot: "Les Etats-Unis, civilisation de la violence ?" (Armand Colin)

 

Quelques dossiers de revues

CULTURES en mouvement: "Prévenir les violences en institutions" (n°64, février 2004)

Le Journal des Psychologues: "Violences en familles" (n°82, novembre 1990; n° 115, mars 1994)

Le Journal des Psychologues: "La personnalité criminelle" (n°129, juillet 1995)

Le Journal des Psychologues: "Violence dans les Collèges" (n°190, septembre 2001)

Le Journal des Psychologues: "Inceste: violence et séduction" (n°207, mai 2003)

Le Journal des Psychologues: "Psychopathes et pervers" (n°211, octobre 2003)

Neuropsychiatrie de l'Enfance et de l'Adolescence: "La violence. Sources et devenir"
(Vol.50, n°6-7, novembre 2002)

Neuropsychiatrie de l'Enfance et de l'Adolescence (n°44, mars 1996)

Sciences Humaines: "Aux sources de la violence" (n°54, octobre 1995)

Haut de page

 Accueil     Autre article

m'écrire

Les copies totales ou partielles des textes présentés sur ce site ne peuvent être réalisées que pour un usage personnel ou n'être transmises à des tiers que sous forme de photocopies devant mentionner mon nom et mon adresse Web.
Maurice Villard © tous droits réservés