Pourquoi ils tuent.
Une nouvelle approche
Ouvrage de Richard Rhodes
présenté par Régis Henry (1)


Richard Rhodes : "Why they Kill, The discoveries of a Maverick Criminologist", ou : "Pourquoi ils Tuent. Les Découvertes d'un Criminologue Non-Conformiste". Publié par Vintage Books, New York, 1999, 371 pages..

Introduction

Dans ce livre en anglais, passionnant du début à la fin, que nous avons tenté de résumer le plus fidèlement possible, l'auteur Richard Rhodes présente les travaux de Lonnie H. Athens (doctorat de l'université de la Californie à Berkeley), criminologue, professeur à Seton Hall University, au New Jersey.
Travaux non-conformes, qui bousculent, malmènent toutes les théories et explications courantes à propos de la violence.
Un livre fort, dur, archi documenté, qui vous brûle les mains, mais qu'on ne peut lâcher, qui ne vous lâche pas tant il occupe, hante vos pensées. Un livre que l'on pose, sans le refermer, le temps de reprendre son souffle, ou de prendre un peu de recul pour absorber l'horreur de la violence restituée sobrement, avec efficacité, sans effet de style.
Un livre que tous les juges, avocats, policiers, gardiens de prison, éducateurs, psy en tous genres, parents, criminologues devraient lire et garder comme outil de travail à portée de la main. Pour ne plus continuer à offrir des réponses inadaptées, en un mot, pour ne plus se sentir impuissant, désarmé, face au grave problème de la violence.
De même pour les chefs d'états, les ministres, leurs conseillers, les politiciens et décideurs de tous poils qui veulent se pencher sérieusement sur le problème de la violence, et qui sont prêts à réellement retrousser leur manches, plutôt qu'à faire des "effets de manches", ou des "numéros" sans lendemain à la télévision, jouant avec la peur, l'angoisse des citoyens.
Les découvertes de L. Athens, et le texte stimulant de Rhodes remettront à tout le monde les pieds sur terre, et espérons, feront au moins réfléchir longuement les uns et les autres. Ils permettront en outre d'aborder la violence sous un autre angle, avec un oeil neuf. De sortir de l'éternel constat d'échec. D'envisager avec optimisme un ensemble de solutions à court, moyen et long terme. De les mettre en place sans délai.
Cette nouvelle connaissance du phénomène violence devrait conduire à la mise en oeuvre de méthodes, de thérapies, de moyens efficaces pas nécessairement coûteux, pour endiguer le flot de violence. En intervenant avant qu'il ne soit trop tard, plutôt qu'après les faits de violence. Traitant le problème à sa racine, pour pacifier la société, en la civilisant chaque jour un peu plus.
L. Athens s'est livré à une étude de longue haleine sur le terrain, et quel terrain ! Il a exploré la violence où personne ne s'était encore profondément aventuré, physiquement et intellectuellement. Jusqu'au coeur de la bête monstrueuse.
Les victimes de violences, quant à elles, pourront certainement trouver dans ce livre, une "reconnaissance" sans ambages, de leur condition de victime. Reconnaissance vitale pour leur "reconstruction". Elles y trouveront, sinon un réconfort, la réponse aux nombreuses questions qui les poursuivent, les hantent longtemps après. Comme par exemple : Pourquoi ? Pourquoi moi ?
Le livre de R. Rhodes et les publications de L. Athens devraient être traduits en français, si cela n'a pas déjà été fait. C'est un must !
En France ou ailleurs. Parler : d'insécurité, de la violence dans les banlieux, la rue, le métro, les écoles, des viols, des viols collectifs, de la maltraitance des enfants, d'abus entre adultes, de harcèlement, de drogue, de maladie mentale, de conflits entre communautés, etc., sans connaître, sans prendre en compte les travaux de L. Athens est un acte criminel !
Criminel, car pendant ce temps le massacre continue, des gens meurent, ou sont handicapés, estropiés à vie, affectivement, moralement, et parfois physiquement.
Criminel, car les victimes comme les agresseurs, et la société dans son ensemble souffrent grandement de ce mal endémique qu'est la violence.
Criminel, car la violence à un "coût" personnel très élevé pour chaque individu touché par ce mal. Un coût moral et financier énorme pour la société. Ignorer la violence, elle reviendra tôt ou tard vengeresse frapper en pleine gueule, comme un boomerang.
Rien n'est "gratuit" dans la violence. Personne n'est immunisé. L'immunité n'existe pas en la matière.
C'est ce qui ressort avec force du livre de R. Rhodes, et des travaux de L. Athens.

Chacun de nous s'est déjà demandé à maintes reprises : Pourquoi tuent-ils ?
Dans son livre, Rhodes, comme le titre l'indique : "Pourquoi ils tuent", répond de manière convaincante à cette grave question.
Pourquoi certains hommes ou femmes, et même des enfants sont-ils violents : frappant, violant, mutilant, assassinant ? Aucune question n'a autant résisté à une explication. Les religions, les idéologies, et chaque discipline des sciences qui touchent le comportement humain ont offert des réponses.
Ces théories invoquent des causes morales, surnaturelles, comportementales, sociales, neurologiques ou génétiques. Aucune n'a pu donner une explication crédible, définitive, rendant compte de tous les cas de violence que nous lisons chaque jour dans les journaux, ou voyons aux nouvelles à la TV. Par exemple, expliquer la violence par une lésion au cerveau va à l'encontre du bon sens, car la plupart des gens ayant une lésion ne sont pas violents.
Pour Rhodes : pauvreté, race, sexe de l'individu, sub-culture, maladie mentale, maltraitance, sont autant de facteurs disqualifiés individuellement et collectivement pour expliquer les crimes violents, du fait du grand nombre des exceptions, à l'intérieur de chacune de ces catégories.

Richard Rhodes décida de rencontrer l'obscur Professeur Lonnie H. Athens, après avoir lu ses ouvrages qui l'ont surpris et fasciné. Ouvrages sur lesquels il était tombé par hasard en parcourant le catalogue d'une université.
Rencontre motivée par le fait que les recherches de Rhodes ont révélé, à sa grande surprise, que les livres de L. Athens étaient ignorés, ou passés sous silence par l'Establishment universitaire. Ayant fait l'objet de la part de rares critiques, d'une condamnation sans recours de son type d'approche basée sur l'étude de cas sur le terrain.
À noter que R. Rhodes, ainsi que son frère aîné, a fait l'expérience de la violence entre dix et douze ans aux mains de sa belle-mère. Coups, tortures physiques et mentales, privation de nourriture. Il a repris quinze kilos en trois mois après avoir été placé dans une institution par le juge pour enfants. Cinquante ans plus tard il souffre encore des sévices. Sans doute à cause de ce douloureux passé, la plupart de ses dix-sept livres examinent le sujet de la violence humaine dans tous les domaines, y compris celle engendrée par certains types de gouvernements.
R. Rhodes a passé de longues heures à discuter avec L. Athens de la violence, tout en étudiant ses travaux et d'une façon approfondie la littérature sur la violence du point de vue de la criminologie, de la psychologie, ainsi qu'à travers l'histoire. Ce qui a conduit R. Rhodes à se rendre compte que les découvertes de L. Athens pouvaient avoir une application beaucoup plus vaste que celle envisagée par ce dernier. Qu'elles pouvaient aider à comprendre en fait le comportement violent dans toutes sortes de situations.
Aux cours des conversations, R. Rhodes a découvert que L. Athens avait eu à souffrir de la violence extrême de son père jusqu'à ce qu'il quitte la maison pour aller étudier à l'université.
"La violence c'est le Minotaure, ceux qui ont survécu passent leur vie à se frayer un passage dans son labyrinthe, cherchant la sortie", note R. Rhodes.

L. Athens : l'homme, la méthode.

La première partie du livre s'intitule : "L'homme qui parle aux assassins". Un titre qui fait allusion, ce n'est pas fortuit, au livre : Horse Whisperer, de Nicholas Evans. Un livre dont Robert Redford tira un film il y a quelques années, où le héros murmurait à l'oreille des chevaux traumatisés psychologiquement, pour les guérir. Un comportement a priori tout aussi bizarre, saugrenu, que celui de L. Athens. Lorsqu'il a désiré, à l'intérieur des prisons américaines, se mettre réellement à l'écoute des meurtriers quant à leur état d'esprit au moment de leurs actes de violence. Du jamais vu.
R. Rhodes présente d'abord l'enfance et l'adolescence difficile de L. Athens.
En présentant ces faits, Rhodes démontre l'importance et l'impact complexe qu'a eu cette expérience de la violence sur la vie personnelle et professionnelle de L. Athens, et sur sa détermination, sa démarche pour étudier ce phénomène. Il évoque aussi le parcours universitaire chaotique de L. Athens. Les difficultés qu'il a éprouvées dans ce milieu pour pouvoir mener à bien ses recherches, qui n'allaient pas du tout dans le sens du courant à la mode de la sociologie des années soixante-dix.
Du fait de son passé, marqué par la violence, L. Athens a eu des difficultés pour naviguer dans la "violence feutrée" du monde universitaire. Par contre, ce passé lui a permis d'évoluer avec "doigté" dans le milieu carcéral, et de poursuivre sa recherche jusqu'au bout, en dépit des pressions, intimidations, menaces, exercées par l'administration pénitentiaire et les détenus.
Rhodes explique le cheminement de la pensée de L. Athens. Comment il a développé sa recherche, mis au point son protocole. Résume toutes les embûches qu'il a rencontrées pour pouvoir la mener à bien. Convaincre le milieu universitaire, en tant qu'étudiant pour faire une maîtrise, puis comme professeur, de la validité de son projet de recherche, et survivre financièrement. Convaincre les autorités pénitentiaires américaines de lui laisser interviewer seul à seul pendant plusieurs mois, les détenus les plus violents de leur pénitencier.
Ceci sans compter les nombreux bâtons dans les roues mis par l'administration pour toutes sortes de raisons administratives faciles à imaginer, et leur souci d'assurer sa sécurité physique. Les détenus qu'il a rencontrés n'étaient pas des enfants de coeur. Du genre crème de la crème de ce qu'il y avait de plus violent dans les pénitenciers où il s'est rendu. Une mouture sélectionnée par Athens, à partir des épais dossiers.
Enfin et pas le moindre, convaincre les détenus qu'il ne travaillait pas pour la police, la justice, l'administration pénitentiaire, les avocats des victimes, les psy, etc.... Pas une petite affaire que de gagner la confiance et le respect d'individus incarcérés, hommes et femmes, pour des crimes d'une violence extrême, inouïe.
Parmi eux, aucun condamné comme tel pour des meurtres en série. À plusieurs reprises L. Athens a pu faire directement l'expérience de la violence en prison, risquant même sa vie. Dans un des cas, le détenu interviewé tentait de lui faire la peau, pendant qu'un des gardiens jouait les sourds...
Au cours de longues années de travail L. Athens a mis au point peu à peu sa méthode d'interview, pour recueillir les "confidences", la parole des détenus qu'il a analysée ensuite pour en dégager ce qui était commun à ces "discours". L. Athens voulait amener les détenus à ouvrir leur conscience, entendre ce que réellement ils pensaient et ressentaient au moment où ils attaquaient, violaient ou tuaient. L. Athens ne voulait pas des histoires bien ficelées qu'on raconte au flic, au juge, à l'avocat, aux co-détenus. Après une longue période d'approche, il commençait à poser des questions et à remonter le fil de leurs actes de violence. Il lui a fallu apprendre à éliminer les menteurs, les fabulateurs.


La violence et le processus de la "violentisation".

Pour illustrer le travail de L. Athens, R. Rhodes présente de longs extraits des "monologues" des détenus. Âme sensible s'abstenir ! Ces histoires sont autant de coups directs à l'estomac, qui vous coupent le souffle, sans entrer pourtant dans les détails sanglants, morbides.
Après le choc, ces paroles stimulent, torturent votre entendement. En même temps, elles vous bouleversent le coeur, car une victime a subi cette violence horrible, stupéfiante. Le livre tombe souvent des mains devant tant de sauvagerie à l'état brut. Voyage au coeur de la barbarie pure et simple.
Avec ces monologues, souvent insoutenables à plus d'un titre, on pénètre carrément, et là est leur réel intérêt, dans la psyché, le mode de fonctionnement des criminels violents. Hallucinant !
Les témoignages de cinquante-huit détenus ont donné naissance au premier livre de L. Athens en 1980 : Violent Criminal Acts and Actors (Actes Criminels Violents et les Acteurs).
Les théories des psychiatres, psychologues et sociologues sont très connues et généralement acceptées. Elles trouvent un écho dans les titres des médias qui rendent compte d'un crime violent : "un meurtre insensé", "sans motif apparent", "il a pété les plombs", "geste explosif", "nous ne saurons probablement jamais pourquoi".
La découverte majeure de L. Athens est que les criminels violents savent ce qu'ils font lorsqu'ils décident d'agir violemment. Ceci signifie que les meurtres ne sont jamais dépourvus de sens du point de vu de l'assassin. Les motifs qui peuvent paraître aux psys et autres spécialistes comme "triviaux", "apparemment sans importance", nous informent en fait sur l'acte de violence, et que le criminel n'a pas "explosé", mais a pris une décision et agi en conséquence. Cette découverte qui émerge des témoignages des détenus constitue un renversement complet vis-à-vis des théories qui prévalent dans le domaine de la violence d'ordre criminel.
L. Athens a découvert que les interprétations, que font les êtres violents, de la situation pendant laquelle ils commettent un acte criminel violent, se développent à travers une série d'étapes communes à tous.
L'auteur de l'acte violent, premièrement estime l'attitude de la victime. Puis indique à lui-même ce qu'il croit être la signification de cette attitude. Ensuite il s'engage dans un dialogue avec lui-même, implicitement, consultant les figures importantes de son passé, dont il a intériorisé les attitudes. Ceci, pour décider si oui ou non l'attitude présumée de la victime justifie une action violente. S' il conclut que oui, il passe à l'acte. En d'autres termes, pour L. Athens, les criminels violents sont responsables de leurs actes.
Pour décider, l'être violent consulte, comme chacun de nous, ce que L. Athens appelle la "phantom community", la communauté fantôme, c'est-à-dire ce qui nous a constitué, d'où nous venons. Une notion que l'auteur a mis plus de 20 ans à définir, à cerner. Les compagnons intériorisés que nous considérons comme allant de soi. La communauté fantôme, selon Athens, forme un tout, plus grand que la somme de ses éléments.
Les êtres violents sont violents non pas parce qu'ils sont mentalement malades, ou issus de sub-cultures violentes, ou ont une lésion au cerveau, ou se sous-estiment, mais parce qu'ils possèdent une communauté fantôme différente de celle de chacun de nous. Seulement un petit nombre d'entre nous utilise la violence pour résoudre les conflits.
Comment les individus deviennent des membres de ce club restreint, constitue le sujet du second livre de L. Athens : "The creation of dangerous violents criminels" (La Création des criminels violents dangereux).

Dans le premier livre, Athens identifie quatre types d'actes criminels violents : défense physique, frustratoire, maléfique, frustratoire-maléfique. Tous sont basés sur une interprétation erronée de l'attitude de la victime par l'auteur de l'acte de violence.
Trois faits bruts s'imposent à L. Athens. Le premier: il existe une multitude d'actes criminels violents. Le second: il existe plus d'un type de criminel violent (marginalement violent, violent, et ultraviolent). Le troisième: les différents types de criminels violents sont capables de s'engager dans des types d'actes de violence très différents.

À partir des témoignages des premiers détenus et de nouveaux cas, L. Athens a déterminé les conditions nécessaires à la création des criminels dangereux.
Pour lui, ce qu'il appelle "le processus de la violentisation" se déroule en quatre stades. (1) brutaliser, (2) belligérance, (3) accomplissement de l'acte violent, (4) virulence.
Chaque stade, Pour L. Athens, décrit les expériences sociales par lesquelles l'individu doit passer obligatoirement, avant de pouvoir passer au stade supérieur du développement de la violence.
La "brutalisation" est composée de trois types d'expériences. Dans les trois, l'individu subit un traitement rude et cruel aux mains d'autres, qui produit un effet durable et dramatique sur le déroulement ultérieur de sa vie. Les autres qui sont-ils ? Les membres du "groupe primaire" du sujet. Ceux avec qui il est régulièrement face à face en interaction, et intime. Par exemple les parents, les membres du gang. Le "groupe secondaire" se distingue par l'absence de la qualité de l'intimité, par exemple l'ensemble des élèves d'une école.
a) La subjugation violente se présente sous deux formes. Dans la coercition, la figure autoritaire utilise la violence ou menace de façon crédible de l'utiliser, jusqu'à ce que le sujet montre du respect, soit soumis.
Dans la rétorsion, la figure autoritaire utilise la violence pour punir le sujet de désobéissance passée ou d'un manque de respect. Le sujet est battu impitoyablement car son tourmenteur refuse d'accepter la soumission qu'il offre.
b) L'horrification de l'individu. Le sujet est témoin de la subjugation violente d'autrui, un proche appartenant à son groupe primaire. C'est l'inverse de la brutalisation. Le tourmenteur fait partie en général du groupe primaire.
c) Coaches de violence. Le sujet est placé dans le rôle de novice violent par un proche habituellement plus âgé, qui s'attribue le rôle de "coach" de violence. L'entraînement est généralement informel et implicite, plutôt que formel et explicite. Mais l'intention est évidente pour tout le monde. Pour être efficace le coach doit être crédible. Il utilise cinq techniques.
La glorification de la violence à l'aide d'histoires. Pour le ridiculiser, le coach se vante de ses actes violents et se moque du novice. La coercition lors de la subjugation violente, menace, punition physique si le novice désobéit. La harangue du novice, le coach extravague et bourre le crâne du novice avec des phrases du genre "un homme ne doit reculer devant personne". Enfin l'état de siège, qui combine toutes ces techniques sauf haranguer.
Peu importe le nombre de coachs et les techniques qu'endure le novice; l'entraînement à la violence n'est pas suffisant en lui-même pour le propulser complètement à travers le stade de la brutalisation. Ces trois types d'expériences avec la violence n'ont pas à être subits simultanément, mais seront nécessaires pour achever le stade de la brutalisation.
Le processus peut durer des semaines, des mois, ou des années. Ceux qui arrivent au terme du processus, les garçons en particulier, y parviennent au début de l'adolescence. Ils sont dans un état profondément troublé et perturbé, se demandant pourquoi ils ont subi un tel traitement. Ils sont prêts pour le stade suivant du processus de violentisation : la belligérance.
À ce stade, le sujet passe de la question douloureuse du : Pourquoi je n'ai pas? à celle du : Que puis-je faire? Il comprend clairement pour la première fois qu'il doit trouver un moyen pour empêcher les gens de le brutaliser. Il comprend aussi l'importance de l'entraînement à la violence qu'il a reçu. Sorte de révélation pour lui. Recourir à la violence est parfois nécessaire dans ce monde. Il se résout à utiliser une grande violence seulement s'il est provoqué sérieusement, et seulement s'il pense qu'il a des chances de sortir vainqueur de la confrontation. Une fois prise cette résolution de violence mitigée, le sujet a alors achevé le stade de la belligérance.
L'individu parvient au troisième stade de la violentisation, l'accomplissement de l'acte violent. Mais cela prend plus qu'une résolution de violence pour devenir violent. Beaucoup de gens font des menaces, sans intention sérieuse de violence. Ceci donne la fausse impression qu'une personne très en colère peut en tuer une autre. Un filon largement exploité par les auteurs, les cinéastes. Ils dépeignent d'une façon peu réaliste la transformation, sans doute parce qu'ils n'ont pas, ou très peu connu l'expérience de la violence. Les lecteurs, les spectateurs appréciant par procuration le meurtre d'ennemies sans s'exposer physiquement personnellement.
En fait, Athens conclut à partir de son expérience personnelle, et de ses recherches, que cela demande beaucoup de courage pour passer de l'autre côté de la barrière. En attaquant quelqu'un le sujet se met en danger physiquement et psychologiquement.
Le sujet nouvellement belligérant se demande : "Le moment venu est-ce que je serai capable ou non de faire très mal à un autre ?".
Pour ces sujets il existe quatre degrés de provocation : aucun, minimum, modéré et maximum. Le sujet novice ne répond qu'aux deux derniers degrés, et seulement dans certaines conditions. À chaque confrontation il peut gagner, perdre ou faire match nul. Une série d'échec par exemple peut amener le sujet à se dire qu'il n'est pas fait pour la violence, ou au contraire le rendre plus déterminé à utiliser une violence létale plus rapidement.
L'accomplissement d'un acte de violence notable, n'aura pas, en lui-même, un effet durable significatif pour le sujet. Pour que cela soit, il faut que le sujet comprenne complètement la signification de son succès. Cette tâche d'impression est accomplie de bon coeur par d'autres personnes qui semblent avoir un intérêt pervers et prendre du plaisir dans la violence. Encore plus s'ils connaissent l'agresseur ou la victime.
Parents, frères, soeurs, voisins, amis, connaissances, professeurs, policiers, avocats, juges, peuvent tous se retrouver impliqués dans l'évaluation de la signification de l'acte de violence. Le groupe primaire a plus d'influence que le secondaire, mais les opinions des deux groupes se renforcent les unes les autres. Le sujet se rend compte que l'opinion des autres a changé soudainement et de façon drastique après son acte violent, qu'ils le traitent différemment, le considérant comme dangereux.
Cette notoriété de sujet violent et la trépidation sociale qui en résulte conduisent le sujet à une situation critique. Le sujet doit décider s'il accepte ou rejette cette sorte d'accomplissement personnel. Faisant face à un paradoxe. D'un côté sa notoriété est basée sur quelque chose de mal. De l'autre côté, il est quelque fois mieux d'être connu pour quelque chose que la plupart des gens pensent être mauvais, que de ne pas être connu du tout.
Ce n'est pas évident, mais être reconnu comme dangereux présente des avantages. Il a un plus grand pouvoir sur son proche environnement social. Les gens pensent à deux fois avant de le provoquer. Il peut se sentir pour la première fois libre de la violence des autres. Son cerveau encore empreint des souvenirs des brutalités dont il a été la victime, une situation où il se sentait impuissant.
La découverte de son nouveau pouvoir ne peut que l'aider à se sentir irrésistible. La réponse à la question quant à savoir s'il accepte ou rejette sa notoriété, sa célébrité en tant qu'être violent est virtuellement une conclusion décidée d'avance.
Sa notoriété lui monte à la tête, comme la célébrité à certains, ce qui est, note Rhodes, un phénomène très contemporain dans beaucoup d'autres catégories de la société américaine : sport, cinéma, télévision, monde de la chanson, business. Un changement drastique s'opère; le sujet devient excessivement impressionné par ses actes de violence, et en général par lui-même. Il en arrive trop rapidement à la conclusion qu'il est invincible. Sa notoriété fera que personne n'essayera de le contredire. Il devient de plus en plus batailleur et n'accepte plus la moindre critique. Gare à celui qui le critique.
Il prend alors une nouvelle résolution de violence qui va beaucoup plus loin que la précédente. Il attaquera les gens physiquement pour les blesser ou les tuer, qu'il y ait eu la plus légère provocation ou non. Sa résolution le fait passer de la défensive à l'offensive. Il devient arrogant.
Cette nouvelle malveillance n'est pas une issue inévitable, souligne Athens. C'est un choix, une décision. Le cercle est bouclé, le sujet est passé de l'état de victime infortunée des brutalités, à celui d'agresseur impitoyable. Le type de brute qui le dégoûtait auparavant.
Le passage à une résolution de violence sans frein complète le dernier des quatre stades du processus de la violentisation : la virulence. Le sujet est prêt à attaquer les gens physiquement avec l'intention de les blesser sérieusement ou même de les tuer, pour la plus petite provocation.

Il est prêt à devenir un criminel ultraviolent. Il est venimeux. Il sera un "outcast and loner", un proscrit et un solitaire, ou il sera le bienvenu et un compagnon désiré dans certains groupes, pour lesquels avoir une réputation de violence est un pré-requis social.
Athens insiste, une personne qui ne subit pas entièrement le processus de la violentisation ne deviendra pas un criminel violent. Parvenir à un stade de la violence, ne garantit pas son achèvement, et encore moins celui de tout le processus. La violentisation est sélective. Par exemple le père de Athens a brutalisé ses deux fils et épargné ses filles, qui ont néanmoins connu pleinement l'expérience de l'horrification.
La violentisation est transmise empiriquement de génération en génération. Mais cette transmission n'est pas inévitable. Ce processus peut prendre des années ou quelques mois. Les femmes complètent le processus beaucoup plus tard que les hommes.
La violentisation est un processus social qui requiert une interaction avec les autres, et qui change au cours du temps.

Athens n'a pas étudié les corrélations statistiques. Il recherchait l'universalité des processus qui rendent compte de chaque cas du phénomène. Sa méthode, rechercher ce que tous ces cas possèdent en commun qui diffère de ce que les cas de non-violence révèlent, en utilisant la méthode de l'induction analytique.

Universalité du processus de la violentisation ?

Comme Athens a limité son analyse aux cas individuels qu'il a étudié, Rhodes s'est demandé si la violentisation est présente, par exemple chez d'autres individus jugés pour des actes de violence, ou meurtre.
Est-ce que la violentisation se révèle dans des cas qui ont fait la une des journaux, comme celui de Perry Smith, de Lee Harvey Oswald ?
Est-elle applicable à la violence criminelle à d'autres époques, et en d'autres lieux ? S'applique-t-elle à d'autres cultures que la société américaine contemporaine ? Est-ce réellement une explication universelle pour le comportement humain individuel d'une grande violence ?
Dans la seconde partie du livre, intitulée : le processus civilisateur, Rhodes tente de répondre à ces questions. Il a été étonné par ce qu'il a découvert en analysant divers cas en fonction du processus de la violentisation. Ceci lui a permis d'éclairer d'une lumière nouvelle des actions violentes qui jusque-là semblaient mystérieuses ou inexplicables.
Rhodes a étudié à partir du livre qu'elle a publié, le cas de Cheryl Crane, la fille de l'actrice Lana Turner, qui, adolescente, a assassiné l'amant de sa mère. Il s'est intéressé à Alex Kelly, un violeur récidiviste, et à Perry Smith, le personnage central du livre de Truman Capote : "De sang froid". Smith a assassiné avec Dick Hickock, au Kansas, les membres de la famille Clutters, les parents et leurs deux enfants, qu'ils ne connaissaient pas, au cours d'une tentative de cambriolage à leur domicile.
Rhodes a analysé les actes fréquents de violence du champion de boxe Mike Tyson. Ainsi que la vie de l'assassin présumé de John Kennedy, Lee Harvey Oswald, qui fut lui aussi un enfant brutalisé par son père. Dans tous ces cas, l'auteur a pu mettre en évidence les divers stades de la violentisation tels que décrits par Athens.

Dans le chapitre suivant : Meurtres avec motifs, Rhodes aborde une question essentielle. Qu'est-ce qui distingue les individus violents jugés innocents pour raison de maladie mentale, des sujets violents jugés sains et donc responsables de leurs crimes ? Il présente les recherches de divers auteurs qui se sont penchés sur le problème, et discute leurs conclusions à la lumière des résultats des travaux de L. Athens. Rhodes démontre ainsi que la violentisation, comme l'a indiquée Athens, est bien un processus de développement plutôt qu'une psychopathologie.
Étiqueter fou un individu violent, comme cela se produit quotidiennement depuis au moins deux cents ans, n'en fait pas un, bien qu'un certain nombre d'entre eux le soient, par hasard, peut-être.
Pour Athens, le tueur en série psychopathe est une fiction. Ces individus savent ce qu'ils font, et le font consciemment, et non pas compulsivement, ni inconsciemment. L'expression "meurtre en série" à été popularisée dans les années 1980, par le Behavioral Sciences Unit (BSU) du Ministère de la Justice des États-Unis, qui tentait de dresser le profil des criminels violents. Profils qui sont loin d'être exacts.

Si la violentisation n'est pas une maladie mentale, mais un processus de développement, opérait-il dans le passé aussi bien que de nos jours ? A-t-il existé à d'autres époques, dans d'autres cultures ? Si c'est le cas, quelle est sa fonction ? Quel est son but ?
Rhodes, à l'aide des travaux de divers historiens, analyse des cas de violence au Moyen Âge, à la Renaissance, au XVIe et XVIIe siècle, à travers l'Europe. Il note une évolution, d'une violence exercée par les individus vers une violence concentrée pour l'essentiel entre les mains du pouvoir. Le monopole royal de la violence émerge pour assurer les revenus du roi. En même temps la justice officielle se développe et devient accessible pour régler les différends. Troisième développement, le processus culturel de la sensibilisation des individus à la violence dans toutes les classes de la société.
Paradoxalement, les trois siècles qui ont vu le déclin de la violence, ont été aussi les siècles qui sont connus pour leurs brutales exécutions en public. La punition remplace la vengeance. La vengeance se produisait entre égaux. La punition implique la subordination. La vengeance était publique, la punition est publique. Le spectacle de la souffrance est introduit dans un monde habitué à infliger des blessures physiques et la souffrance. Les corps mutilés des condamnés restaient souvent exposés à la vue des passants, en guise d'avertissement préventif.
Pour Rhodes, la peine capitale aux États-Unis qui découle de ces pratiques, est un vestige du passé. Il ajoute que la résurgence de la peine capitale aux États-Unis révèle l'insécurité des autorités américaines face à l'augmentation des crimes violents, qui défie le monopole de la violence du gouvernement.
En Europe, les spectacles violents en public ont décliné avec le déclin de la violence en privé, une autre manifestation du processus de civilisation, avec la consolidation des états. Les exécutions publiques ne furent pas seulement considérées comme répugnantes, elles n'étaient plus nécessaires.
De nos jours, dans les pays qui fonctionnent selon les anciennes règles, les exécutions se font encore en public.
La lente progression dans le monde occidental démontre que les gens n'ont pas simplement décidé d'arrêter la violence parce que leurs gouvernements se sont centralisés. Le processus fut individuel, graduel, et vraisemblablement de génération en génération. Si de forts courants sociaux ont dirigé cette évolution, comment ont-ils imprimé leur poids sur les communautés et les êtres humains en train de se développer ?
En ce qui concerne la violence, quel a été le mécanisme du processus de civilisation ?

Communauté, socialisation, dominance, violence.

Pour tenter de répondre à ces questions, Rhodes présente divers travaux d'historiens qui ont étudié notamment la condition des enfants à travers les époques en Europe. Il les analyse en utilisant le modèle de la violentisation, et un article récent de L. Athens intitulé : Dominance, Ghettos et Crime violent.
Dans cet article, Athens discute de la violence individuelle dans le contexte social des quartiers des villes américaines de nos jours. Rhodes note que le modèle peut s'appliquer à des communautés plus larges, comme l'Europe, où la violence a diminué au cours des cinq cents dernières années. Athens affirme que la dominance est socialement universelle, et que les êtres humains entrent en compétition pour dominer. Il rappelle que le mot vient du latin dominus qui signifie "maître de la maison". Une signification qui n'a pas une portée anodine.

Athens distingue trois types de communautés mineures à l'intérieur de la communauté plus large que forment les États-Unis. Elles sont basées sur le type d'individus qui y prédominent.
a) Dans la communauté civile, selon Athens, les pacifistes prédominent, en seconde position, le groupe des personnes marginalement violentes. Les pacifistes ne commettront même pas un acte de violence défensif, et se dépeindront comme anti-violent. Les personnes marginalement violentes ne commettront que des actes de violence défensifs et se dépeindront comme non-violentes. Dans ce type de communauté, les conflits pour la dominance sont réglés par des moyens non-violents. Les êtres violents sont qualifiés d'inadaptés sociaux.
b) À l'autre extrême du spectre des communautés de Athens, la communauté maligne, où les ultra-violents prédominent, en seconde position, le groupe des personnes violentes. Les ultra-violents commettent tous les actes de violence, prêts à attaquer, ayant d'eux-mêmes une image de violence. Les personnes violentes sont prêtes à commettre des actes de violence défensifs et des actes du type frustratoire-maléfique, en réponse à des provocations extrêmes de dominance.
Ces communautés constituent virtuellement des zones de combat, où la violence est très fréquente, quotidienne, et pas surprenante pour ses membres, parce qu'elle est perpétuelle. Si bien que dans ce type de communauté, l'individu pacifiste et le violent marginal sont des inadaptés sociaux. Difficile donc pour eux d'encourager leurs enfants à ne pas adopter les manières violentes des deux autres groupes, car leurs enfants sont vulnérables, sans l'entraînement adéquat que leur procure la violentisation. À l'intérieur des États-Unis ces communautés sont comme des régions, des îlots non-pacifiés, où la plus grande violence est concentrée.
c) Entre les deux extrêmes, la communauté turbulente, où aucun type d'individu ne prédomine. C'est un mélange turbulent des quatre types d'individus : pacifiste, violent marginal, violent et ultra-violent. Ce qui rend chaotique la vie de ce groupe. Les membres ne savent à quoi s'attendre lorsqu'un conflit surgit entre eux quant à la dominance. Ces communautés sont en situation de transition vers plus de civilité, ou plus de malignité. Tout est problématique.
Il me semble utile de mentionner ici les travaux de Jane Goodall et de ses collègues, sur les comportements de dominance dans les groupes de chimpanzés ou de gorilles par exemple. Ils offrent des éléments très éclairants du point de vue du processus de l'émergence de la violence, de "la guérilla" dans les banlieues, et de la guerre dans les sociétés humaines.

Parenthèse: en lisant ce chapitre sur les types de communautés, on ne peut s'empêcher de penser par exemple en France à ce que l'on appelle les "zones de non-droit" : communauté maligne ? Ou à l'insécurité en France : communauté turbulente ? Ou encore aux résultats du premier tour des élections présidentielles de 2002. La poussée de l'extrême droite est beaucoup moins surprenante si on l'envisage, ainsi que les enjeux sociaux sous-jacents, dans le cadre du modèle de la dominance de Athens, succinctement résumé ci-dessus.
L'Irak, communauté maligne, aux yeux de Monsieur Bush et de son équipe d'ultra-conservateurs ? Les États-Unis, communauté maligne, aux yeux des ultra-conservateurs fondamentalistes musulmans ?... Le conflit Israélo-Palestinien ? Résultat d'une simple perception erronée de part et d'autre ou affrontement entre deux communautés turbulentes ? Maligne chacune, aux yeux de l'autre ?

À propos de la violence aux États-Unis, il faut voir le long documentaire de deux heures, réalisé par Michael Moore : Bowling for Columbine, sorti sur les écrans en 2002 aux États-Unis. L'auteur, un autre américain non-conformiste, y présente de façon très provocante la passion, la fascination absurde des américains pour les armes. Dans ce film, il remet en question, dénonce la mentalité cow-boy, la culture de la "frontière", du "tirer d'abord, discuter ensuite", fortement ancrées dans la culture américaine.
Dans une interview récente, il notait que tous les américains depuis longtemps vivent totalement, quotidiennement dans l'insécurité, la peur de l'autre. Sa description de l'insécurité correspondait au sentiment profond que connaissent actuellement les Français.
L'affaire du "sniper" dans la région de Washington en septembre 2002 n'est pas pour diminuer chez les américains cette peur, ni les tristes évènements du 11 septembre 2001. Une peur exploitée par les marchands d'armes, la droite américaine et Mister Bush. Leur solution, pour combattre la peur: plus d'armes, plus de pouvoir pour le gouvernement, des sentences plus sévères. Un cercle vicieux.
Au cours de la même interview, M. Moore faisait aussi le parallèle entre la violence dans la société américaine, où la première réaction des individus dans un conflit est de saisir une arme, et la violence du gouvernement américain au niveau international, vis-à-vis de l'Irak par exemple. Moore pose une question : pourquoi avec autant de meurtres chez nous avec une arme à feu avons-nous besoin d'une guerre ailleurs ?
Dans le même ordre d'idée. Outre l'image du coucher de soleil, le titre employé depuis quelques semaines par CNN en tête du segment pour présenter constamment les "dernières" informations sur l'Irak est symptomatique de la mentalité américaine : "Showdown". Un terme qui réfère au poker, à l'étalement de son jeu de cartes sur la table, à forcer l'autre à abattre son jeu, et à l'imagerie du western, où à la fin du film le bon confronte en public le méchant dans un duel au pistolet. Fin de la parenthèse.

Rhodes applique ensuite le modèle de la violentisation de Athens à l'histoire de la violence en Europe à l'aide des nombreux travaux des historiens. Au moyen âge l'Europe était une vaste communauté maligne qui a évolué au cours des siècles vers une communauté civile.
Par exemple la légende du roi Arthur et de ses chevaliers, est une fiction idéalisée d'évènements qui se déroulaient à cette époque. Arthur essayant de limiter la violence individuelle dans son royaume, en incitant à s'inspirer de valeurs plus dignes, autres que la gloire personnelle. Ceci tout en monopolisant lui-même la violence. Un phénomène présent dans la société de l'époque.
Il note par exemple que Voltaire écrit que Louis XIV à réussi à transformer une nation turbulente en une de gens dangereux seulement pour leurs ennemis. Et que dès Napoléon la communauté de turbulente devient plus civile.
Rhodes remarque qu'au XIX siècle la société Européenne "civilisée" colonise les autres parties du monde. Les européens formant une sorte de classe supérieure, procédant tout comme celle qui au cours du moyen âge, et des siècles suivants, ont peu à peu imposé la politesse et la civilité en centralisant la violence entre ses mains. Le triste bilan du colonialisme "civilisé" a reproduit le schéma de monopolisation de la violence par les aristocrates, les bourgeois.
Rhodes conclut que les types de communauté définis par Athens ont bien existé dans le passé. Comment la transformation vers une société civile s'est-elle effectuée ? Rhodes pense que cet accomplissement est une conséquence de la socialisation des enfants, et plus spécifiquement due à une diminution progressive du nombre d'enfants subissant la violentisation.
Cet argument assume que le processus de violentisation qui crée à notre époque les criminels violents, a créé les individus violents dans le passé, largement majoritaire au moyen âge. Une communauté maligne, où les cours d'amour, la poésie courtoise, étaient autant d'îlots de civilité, au milieu d'un océan de violence barbare. Rhodes se demande : existe-t-il des preuves de cette hypothèse ? Si oui, est-ce que la violentisation diminue avec le taux des homicides au cours des derniers cinq cents ans ?
Pour répondre à ces questions, il présente les rares travaux des historiens sur l'évolution des conditions de vie des enfants à travers les siècles. Il harponne au passage Philippe Aries pour qui au moyen âge les enfants étaient libres et innocents, la brutalité s'accroissant ensuite.
Pour Rhodes la vérité est inverse et plus cruelle. Il cite le travail de l'historien psychanalyste Lloyd de Mause qui considère que l'histoire de l'enfance est un cauchemar dont nous venons seulement récemment de nous réveiller. Il constate que plus on remonte dans le temps, et moins les individus et la société prenaient soin des enfants, et plus l'enfant courait le risque d'être tué, abandonné, battu, terrorisé, abusé.
Rhodes présente, pris à travers les époques, de nombreux documents fascinants allant dans ce sens. À l'époque classique et biblique l'infanticide était une pratique courante. Rhodes retrouve les stades de la violentisation décrits par Athens dans des documents d'origine italienne, française (journal personnel de G. Morelli et de J. Héroard) tout comme dans ceux du XIIIe siècle en Angleterre étudiés par J. Given.
L'étude des lois régissant la vie des enfants et des adultes est tout aussi instructive. En mai et juin 1300, la cour de justice du village de Droitwich a ordonné que 79 personnes soient fouettées, presque toutes accusées d'adultère ou de fornication... À la même période, les novices dans les couvents étaient battus, parfois à mort, par les moines.
Loi du XIIIe siècle, "si quelqu'un bat un enfant jusqu'à ce qu'il saigne, il s'en souviendra, mais s'il est battu à mort, la loi s'applique". La maltraitance passe dans le domaine public.
Les documents démontrent que la violence physique cède du terrain graduellement à la violence psychologique, qui devient une méthode de plus en plus populaire. Parmi les techniques: enfermement dans le noir, privation de nourriture par exemple, ou les Fairchild qui emmenaient leurs enfants voir le gibet avec les corps des pendus qui se décomposaient. Ils en profitaient pour leur faire une leçon de morale. On peut songer aux contes de Perrault, aux histoires de La Comtesse de Ségur.
Conséquence des tourments physiques et psychologiques endurés par les enfants, le nombre énorme de cauchemars, d'hallucinations que l'on retrouve dans les documents. Depuis l'antiquité, les traités des pédiatres contiennent régulièrement des chapitres indiquant comment guérir les enfants de leurs "rêves terribles". Les enfants étaient parfois battus parce qu'ils avaient eu des cauchemars !....
Le but de la violentisation à ces époques ? Préparer l'enfant à devenir un adulte qui aura besoin d'utiliser la violence pour régler les conflits. La violentisation avait une fonction adaptative.
Aux XIXe siècle, en Europe, le nombre de meurtres atteint un niveau proche de celui que nous connaissons, les gens sont plus ou moins "civilisés". Le pacifiste et le violent marginal deviennent dominants. Dans les classes supérieures, les duels continuent à remplacer la violence à l'état brut du moyen âge. On continue à considérer que l'enfant est mauvais et qu'il faut briser sa volonté. Les punitions corporelles régulières font partie de l'arsenal.
Rhodes trouve, datant de 1835, dans la confession exhumée par M. Foucault et ses élèves, du meurtrier multiple Pierre Rivière, la confirmation de l'avènement de la communauté civile, et les preuves qu'il a connu le processus complet de la violentisation. Par contre, le docteur Bouchard qui avait examiné Rivière à l'époque, avait conclu quant à lui que Rivière ne présentait aucun signe de dérangement mental, mais qu'il avait connu un moment de surexcitation motivé par les tribulations de son père. Pour Athens le crime est le produit d'un retard social.
Dans la société l'évolution se fait dans les diverses familles à différentes vitesses. C'est comme si certains parents étaient embourbés dans des modes anciens pour élever leurs enfants.
Rhodes considère que l'histoire du processus de civilisation en Europe, soutient le modèle des types de communautés proposé par Athens, et démontre que la violentisation est un mécanisme universel.

Dans le chapitre suivant, Rhodes se penche sur la violence des peuplades primitives, étudiées par les premiers anthropologues. La violence, souvent très brutale, était présente dans la plupart des groupes avant l'arrivée des occidentaux. La violence a continué par la suite, aussi bien à l'intérieur de la communauté (taux des homicides), qu'entre les communautés (fréquence des guerres). Rhodes se demande donc : est-ce que les sociétés indigènes utilisaient la violentisation pour préparer leurs enfants à se débrouiller dans un milieu d'une telle malignité ?
Rhodes constate que dans les groupes où le taux d'homicide est élevé, certains enfants souffrent de divers types de brutalisation.
Peu de travaux ont étudié comment les enfants sont élevés dans ces sociétés, mais ils démontrent l'existence du processus de violentisation par exemple dans différents groupes en Nouvelle-Guinée, et chez les Sioux. Pour l'enfant Sioux, la violence commence dès l'allaitement Les rites initiatiques font partie de ce processus.
Des recherches sur 150 sociétés humaines ont démontré que le conflit interne (personnel) prédit bien le niveau de conflit externe (entre groupe), et que le conflit externe prédit très bien le conflit interne. Les résultats soutiennent clairement l'argument qu'il existe une culture de violence. Les sociétés qui sont psycho-culturellement prédisposées à la violence, sont plus agressives à la fois à l'intérieur du groupe et vis-à-vis des autres groupes. Trois variables sont en corrélation avec les hauts niveaux de conflits internes et externes. La première, la sévérité des pratiques de socialisation (châtiment corporel, valorisation de l'agressivité, etc.). La deuxième, les pratiques de socialisation démontrant une faible affection (père distant, peu de signe d'affection, etc.). La troisième, les niveaux élevés de conflit au sujet de l'identité masculine.
Fait intéressant constaté dans cette étude, souvent la même situation ne conduit pas au même degré de violence. L'anthropologue conclut que c'est l'interprétation de cette situation qui est cruciale. Les gens apprennent de leur proche entourage comment régler les conflits. Ceci rejoint les conclusions de Athens pour qui les individus parviennent à leur décision en consultant leur communauté fantôme.
Rhodes conclut que les recherches sur les communautés à travers le monde soutiennent jusqu'à un certain degré les résultats de Athens. Malheureusement, le nombre des travaux est restreint.
Rhodes ajoute que le phénomène très répandu, socialement encouragé, des actes de violence, comme le viol, à l'égard des filles et des femmes, devrait être plus étudié dans le contexte de la violentisation des jeunes garçons, pour en faire des hommes. Soumettant les femmes comme ils soumettront l'ennemi plus tard. Les femmes vivants constamment dans la peur, comme des prisonnières, victimes d'une tutelle chronique. Des vestiges de ces comportements subsistent dans nos sociétés modernes.
Par exemple, lorsqu'on tolère un certain degré de maltraitance de l'épouse.

Parenthèse: au Canada de nos jours, il est un fait reconnu que les jeunes indiennes qui vivent dans les réserves sont encore victimes d'une "sorte de sport" pratiqué par les garçons. Elles sont souvent pourchassées, harcelées et fréquemment violées à un jeune âge, dix-douze ans, par des adolescents plus âgés, eux aussi d'origine autochtone, agissants seuls ou en groupe. Viol, pouvant se reproduire à plusieurs reprises au cours de leur adolescence. Vestiges d'une tradition ancestrale pour soumettre ? Ou glissement vers les comportements d'une société maligne ?
Les affaires de "tournantes" qui font de plus en plus souvent la une des journaux en France, sont-elles un vestige de comportements tribaux anciens qui resurgissent ? Ou la conséquence d'une communauté tendant vers une plus grande malignité. Ou affaires qui ont toujours existé, les victimes osant enfin parler, brisant le mur du silence ? Un silence qui profite aux agresseurs et perpétue le comportement.
Ici aussi, les travaux de Jane Goodall sur les chimpanzés présentent un intérêt. Les jeunes mâles adoptent des comportements "terroristes" vis-à-vis des jeunes femelles, et des femelles non-dominantes. Comportements très similaires à ceux décrits par les anthropologues étudiant les tribus primitives, ou les pratiques actuelles de certains jeunes indiens au Canada, ou dans les banlieues et les quartiers plus aisés en France par exemple. Fin de la parenthèse.

La socialisation sous la forme de la violentisation existe. Dans plusieurs communautés où le taux d'homicide est très haut, les enfants sont pourtant élevés d'une manière affectueuse, exemple la communauté Gebusi en Nouvelle-Guinée. Les méthodes coercitives, les relations distantes père-enfant, ou le père autoritaire ne suffisent pas à expliquer les actes de violence.
En conclusion de cette deuxième partie du livre, Rhodes pense avoir démontré qu'à travers l'histoire et les cultures, le mécanisme de la violentisation, tel que décrit par Athens, est présent et crée des êtres très violents.

La violence, le moi et le changement de soi-même.

Est-ce que la violentisation serait aussi un cas spécial du processus plus général du développement, par lequel la plupart, sinon tous les humains passent ? C'est la question que s'est posée Athens. Objet de la troisième partie du livre de Rhodes, intitulée : le moi en tant que soliloque.
Rhodes présente d'abord dans cette dernière partie, deux articles de Athens : Le moi en tant que soliloque et Dramatique changement de soi-même. Publiés à une époque où Athens connaissait lui-même d'importants changements dans sa vie.
Dans son premier article, Athens a essayé d'identifier le mécanisme qui peut expliquer pourquoi quelquefois nous agissons conformément aux attitudes de la communauté en général, et qu'à d'autres moment nous agissons de façon contraire. Athens fait une analogie avec le choeur des tragédies grecques. Le choeur représente l'opinion de la collectivité, explique la conformité, mais pas l'individualité.
Pour Athens le moi doit être une structure plutôt qu'un processus, qui permet la continuité du moi. Le sens que nous avons de ce que nous sommes, qui nous sommes, et avons été avec persistance.
Athens envisage le moi comme un processus fluide contenant une constante fondamentale, qui est modifiable. La fluidité du moi devrait être vue comme émergeant de nos soliloques qui changent sans cesse. Tandis que sa constance doit être vue venant de la stabilité de "l'autre" avec qui nous soliloquons. Cet "autre" doit rendre compte à la fois de la conformité et de l'individualité. Pour décrire "l'autre", Athens a identifié treize principes de base qui gouvernent l'acte de soliloquer, le monologue intérieur. Certains principes sont dérivés de G. H. Mead, d'autres de l'introspection, et de ses interviews des criminels violents.
Pour Athens : "Le soliloque fournit la sustentation vitale sans laquelle le moi ne peut vivre". Le moi est plus que notre soliloque, il est "je" et "moi", mais aussi "nous", notre communauté fantôme.
Rejoignant le "Nous sommes tous faits de fragments" de Montaigne, "si informes et étrangement assemblés, qu'à chaque moment, chaque pièce joue son propre jeu. Il y a autant de différence entre nous-mêmes et nous-mêmes qu'entre nous et les autres".

Dans le second article : Dramatique changement de soi-même, Athens passe de la taxinomie à la dynamique du moi. Il s'intéresse aux changements drastiques et abrupts du moi.
Ces changements, conversions, peuvent se produire sous l'influence de mentors, d'endoctrinements et de rites de passages, c'est-à-dire une adaptation à un groupe, à une institution. Mais la plupart des changements dramatiques se produisent habituellement en privé, sans le soutien d'une institution. Ils sont une réponse à une expérience sociale qui submerge et traumatise l'individu. Athens a tenté d'identifier ce qui est universel et commun à ces deux types de transformation, et distingue cinq stades dans ce processus.
a) Le premier stade : la fragmentation. Pour construire le nouveau moi, l'ancien se brise. Une période douloureuse. Nous sommes divisés contre nous-mêmes et en pleine confusion, impuissant, vulnérable.
b) Le second stade : l'unité provisoire. Dans un premier temps, après une série "d'audits", nous réalisons que notre conception antérieure du monde était inadéquate pour comprendre notre nouvelle réalité. Ensuite nous devons développer un nouveau moi provisoire pour remplacer l'ancien, et tout ou partie de la communauté fantôme. Ce qui est aussi une épreuve douloureuse, apocalyptique. À la fin de ce stade le moi est de nouveau un tout, mais provisoire.
c) Le stade trois : la praxis (Athens emprunte le terme à J. Piaget). L'individu met son moi provisoire au test de l'expérience. Nous pouvons peut-être traverser avec succès une expérience comme celle qui nous avait désemparés. Un succès signifie que le moi provisoire est parvenu à une réorganisation réussie. La répétition du succès augmente la confiance de l'individu. Mais il peut échouer, et ce résultat être désastreux, car le sujet a abandonné son ancien moi, et le nouveau ne fonctionne pas. Soit le sujet parvient à recommencer le long et difficile processus, ou le moi demeure en état de perpétuelle désorganisation, ce qui peut conduire à la psychose. Si le sujet ne passe pas, ou échoue ce test crucial, il restera englué dans les limbes, incapable de passer au stade suivant.
d) Le stade quatre : la consolidation. Le sujet réalise avec soulagement qu'il a réussi à passer l'épreuve. Le nouveau moi se révèle à ses yeux et, de façon plus importante encore, aux yeux des autres. Il peut maintenant organiser son moi provisoire. Sa permanence dépend de comment les autres vont y répondre. La reconnaissance sociale est cruciale, mais elle se doit d'être sous une forme d'actions concrètes à l'égard du sujet. L'impression sera durable. Nous avons alors le choix, pour le meilleur ou pour le pire, d'accepter ou non notre nouvelle personnalité. Le refus signifiant le retour vers la souffrance de la désorganisation.
e) Le stade cinq : la ségrégation sociale constitue la dernière tâche. Le sujet doit quitter le groupe dans lequel il ne se sent plus à l'aise, pour entrer dans le groupe où il se sentira chez lui avec son nouveau moi. Les barrières sociales compliquent le processus, à la fois de sortie et d'entrée. Peu de personnes ne peuvent s'épanouir longtemps dans un milieu hostile.

Pour Athens, "Nous commençons un nouveau chapitre... chaque fois que nous éprouvons un changement dramatique de nous-mêmes.". Ce nouveau moi unifié "peut plus tard subir à son tour la fragmentation, recommençant tout le processus".
Le processus de ce changement dramatique a été généralisé à partir de la violentisation. Athens s'appuyant aussi sur diverses études de psychologie et de sociologie, des autobiographies, et sa propre expérience.
Dans la violentisation, la fragmentation découle de la brutalisation. La période provisoire correspond à la belligérance. L'unité du moi provisoire émerge avec la résolution violente.
La praxis consiste en des actes accomplis violemment, qui peuvent réussir ou échouer, ou ni l'un ni l'autre. Le succès conduit à la consolidation, qui correspond au stade de la virulence. La ségrégation sociale naît de l'achèvement de la malveillance.
Ce processus du changement s'applique également à des transformations plus productives. Comme par exemple celle de Franklin Roosewelt après sa poliomyélite. Devenu un être humain plus compatissant, mais qui resta aveugle devant les preuves qui s'accumulaient concernant l'holocauste. Un vestige de sa communauté antérieure, de l'attachement à sa classe sociale, selon Rhodes.
Ou encore Martin Luther qui a connu l'expérience de multiples épisodes de changements dramatiques de lui-même. Par exemple quand il décide d'entrer au monastère, échappant ainsi à la brutalité de son père, et de sa mère en particulier. Prêtre il a des doutes. Puis, il a une révélation, et débute une révolution religieuse. Athens présente plusieurs autres cas de personnages connus : artistes, politiciens, chercheurs qui ont éprouvé des changements importants dans leur vie.
Niels Bohr, l'un des cas étudié, disait que le but modeste mais implacable de la science "était d'éliminer graduellement les préjugés".
L'un de ces préjugés qui nous a conforté, c'est celui que les criminels violents sont catégoriquement différents du reste d'entre nous - maladie mentale, ou lésion au cerveau, ou monstrueux, ou anomique, ou génétiquement, ou sub culturellement déterminé.
Rhodes considère que Athens démontre, avec ces articles, qu'au contraire les gens violents arrivent à la violence par le même processus universel du soliloque et du changement dramatique de soi-même, qui conduit le reste d'entre nous à la conformité, au pacifisme, à l'excentricité ou à la sainteté - et ils ont la même responsabilité quant à leurs choix.

Dans l'avant-dernier chapitre, Rhodes envisage les atrocités de la guerre dans le cadre du modèle de Athens. Jusqu'à quel point la violentisation, ou une adaptation institutionnelle ou quasi-institutionnelle de ce processus, s'applique à la préparation des forces militaires à utiliser la violence ? Quelle relation a la violentisation avec les massacres comme celui de My Lai au Vietnam ? Au minimum, l'entraînement militaire exige un changement important de l'individu, une conversion, mais où, si c'est le cas, la violentisation entre-t-elle en jeu ?
Athens remarque que la forme spéciale de changement dramatique qu'il a constatée chez les criminels violents pourrait être appliquée pour entraîner les professionnels à utiliser la violence pour des buts plus acceptables socialement. Ce que font, comme on l'a vu plus haut, certaines cultures primitives. Problème: comment l'armée, la police limitent-elles la violence à des protocoles autorisés ? Quand la police se comporte criminellement, nous avons des raisons d'avoir peur. Le modèle de Athens permet de comprendre comment l'organisation contient la violence interdite et les circonstances qui en encouragent l'apparition.
Pour Athens l'entraînement de base a pour but d'induire un changement dramatique du moi de la recrue, conduisant à une révision de sa communauté fantôme, et l'incorporation de nouveaux compagnons fantômes, dont les valeurs sont militaires. Les recrues vont connaître une expérience dont ils se souviendront le restant de leur vie.
Avant d'apprendre à se battre, les marines doivent apprendre à être des marines. C'est le stade de la fragmentation, l'esprit de corps est encouragé, l'armé devient "la famille" de la recrue. Recréant ainsi le lien de profonde confiance que la plupart des gens ont avec certains membres de leur famille. Une confiance nécessaire pendant les combats. Sur le champ de bataille, une "surveillance mutuelle" s'exerce entre les membres d'une armée, disait Ardant du Picq au XIXe siècle. Le sens de la responsabilité vis-à-vis des camarades est plus fort que l'instinct de la conservation de soi-même. C'est le facteur principal qui motive le fait qu'un soldat est prêt à tuer, à mourir.
À l'origine, la violence physique était utilisée pour entraîner les recrues. Dans les sociétés modernes la violence à été restreinte, même pour l'entraînement militaire. Des équivalents psychologiques sont utilisés à la place.
L'instructeur agit comme un coach de violence. Rhodes donne aussi quelques exemples du langage rude et imagé employé par les instructeurs pour que les recrues deviennent des tueurs. À la fin du camp d'entraînement, les recherches constatent que les recrues ont intériorisé leur instructeur.
Est-ce que cet entraînement est suffisant pour préparer les recrues à tuer ? Ou faut-il donc qu'ils aient subi dans le passé, chacun auparavant individuellement, la violentisation ?
Des recherches ont montré qu'en moyenne dans le passé, seulement 15% des hommes engagés dans des combats avaient tiré. Au maximum 25% dans les meilleures compagnies. L'expérience du feu n'améliore pas non plus ces chiffres. Combien de soldats tirent en l'air ? Prétendent recharger ? Pourquoi tant de soldats préfèrent ne pas tirer, à moins qu'ils soient étroitement surveillés ? Ils sont comme paralysés, dit un chercheur. Cela provient-il de la prépondérance, chez ces individus, de ce que Athens appellerait la communauté non-violente, d'autres le processus de civilisation. L'armée ayant échoué dans son processus de transformation pour faire de la recrue une machine à tuer.
Fait intéressant, à propos de la "fatigue du combat" éprouvé par certains hommes au front. Un chercheur a découvert que c'est la peur de tuer, plutôt que celle d'être tué qui est la cause la plus commune de cette forme de dépression nerveuse des combattants. On peut envisager ce trouble comme le conflit irrésolu entre les fantômes civils et militaires.
Après la seconde guerre mondiale, l'entraînement des soldats américains fut modifié pour que les soldats tirent. En Corée 55%, au Vietnam 90%. Mais ce qui ne veut pas dire qu'ils visaient quelqu'un. Au Vietnam un ennemi tué pour 50 000 balles tirées !
Les résultats de recherches impliquent que tuer en combat requiert la violentisation. Les meilleurs combattants sont ceux qui sont entrés dans l'armée, en ayant déjà à leur compte des actes de violence. L'entraînement militaire achevant le processus. Ces hommes paresseux, rebelles pendant cette période, se révèlent agressifs, obéissant au combat. De mauvais soldats, d'excellents combattants. Les soldats qui ne tirent pas correspondent à la description du pacifiste de Athens. En dépit des fortes pressions psychologiques et sociales sur le champ de bataille, la plupart des hommes ne tueront pas, même au risque de tout perdre. Ils résistent à cette contrainte. Pour comprendre, il faut comprendre l'intensité de l'horreur de l'acte de tuer au combat.
Les travaux de Athens établissent que la différence est mince entre tuer à la guerre et la violence criminelle. Quelle est cette différence ? Pourquoi certains anciens combattants n'arrivent pas à se réadapter à la vie civile ?
Comment les organisations militaires font-elles pour que les hommes demeurent dans une interprétation de défense physique et ne tombent pas dans la virulence, dans une violence d'ordre personnel.
La défense physique est la seule interprétation qui permet à chacun de garder une image non-violente de lui-même et de se réadapter à la vie civile. Un contrat éthique est établi entre le soldat et l'armée, qui se résume en un mot : "honneur". Le contrat "ce qui est juste" n'a pas été beaucoup respecté au Vietnam, causant de graves problèmes psychologiques parmi les anciens combattants, qui parlent de trahisons, d'injustices en tous genres, et souffrent de stress post-traumatique.
Les horreurs des combats et celles de la morale bafouée se combinent et conduisent le soldat vers les comportements plus virulents, étant exposé à une violentisation concentrée, accélérée. Par exemple, les officiers, et même les aumôniers, les poussant à venger leurs copains. Véritables coaches de violence, au sens de Athens, qui ont conduit de nombreux soldats à des actes de malveillance, comme au stade de la virulence du processus de violentisation. Peu d'hommes reviennent d'un tel enfer, ils sont transformés pour toujours. Les extraits des récits des soldats sont édifiants : "J'aimais réellement tuer... J'étais insatiable... J'ai perdu toute pitié." dit l'un d'eux, en racontant les atrocités qu'il a commis et pourquoi.
Les narrations témoignent du processus de violentisation soudain, comment "l'ange" s'est transformé en bête à tuer, à faire du mal. Le passage de la défense physique à la virulence maléfique, avec des images de soi violentes.
Shay, un psychiatre qui a soigné ces anciens combattants, considère que : "La trahison de ce qui est juste est un évènement qui prépare le soldat à devenir dingue". Les recherches de Shay confirment l'idée de Athens que le processus de violentisation peut être une "expérience cataclysmique" achevée rapidement. Une réalité tragiquement trop souvent fréquente au Vietnam.
Comme le démontre les extraits de leurs témoignages atroces, c'est le cas des responsables du massacre de My Lai. Certains y prirent plaisir. Ils ont basculé dans l'extrême violence en l'espace de trois mois. Passant, dans ce court laps de temps, par tous les stades de la violentisation décrits par Athens.
Ceci explique le grand nombre d'anciens combattants qui continuèrent à commettre des actes de violence à leur retour aux États-Unis. Devenant des criminels violents, cherchant la bagarre, recherchant les lieux dangereux, mal famés pour tuer ou être tué. Pris au piège entre la communauté de guerre et la communauté de paix.

En lisant ces témoignages horrifiants, on ne peut s'empêcher de penser à d'autres massacres anciens et récents du XXe siècle. En même temps, les actions décrites par ces hommes "normaux", jetés dans la guerre, présentent un intérêt spécial, outre celui de fournir un "instantané" du processus de violentisation décrit par Athens. Ces récits permettent de mieux comprendre les mécanismes à l'origine de la violence des criminels rapportée par Athens, et de pénétrer plus profondément dans leur mode de pensée et de fonctionnement.

La société tolère la création de dangereux criminels et tacitement devient complice en les créant. Que peut-on faire pour prévenir ou interrompre le processus de la violentisation ? C'est l'objet du dernier chapitre : Stratégies de prévention et de contrôle.
Rhodes rappelle que l'expérience pratique est mieux qu'une mauvaise théorie (et il considère qu'il y en a beaucoup), mais une bonne théorie formulée à partir de preuves est mieux que l'expérience pratique seule.


Prévention.

Athens dans le dernier chapitre de Violent Criminals and Actors Revisited explore brièvement les implications de son travail sur la politique à suivre. Il propose un programme adapté aux besoins de la communauté qui serait un mélange "de prévention générale, de réhabilitation sélective et de privation sélective" pour refréner les crimes violents. Il considère que l'école est le lieu le plus propice pour intervenir.
"Bien que la communauté ne puisse garantir une bonne famille à chaque enfant, elle peut leur garantir une bonne école, et une bonne école peut fortement compenser une mauvaise famille".
Pour Athens la maltraitance d'un enfant n'est pas synonyme de la brutalisation. Séparer un enfant maltraité de sa famille, n'empêche pas nécessairement que la brutalisation prenne place. Elle peut débuter ou continuer dans une maison, un foyer d'accueil, ou au contact d'un gang de voyous du quartier. Les centres de détention sont particulièrement notoires pour faire progresser le processus de violentisation.
Ceci n'exclut pas des programmes pour les familles violentes. Laisser un enfant maltraité avec sa famille, pour donner une seconde chance à cette dernière, n'est pas toujours une bonne décision. Le processus de violentisation va continuer, car souvent les parents ont subi eux-mêmes la violentisation. Ils croient qu'ils doivent utiliser la violence pour maintenir leur dominance et régler les disputes. Le problème, c'est que toutes les aides apportées à la famille ne peuvent inverser le processus de violentisation subi par le ou les parents. De plus, laisser l'enfant dans sa famille, constitue une forme d'approbation, qui implicitement autorise davantage de violence établissant entre l'état et les maltraitants, une complicité.
Le rôle de l'école serait de favoriser chez les enfants le développement d'une communauté fantôme non-violente, tout en contrariant celui d'une communauté violente. Ceci, non seulement en apprenant aux enfants à lire, écrire et compter, mais aussi comment "ils doivent accomplir leurs devoirs et obligations en tant que membres de la communauté". Dans les communautés malignes particulièrement, Athens introduirait au niveau de l'école, une instruction concernant les lois en général, aussi bien celles qui nous gouvernent qu'on utilise une force mortelle ou non, ou toute autre force, particulièrement dans les relations sexuelles. Il faut combattre les idées qui circulent dans la communauté au sujet du droit des gens à agir violemment entre eux.
Rhodes aborde le problème de l'éducation donnée actuellement par les conservateurs chrétiens américains, qui préconisent, utilisent la violence physique, la subjugation violente pour dresser l'enfant à obéir. Des pratiques qu'il critique avec fermeté.
Il donne en exemple des conseils, extraits de bouquins à la mode dans ce milieu. Du genre, l'enfant est naturellement mauvais, il doit être châtié... pour sauver son âme. Si un enfant continue à désobéir, le châtiment n'a pas été assez douloureux... où on discute de la taille du diamètre de la baguette en fonction de celle de l'enfant à corriger... La violence au quotidien, "normale", un comportement acceptable dans ces communautés, qui peut conduire à créer des individus violents dès le jeune âge. Rhodes tire un exemple de l'autobiographie de l'évangéliste Oral Roberts... son frère en train de sectionner l'oreille d'un enfant, pendant que lui-même l'aidait à maintenir la victime. Leur père venant à la rescousse de la victime. Leur administrant ensuite, une raclée avec une courroie en cuir, jusqu'à ce qu'elle tombe en miette...
Le travail de Athens expose la triste ironie au centre de cette "discipline" chrétienne, qui ne sert pas à empêcher la violence, mais qui en favorise la production. Survivance de pratiques anciennes.
Rhodes conclut que les églises et les écoles chrétiennes pourraient contribuer à la prévention de la violence, en modérant les châtiments corporels, dans un esprit de charité chrétienne.
Parenthèse, pour une illustration de ce type de pratiques répressives appliquées au Texas, voir le documentaire : Huntsville, la colonie pénitentiaire, datant de 2001. Où l'on voit par exemple un jeune enfant comparaissant devant un juge pour "indiscipline" à l'école, et menacé d'un séjour en camp de redressement ! Ce film dépeint une atmosphère digne de celle qui régnait à l'époque du procès des "Sorcières de Salem" en 1692, au Massachusetts.
Athens quant à lui propose que les écoles dirigent les enfants belligérants vers des programmes de réhabilitation, pendant que c'est encore possible, avec une chance réelle d'en profiter. Les enseignants occupent une position stratégique pour les identifier.
Rhodes rappelle que la bonne science n'est pas politique. Le travail de Athens soutient à la fois des aspects des positions "libérales" et "conservatrices" quant à la prévention et le contrôle de la violence. Ceci indique pour lui, que les positions de ces deux partis sont partiellement justes et partiellement fausses au sujet de la violence criminelle.
La condition requise d'un passage complet à travers les quatre stades du processus de la violentisation, explique pourquoi seulement certains enfants dans une famille violente, certains membres des gangs violents, certains soldats exposés à la violence au combat, deviennent en fait dangereusement violents. Peu importe la classe sociale, la race, le sexe, l'âge, l'intelligence.
Quant à la prévention, elle peut prendre place tout au long du processus de la violentisation. Les efforts doivent porter sur la réduction de la violence dans les familles, à l'école. Sur l'enseignement des techniques de négociations, de gestion de la colère, de la résolution des conflits, et décourager les brimades entre les élèves. Donner aux enfants des mentors non-violents, de même dans les activités sportives. Améliorer l'aide sociale aux enfants, conseiller les jeunes belligérants, pacifier les gangs de quartiers. Appuyer les lois contrôlant la vente des armes.
Une fois la violentisation achevée, lorsque l'individu à commis un acte violent criminel, il est pour Athens : "en dehors de tout programme existant de réhabilitation à long terme et encore moins à court terme".
La communauté ne peut pas se permettre de fermer les yeux, et de pardonner l'individu ou les actes de violence. Ceci saperait la légitimité de la communauté aux yeux de ses membres non-violents. Ni la prévention, ni la réhabilitation ne peuvent réussir dans de telles circonstances.
"Le succès des programmes dépendra de l'extraction des criminels violents de la communauté". Athens pour autant n'encourage pas une incarcération générale de tous les criminels violents. Il propose une approche pragmatique utilisant toutes les ressources, car pour lui tous les criminels ne sont pas également dangereux.
Comme les gens changent de communautés, toutes les communautés civiles, turbulentes ou malignes, ont besoin de programmes de prévention et de réhabilitation pour maintenir et endosser les valeurs de non-violence.
Tout comme un programme de prévention d'une maladie, en place dans toutes les communautés, même si le risque est faible. Pour Athens, "il y a plus de chance que les gens s'abstiennent de la violence par choix d'une existence non-violente, que par peur de la punition".
Les travaux de Athens ne soutiennent pas l'idée que la représentation de la violence dans les médias est la cause des comportements violents. Beaucoup d'enfants regardent de longues heures la télévision, sans pour autant devenir de dangereux criminels. Les taux des homicides étaient très élevés au moyen âge, avant l'ère des médias. Ils ont diminué alors que les enfants assistaient aux tortures et exécutions en public, une violence bien réelle, pour leur enseigner la morale. Faudrait-il bannir aussi des écrans les images de sports de contacts, de guerre, les textes de Shakespeare, la bible ?... Blâmant les histoires, et les images pour les problèmes causés par les êtres humains. Évitant ainsi de discuter les problèmes sérieux..
Pour Athens, le taux des homicides est plus élevé aux États-Unis qu'ailleurs dans les démocraties industrielles, parce que plus d'américains subissent la violentisation. La violence ne provient pas de la diversité, de la pauvreté, des différences raciales, de l'urbanisation, de la région, de la virilité, ou de la fascination des armes. La violentisation subsume toutes ces catégories.
Le Sud des États-Unis est statistiquement la région la plus violente du pays, là se combinent la pauvreté, l'engouement pour le service militaire, les valeurs conservatrices chrétiennes, et la ségrégation sociale.
Ce n'est pas non plus la testostérone en elle-même, mais la préférence patriarcale à soumettre les garçons à la violentisation, et leur plus grande force physique pour accomplir avec succès des actes violents, qui expliquent pourquoi l'homme aura plus de chances qu'une femme d'être gravement violent.
Posséder une arme, paradoxalement révèle un certain degré de violentisation. Le taux d'homicide est plus fréquent dans ces maisons. L'arme comme moyen pour résoudre un conflit.
Pour Rhodes, la mise en place des programmes proposés par Athens permettrait de réduire les taux de la violence criminelle, qui ultimement mesurent le retard social américain. Les taux décroîtraient vers les bas nivaux plus civilisés de l'Europe occidentale et du Japon. Plus facile à dire qu'à faire dit-il. Le contrôle de la violence humaine est, pour lui, essentiellement un problème de santé publique, directement comparable au traitement d'une épidémie.
La société industrielle a fait de gros progrès vis-à-vis de la violence biologique grâce aux découvertes médicales. Sans elles, la moitié des Américains vivants aujourd'hui ne le serait pas.
La violence humaine continue à suppurer, son traitement bloqué en partie par la connaissance inadéquate de son étiologie.
Selon Rhodes, le travail de Athens procure la connaissance qui manquait, au moins en ce qui concerne la violence individuelle, et jette peut-être aussi un coup de projecteur sur la violence de groupe et la violence institutionnelle.
Mettre en place les divers programmes demandera de l'argent, mais c'est ce qui se fait déjà avec des programmes inadaptés. Rhodes rêve du jour où les élèves américains ne passeront plus en entrant dans l'école à travers un détecteur de métal, que leurs cartables ne seront plus fouillés, et que l'on ne construira plus de prison (Une industrie lucrative en plein essor aux États-Unis. Le Texas en trente ans est passé de 10 à 120 prisons). D'après Rhodes, la psychiatrie doit abandonner son modèle d'explication de la violence par la maladie mentale.
Il ajoute, point essentiel : "Après Athens il est possible de démontrer que certaines personnes sont violentes et malades mentalement, mais il n'est plus possible de prouver que les personnes sont violentes parce qu' elles sont malades mentalement.".
Rhodes constate que pour l'instant la communauté des spécialistes continue à ignorer les travaux de Athens qui bousculent les modèles à la mode. Il compare cette situation à celle des deux médecins australiens qui ont démontré que les ulcères à l'estomac étaient causés par une bactérie, et par conséquent traitables avec des antibiotiques. Il leur a fallu dix ans pour convaincre la communauté médicale. Pendant ce temps-là des patients souffraient ou mouraient l'estomac perforé.
De même, en attendant, des gens souffrent, meurent tous les jours victimes des actes de violence. Des détenus sont exécutés.

En 1996, Rhodes a publié dix-sept interviews d'américains qui avaient survécu aux abus subis pendant leur enfance, et qui l'avaient contacté après la publication de sa propre histoire de maltraitance. Tous, comme lui, ont connu l'expérience de la brutalisation, mais aucun n'a complété la violentisation. Ce qui semble tous les en avoir sauvés, c'est l'intervention volontaire à un moment donné, d'une personne. Quelqu'un qui a vu la souffrance et a eu le courage, ou simplement la générosité de l'esprit pour intervenir. Ils ne furent pas nécessairement secourus, mais ils furent soutenus, ou on leur a donné une raison de croire qu'ils avaient une valeur, ou on leur a montré autre chose que la violence.
Dans le cas de Rhodes, ce fut son frère aîné allant à la police, après une raclée de trop. Il note que, dans la plupart des dix-sept cas publiés, les enseignants ont été la bouée de sauvetage des victimes.
Ginger Rhodes, la femme de Rhodes, une clinicienne de formation, envisage qu'un psychothérapeute utilisant les découvertes de Athens servirait de source d'aide et de soulagement pour guider le patient à reconstruire une communauté fantôme plus compétente. Le psy deviendrait probablement un des membres cette nouvelle communauté fantôme.
Tous les programmes dans le monde ne peuvent remplacer ce que Rhodes appelle le témoin personnel. C'est par lui que la communauté civile maintient sa civilité et le processus de civilisation. Cela ne demande pas des montagnes d'argent pour obtenir des résultats.
La violence criminelle émerge de l'expérience sociale, le plus fréquemment brutale, imposée à des enfants vulnérables, qui souffrent de notre négligence de leur bien-être, qui revient nous tourmenter avec un courroux vengeur. Si un individu choisit la violence, cela démontre notre échec à le protéger d'avoir à être confronté à ce choix. C'est un choix que nous faisons, comme si nous décidions de ne pas donner les vaccins pendant une épidémie.
Pour Rhodes, un tel choix - tolérer la brutalisation des enfants comme nous le faisons - est également violent, et malfaisant, et nous récoltons ce que nous avons semé.

À la fin du livre, se trouvent des notes, chapitre par chapitre, indiquant précisément la source de chacune des citations utilisées : l'auteur et la page de l'ouvrage.
Notes qui sont suivies d'une importante bibliographie, incluant les références des travaux du professeur Lonnie H. Athens.

Dernière parenthèse. Une édition de l'émission télévisée de : Vie privée, vie publique de Mireille Dumas, avait pour thème le viol collectif.
Au cours de l'émission, Samira Bellil, victime d'un tel viol a déclaré, à propos des violeurs, avec force :
"J'entends beaucoup, beaucoup de choses, c'est-à-dire qu'ils ne savent pas ce qu'ils font, ils sont pas conscients, etc., etc... Moi ce que je dis, à partir du moment, où ils font des menaces, c'est qu'ils savent très bien ce qu'ils font ! Mais je crois que c'était une manière de m'acheter aussi, d'acheter mon silence, et d'effacer un peu ce qui c'est passé...
C'est très pervers aussi, non c'est vrai, parce que les médias balancent pas mal de choses et encore entendre dire : "Oui ils ne sont pas tous conscients, etc., etc... de ce qu'ils font. C'est encore leur donner des circonstances atténuantes. Et je crois qu'aujourd'hui ça suffit. Il n'y a pas de circonstances atténuantes. On leur en trouve plus qu'a nous. Il y a quelque chose qui ne va pas quand même. Pourquoi y en a que tu respectes, et d'autres tu les respectes pas ? Donc, c'est que quelque part tu sais très bien ce que tu fais. Donc moi, je trouve vraiment qu'on est très gentil avec eux. On est vraiment super-gentil. Ça va a un moment donné.
" (transcription aussi fidèle que possible de la bande son).

Une parole juste, basée sur l'expérience, une expérience atroce, qui rejoint une des conclusions majeures de Athens, découlant de ses recherches de longue haleine sur le terrain, de sa propre expérience de la violence paternelle. L'être humain fait consciemment le choix de la violence.


Régis Henry
Décembre 2002


Post-scriptum


Le documentaire de deux heures, réalisé par Michael Moore : Bowling for Columbine, mentionné plus haut, a reçu début 2003 le César du meilleur film étranger, et un Oscar à Hollywood.
Les autorités américaines ont autorisé le public à voir certaines vidéos réalisées par les deux auteurs de la tuerie. Les montrant jouant avec des armes et s'entraînant sur des cibles, avant qu'ils passent à l'acte au lycée Columbine.
Violence extrême à l'école, au lycée, voir le film de Gus Van Sant : Éléphant, qui en 2003 a reçu la palme d'or au Festival de Cannes.

En relation avec d'autres passages ci-dessus et les nombreux conflits meurtriers récents, ou en cours, il n'est pas inutile de lire, ou de relire le livre du sociologue Gaston Bouthoul, publié en 1962 : Le Phénomène Guerre, édition Payot, Paris.

La guerre en Irak a eu lieu...
Elle continue en dépit des déclarations des responsables américaines. Le gouvernement et la presse parlent des terroristes, des insurgés. Depuis peu, le terme guérilla commence à apparaître dans les médias américains.
À l'échelle de la planète, à l'heure de la globalisation, Mister Bush et les membres de son entourage se sont comportés comme une minable bande de voyous de quartier, ou une famille de la mafia. Se basant au départ sur une série de préjugés. Utilisant le même type de terminologie, d'arguments plus ou moins fallacieux, d'accusations et de preuves douteuses, de prétextes, et même, probablement tout simplement le mensonge, la mauvaise foi. L'Histoire le dira, le confirmera peut-être. En attendant, les armes de destruction massive demeurent introuvables, en dépit des centaines de millions de dollars dépensés à cet effet.
L'Administration Bush, prête à tout, pour convaincre, rallier les gouvernements étrangers derrière sa bannière, et légitimer leur action. Justifiant à l'aide de principes nobles la nécessité d'entrer en guerre avec la bande du quartier voisin qui menace leur territoire. En l'occurrence celle de Saddam Hussein. Une guerre annoncée, programmée.
À qui le tour ? L'Iran, La Corée du Nord, la Lybie ?... Autres membres du club de "l'axe du mal", selon le Président Bush et ses partisans, conservateurs ou non. Encore quelques avertissements, et la Syrie rejoindra ce club privilégié.
Il y a vingt ans, pour le Président Ronald Reagan... l'Union Soviétique représentait "L'empire du mal". Autant de communautés malignes, aux yeux de la communauté américaine, qui se considère comme étant la plus "civile", la plus démocratique de toutes (L. Athens, voir ci-dessus). Une pensée unique prédomine, répressive, punitive, plus que d'habitude, une nouvelle fois. Pour rappel, l'époque de la prohibition, du maccarthysme, et de la "moral majority" de l'ère Reagan.
Avec Bush, c'est le conservatisme chrétien fondamentaliste des états du sud, qui géographiquement forment ce que les américains appellent, la "Bible belt", la ceinture de la Bible, qui affronte le fondamentalisme musulman. Au lendemain du 11 septembre, le terme "croisade" utilisé par Bush, n'était pas anodin. Au sujet des conservateurs chrétiens américains, pour un court aperçu de leurs principes, et de leurs pratiques en matière d'éducation, voir également ci-dessus. Sur les fondamentalismes source de violence, et sur les origines de cette violence, lire de Karen Armstrong : The Battle For God, éditeur A. Knopf, New York, 2000.

Étrange, mais pas surprenant ! L'Arabie Saoudite et les Saoudiens ne figurent pas jusqu'ici sur la liste noire de Mister Bush et du gouvernement américain.
Les Saoudiens bénéficient d'un traitement de faveur dont ne jouissent pas les autres personnes au teint basané qui résident aux États-unis. Ceci, en dépit du fait que l'Arabie Saoudite n'est pas une démocratie, et que quinze des dix-neuf kamikazes du 11 septembre 2001 en étaient originaires. Ainsi que Ben Laden leur leader, lui aussi toujours introuvable.
Pays qui pourtant répond aux critères de Mister Bush définissant le mal, et à ceux de la communauté maligne de L. Athens. La raison: les intérêts économiques des États-Unis prévalent sur la lutte contre le terrorisme dans ce pays... pour l'instant... Jusqu'à ce que les États-Unis parviennent à importer sans problème de larges quantités de pétrole irakien... affaire à suivre !

Un climat général très malsain de chasse aux sorcières et de répression règne aux États-Unis. Les opposants à la guerre sont l'objet d'attaques verbales virulentes, parfois physiques, comme aux plus beaux jours de la guerre froide, ou celle du Vietnam. Les opposants sont taxés d'antipatriotisme, d'être des traîtres, et la France et les Français considérés comme des ennemis. À l'échelle du peuple américain, lavage de cerveau, processus de la brutalisation psychologique, et de la belligérance, tel que décrit par L. Athens ?
Toujours est-il, les États-Unis ont connu une véritable flambée de réactions très émotionnelles, jusqu'à la haine. Celle-ci semble s'apaiser quelque peu. Avec la prise de conscience de la réalité de l'enlisement sur le terrain, et celle plus évidente, malheureusement plus palpable, du nombre croissant de soldats tués, ou blessés. Les choses ne se passent pas comme annoncées par le Président et sa clique. Le doute s'installe.

Il y a quelques mois, un magazine américain spécialisé, destiné aux politiciens professionnels américains, n'aurait jamais osé titrer en couverture, comme il l'a fait ces jours-ci : "Sacrebleu the French Were Right", (Sacrebleu (imprimé en bleu) les français (en blanc) avaient raison (en rouge)... ! )Un sacré revirement !

Comme dans tous conflits, combien de personnes en Irak achèveront le processus de la violentisation ? Combien d'entre elles ont fait, font, ou feront l'expérience du processus accéléré de la violentisation ?
Des dix-sept soldats américains qui se sont suicidés en Irak à ce jour, combien ont connu des changements drastiques et abrupts du moi ? Suite au processus de violentisation, achevé rapidement, du type "expérience cataclysmique".

Régis Henry
Novembre 2003

Note : L'auteur remercie Maurice Villard pour ses conseils, son aide, ses encouragements.

Références.

Athens, Lonnie. 1974. "The Self and the Violent Criminel Act." Urban life and culture 3 (1) : 98-112
Athens, Lonnie. 1975. "Differences in the Libéral Conservative Political Attitudes of Prison Guards and Felons : Status versus Race." International Journal of Group Tensions 5 (3) : 143-55.
Athens, Lonnie. 1980. Violent Criminal Acts and Actors : Routledge & Kegan Paul, London.
Athens, Lonnie. 1992. The Creation of Dangerous violent Criminals : Urbana : University of Illinois Press.
Athens, Lonnie. 1994. "The Self as a Soliloquy." Sociological Quarterly 35 (3) : 521-32.
Athens, Lonnie. 1995. "Dramatic Self-Change." Sociological Quarterly 36 (3) : 571-86.
Athens, Lonnie. 1997. Violent Criminal Acts and Actors Revisited : Urbana : University of Illinois Press.
Athens, Lonnie. 1998. "Dominance, Ghettos and Violent Crime." Sociological Quarterly 39 (4) : 673-91.
Bellil Samira. 2002. Transcription de ses déclarations à l'émission : Vie Privée Vie Publique de Mireille Dumas. France 3. Auteur de : Dans l'enfer des tournantes. Édition Denoël.
Documentaire : Huntsville, la colonie pénitentiaire. Une coproduction de France 2 et Antoine Martin productions. France 2 - AMP - 2001.
Moore Micheal. 2002. Bowling for Columbine. Documentaire.
Evans Nicholas. 1995. Horse Whisperer. Dell.
Rhodes Ginger, and Rhodes Richard. 1996. Trying to Get Some Dignity : Strories of Triumph over Childhood Abuse. New York. William Morrow.
Rhodes Richard. 1990. A Hole in the World : An American Boyhood. New York : Simon and Schuster.
Rhodes Richard. 1999. Why they Kill. The Dicoveries of a Maverick Criminologist : New york : Vintage Books, a division of Random House Inc.

Références supplémentaires( juin 2004).
Blair R.J.R. The roles of orbital frontal cortex in the modulation of antisocial behavior (Les rôles du cortex orbito frontal dans la modulation du comportement antisocial). Brain and Cognition 55 (2004) 198-208. (L'auteur envisage les travaux portant sur deux formes d'agression. L'agression réactive, en réponse à une frustration / menace, et l'agression instrumentale, c'est-à-dire dirigée, avec un but. Il étudie aussi le rôle d'autres partries du cerveau dans ces comportements.)


Seguin Jean R. Neurocognitive elements of antisocial behavior: Relevance of an orbitofrontal cortex account (Éléments neurocognitifs du comportement antisocial : Pertinence des explications au niveau du cortex orbito-frontal). Brain and Cognition 55 (2004) 185-197 (L'auteur analyse la littérature et discute les résultats liés aux lésions de cette partie du cerveau).

Autre référence (Avril 2006).
Eastman N., Campbell C., Neuroscience and legal determination of criminal responsability.
Nature Reviews Neuroscience 7, 311-318 (April 2006).
Abstract | Neuroscience is increasingly identifying associations between biology
and violence that appear to offer courts evidence relevant to criminal responsibility.
In addition, in a policy era of 'zero tolerance of risk', evidence of biological
abnormality in some of those who are violent, or biological markers
of violence, may be seized on as a possible basis for preventive detention in the
interest of public safety. However, there is a mismatch between questions that the
courts and society wish answered and those that neuroscience is capable of
answering. This poses a risk to the proper exercise of justice and to civil liberties.

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(1) Note de M.Villard.
Régis Henry a effectué ses études de psychologie en même temps que moi, à l'Université d'Aix-en-Provence. Il a soutenu sa thèse de docteur en psychologie avec le Professeur Georges Noizet, dans le domaine de la psycholinguistique: Perception et traitement de la durée des sons en écoute dichotique, pour étudier l'asymétrie fonctionnelle des hémisphères cérébraux.
Il s'est installé au Canada au début des années 1970, et vit , depuis 1977, à Victoria sur l'île de Vancouver, Colombie-Britannique. Il fut enseignant à l'Université de Régina et à l'école des recrues de la Gendarmerie Royale (Police Montée); puis à temps partiel à l'Université de Victoria, et assistant de recherche. Il a publié des articles de recherches, a effectué des traductions et préparé du matériel pédagogique pour le Ministère de l'éducation de la province du Saskatchewan et celui de la Colombie-Britannique, ainsi que pour des districts scolaires, des associations, des particuliers. Il a tenu une rubrique sur le cinéma aux nouvelles de Radio-Canada, a fait des articles pour un journal francophone de l'Ouest du Canada. Photographe amateur, cette activité a donné naissance à des travaux commerciaux dans ce domaine et en imagerie numérique.
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